Afrique Centrale: Publication - Boko Haram raconté par des repentis

Photo: VOA
(Photo d'archives) - Un combattant de Boko Haram traverse la ville de Banki alors que des militants attaquent une caserne militaire à proximité.
17 Janvier 2020

Seidik Abba et Mahamadou Lawaly Dan Dano, deux Nigériens, ont consacré au mouvement terroriste Boko Haram un ouvrage ainsi intitulé : «Voyage au cœur de Boko Haram. Enquête sur le djihad en Afrique subsaharienne». Ce livre propose, pour la première fois, de voir la réalité de Boko Haram à l'intérieur. Cette plongée a consisté à présenter les récits de combattants et de captifs recueillis dans la ville de Goudoumaria, située à 1173 kilomètres au Sud-est de Niamey, dans le cadre du programme du gouvernement nigérien «Repentir contre pardon». Récits de quelques vies marquées à jamais par les horreurs !

Mallam Kiari Bayissa : «J'ai été emprisonné par la secte sous l'accusation d'avoir enceinté une jeune fille.»

«Alors qu'ils traversaient mon village, près de Bosso (Sud-est du Niger à environ 1500 km de Niamey), les combattants de Boko Haram m'ont surpris en train de fumer une cigarette. Ils se sont brusquement arrêtés pour m'interpeller et me dire que je venais de contrevenir aux enseignements du saint Coran. Pour cela, m'ont-ils dit, je méritais de mourir. Cette sentence de mort a été commuée en embrigadement sur la proposition d'un de leurs commandants. J'ai passé sept mois dans les rangs de Boko Haram. J'étais principalement affecté à la corvée de bois, sans aucune tâche opérationnelle. Bien plus tard, j'ai été emprisonné par la secte sous l'accusation d'avoir enceinté une jeune fille, donc d'avoir eu des relations sexuelles hors mariage. Après ma libération, j'ai été à nouveau affecté à la corvée de bois. Profitant d'une sortie pour ramener du bois au cantonnement, j'ai réussi à m'enfuir. J'ai passé une journée et une nuit dans les buissons avant d'arriver à Toumour (petite ville du Sud-est du Niger à la frontière avec le Nigeria, à environ 1450 km de Niamey). J'ai dû débourser près de 5000 nairas (environ 8500 FCfa) pour être transporté à Diffa et me livrer aux autorités compétentes.»

Baïno Madou Mani : «Une fille a eu trois maris dans la même semaine.»

«À 12 ans seulement, mon destin a croisé Boko Haram. Je revenais du champ familial lorsque des combattants de ce mouvement m'ont interceptée. Ils m'ont entraînée de force avec eux dans la forêt et m'ont donnée en mariage à l'un d'entre eux. Ce mariage a été formalisé par une «fatiha» (la sourate «L'ouverture»). Après trois années de captivité et d'esclavage sexuel, je suis tombée enceinte et j'ai accouché de mon premier enfant. Constatant l'impasse dans laquelle nous étions, j'ai proposé au père de mon fils de nous évader. Il n'a pas été convaincu par le projet. J'ai alors choisi de m'enfuir toute seule. Pendant mes années de captivité, j'ai pu voir une jeune fille être mariée à plusieurs combattants. À chaque fois que le mari décédait, la fille était immédiatement donnée en mariage à un autre combattant. Une fille que je connais a eu trois maris dans la même semaine. Je suis soulagée d'avoir réussi à m'enfuir de cet enfer. Je vais à présent me reconstruire, avoir une vie de jeune fille et préparer l'avenir de mon fils.»

Ba Koura Malam Maïna : «Nous étions convaincus que Boko Haram était la bonne porte d'entrée au paradis.»

