Tunisie: L'invité - Moncef Tabka, ancien gardien international de l'USM et de l'ESS - «Attouga était très malin»

19 Janvier 2020
interview

Régulièrement numéro deux derrière Attouga dans les cages de l'équipe de Tunisie, Moncef Tabka a fait les beaux jours de l'Union Sportive Monastirienne et de l'Etoile Sportive du Sahel. Il offrit à celle-ci un titre maghrébin en arrêtant deux penalties en finale 1975 face aux Marocains de Chabab Mohammedia. «Les temps ont drôlement changé, constate-t-il avec dépit. Jadis, chaque club possédait sa propre «pépinière», et un style de jeu propre à lui. Malheureusement, l'argent a fini par avoir le dessus sur les valeurs sportives. Il a pollué les esprits et transformé les joueurs en vulgaires chasseurs de primes». La légende monastirienne ouvre pour nos lecteurs son album- souvenirs.

Moncef Tabka, vous êtes longtemps resté à l'ombre du légendaire Sadok Sassi «Attouga» comme remplaçant en équipe nationale. Comment avez-vous vécu cette situation ?

Au fond, cela a été difficile car le but de chaque sportif est de jouer, de prouver sa valeur, de vivre les émotions fortes de la compétition. Mais il n'était guère évident de pouvoir destituer un monument pareil à Attouga. En plus d'être très fort techniquement, Attouga était très malin. Par exemple, à l'occasion d'un match pour le cinquantenaire de l'Espérance Sportive de Tunis, se rendant compte que l'adversaire, la Juventus de Turin était très fort, il préféra se retirer à la mi-temps en arguant du fait qu'il était malade. C'est ainsi que j'ai été obligé de le remplacer dans un contexte très compliqué face à des stars comme Helmut Haller, Pietro Anastasi... Rien que du poids lourd ! Ce fut d'ailleurs mon meilleur match en sélection. Par une sorte de sixième sens, Attouga savait cadenasser le jeu afin de renvoyer toute opposition à son statut de numéro un. De plus, il bénéficiait de solides protections, ce qui était logique puisqu'il vient d'un grand club, le CA. Pourtant, nous avions beaucoup de respect l'un pour l'autre. L'essentiel était l'intérêt du team national.

Vous rappelez-vous de situations où vous avez senti qu'il était protégé comme vous dites ?

Aux Jeux méditerranéens 1975, à Alger, avant le match de classement face au Maroc, le 7 septembre, notre sélectionneur Abdelmajid Chetali m'avait promis d'être titulaire. Toutefois, le chef de la délégation, Mohamed Ali Bouleymane, qui est un grand dirigeant du Club Africain, était intervenu pour forcer la main à Chetali afin qu'il aligne Attouga. Si Majid m'a dit que j'allais effectuer ma rentrée en seconde période, chose que j'ai refusée. Non, je ne voulais pas servir de roue de secours. Il y allait de ma dignité et mon honneur. Ce fut en tout cas mon dernier match en sélection. Nous avons terminé troisièmes en battant la sélection chérifienne (1-1, 4 tirs au but à 3). La situation s'était déjà produite avec André Nagy qui conduisait alors la sélection. Lors d'un match en Libye, il me fit la même promesse avant de se rétracter. Pour toute explication, il m'avoua: «Si je vous aligne à la place de Attouga, eh bien, ils vont me tuer !».

Est-ce à dire que la politique des deux poids deux mesures a de tout temps régi la sélection nationale ?

Certainement. Je vais vous donner un autre exemple. En décembre 1974 et début janvier 1975, à l'occasion d'une tournée dans le Golfe, nous avons joué au Koweit (défaite 2-0) et en Irak (nul 0-0). On imposa à Nagy d'aligner Attouga lequel avait pourtant fait défection, lui et Mohieddine Habita à l'occasion du stage de Sousse qui précéda cette expédition. En plein rassemblement, on vit le membre fédéral, feu Abdelhamid Echeikh, ramener in extremis Attouga à Sousse, alors que Mohieddine a été suspendu.

Parmi les keepers qui étaient appelés en sélection en même temps que Attouga, quel est celui qui resta le plus longtemps?

Moi-même. Avec Attouga, nous avons cohabité durant huit bonnes années. Au début, en 1968, lors de l'arrivée du Yougoslave Radojica Radojicic à la tête du Onze national, nous étions cinq à briguer le poste de titulaire: Attouga, qui nous avait déjà précédés dans le team national, Abdallah Trabelsi, Ferjani Derouiche, feu Mohamed Karoui, et moi-même. En sélection, je suis resté de 1968 jusqu'en 1975 quand bien même j'ai dû vivre une année sabbatique qui a précédé mon transfert de l'Union Sportive Monastirienne à l'Etoile Sportive du Sahel. Durant ce laps de temps, j'ai vu défiler cinq sélectionneurs: Radojicic, donc (1968-1970), le Yougoslave Sereta Bejovic (1969), Ameur Hizem (1970-1974), André Nagy (1974-1975) et Abdelmajid Chetali (de 1975, et qui allait y rester jusqu'en 1978).

Quels ont été vos premier et dernier matches en sélection ?

Le premier le 15 septembre 1968 contre l'Olympique de Marseille (victoire 1-0). Quant au dernier, il se situe aux Jeux méditerranéens d'Alger, le 7 septembre 1975 face au Maroc (1-1, 4 tab 3).

Peu de gens savent en fait que vous n'avez pas porté uniquement le maillot de l'US Monastir, mais également celui de l'Etoile du Sahel. Comment s'est fait ce petit saut dans le Sahel ?

Un différend m'a opposé en 1973 au club de mes premières amours, l'USM qui venait d'être relégué en deuxième division. L'Etoile était alors entraînée par Chetali qui me proposa d'y signer. Notre président Allala Laâouiti m'accorda un bon de sortie. Il a dit que j'avais déjà rendu de bons et loyaux services au club usémiste. En vertu des règlements de l'époque, je devais rester toute une année inactif. Eh bien, j'ai pris ce risque.

Avez-vous jamais regretté cette décision ?

Non, jamais. En effet, avec l'ESS, je me suis fait un palmarès. Ainsi, dès mon arrivée, en 1975, nous avons remporté la coupe de Tunisie (face à El Makarem Mahdia en finale (1-1, puis 3-0) et la Coupe maghrébine des vainqueurs de coupe (0-0, 4 tirs au but 3 face au club marocain Chabab Mohammedia en finale disputée à Casa). Il n'en reste pas moins que l'on ne peut pas aimer la manière dont j'ai quitté mon premier club. Dix ans durant, entre 1963 et 1973, je me suis dépensé sans compter, supportant le plus souvent le poids des rencontres. Nous faisions en effet figure de petit poucet qui joue avec l'objectif d'assurer son maintien. Les journaux de l'époque écrivaient régulièrement: «Tabka sauve l'USM», «Les Usémistes peuvent remercier leur portier»...

Qu'avez-vous gagné de votre carrière sportive ?

L'amour des gens, le respect des sportifs. Pas plus, car nous pratiquions le sport pour le sport. A l'USM, je n'ai rien gagné. En sélection, non plus. A titre d'exemple, notre prime pour la 2e place aux Jeux méditerranéens 1971 à Izmir, en Turquie, a été de 70 dinars. Si nous avions remporté l'or, nous aurions eu droit à 100 dinars. En sélection, nous recevions 500 millimes pour chaque séance d'entraînement. Pour chaque voyage hors du pays, notre argent de