«J'étais pêcheur de poisson dans le lit du Lac Tchad quand Boko Haram est arrivé. Ils ont organisé un prêche devant des dizaines de personnes. Leur discours était séduisant et convaincant. Sans aucune hésitation, j'ai rejoint les rangs du mouvement avec d'abord une affectation à Kayowa (petit village de pêcheurs perché dans le lit du Lac Tchad). J'étais un fantassin qui a participé à au moins six batailles sanglantes. J'ai attaqué deux fois Kangarwa, deux fois Bla Tchassa et deux fois Mangoumeri, près de Maïduguri. Lors de notre première attaque de Kangarwa, le commandant était Adam Bitri. On avait un mode opératoire très précis : avant chaque attaque, le commandant tenait un prêche dans lequel il rappelait que nous nous battons pour Dieu et que morts aux combats, nous irons au paradis. Toutefois, face à la puissance de feu de l'ennemi, il nous est souvent arrivé de décrocher. C'est aussi cela la réalité de cette guerre : même quand tu espères le paradis, tu peux décrocher. Dans le feu de l'action, nous étions convaincus que Boko Haram était le bon chemin, la bonne porte d'entrée au paradis. Il n'y avait aucune période de trêve dans nos attaques. Par exemple, le village d'Argi, non loin de Bosso, dans le lit du Lac Tchad, nous l'avons attaqué en plein ramadan (de l'année 2017). Nous avons alors perdu l'un de nos plus brillants chefs militaires du nom de Goni Ari. La bataille de Bla Tchassa fut une cuisante défaite. Après le décès de Goni Ari, nous avons monté une opération militaire contre Bla Tchassa, sous le commandement de Ba Makinta. Cette troisième bataille à laquelle je participais en tant que combattant fut un grand succès militaire. Nous avions récupéré à l'armée nigériane quatre véhicules 4×4, une automitrailleuse 12/7 ainsi que des milliers de cartouches.»

Goni Madou : «Sur ordre du Walli, ma main a été amputée et plongée dans l'huile bouillante.»

«J'appartenais à une unité combattante sous les ordres de Baba Gana et j'étais affecté à Kayowa (petit village du Nigéria, non loin du lit du Lac Tchad). J'ai participé à de très nombreuses attaques avant d'être affecté à la surveillance d'un dépôt de carburant qui était exclusivement réservé aux opérations militaires. Quelques combattants étaient venus se servir pour leur usage personnel. Après, les commandants sont venus me voir pour me demander où est passée la partie manquante du carburant. Je n'ai pas su répondre. Ils ont alors décidé de me tenir pour responsable de cette disparition et renvoyé devant un tribunal islamique interne. Le Walli (juge islamique) a estimé que j'étais de mèche avec ceux qui ont pris le carburant et a ordonné l'amputation de ma main. On a immédiatement coupé ma main avec un coupe-coupe. La partie encore sanguinolente a été brutalement plongée dans de l'huile bouillante. On l'a ressortie ensuite pour me mettre un simple bandeau. Que pouvais-je alors faire d'autre que m'en remettre à mon sort ? Je suis resté dans la zone sous contrôle de Boko Haram, mais en tant que démobilisé... La femme avec qui j'ai eu un enfant dans les rangs de Boko Haram m'a quitté après l'amputation de ma main. Elle est finalement restée dans le lit du Lac Tchad alors que moi j'ai dû revenir dans mon village, abandonné par Boko Haram que j'ai servi corps et âme... »

Baba Gana : «J'étais le banquier de Boko Haram.»

«Je n'étais pas particulièrement porté sur le fait religieux. Je faisais mes cinq prières quotidiennes, sans plus ! Je tenais une boutique lorsque Boko Haram a conquis mon village. Les chefs du mouvement m'ont demandé de les suivre dans le maquis, ce que j'ai fait sans aucune hésitation. Moi, je n'ai aucune assignation aux combats. Ils m'ont demandé de continuer à faire mon commerce. Je partais acheter des biens au Niger et au Nigéria et je revenais les revendre dans les zones occupées par Boko Haram. L'argent que je gagnais appartenait en réalité à Boko Haram. Les chefs venaient, puisaient dans ma caisse et disposaient à leur guise des recettes. Évidemment que j'en profitais pour me servir, même si c'est contraire aux enseignements du Coran que l'on prétendait défendre. J'ai continué ce business jusqu'au jour où j'ai fait mon examen de conscience. Je m'étais aperçu que tout ce qu'on faisait n'avait rien à voir avec ce que l'on prétendait défendre : on rançonnait de pauvres gens ; on pillait ; on tuait des innocents... J'ai donc pris la décision de partir... »

Ne ratez pas ce que tout le monde regarde

A La Une: Sénégal

Plus de: Le Soleil

à lire

AllAfrica publie environ 800 articles par jour provenant de plus de 140 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.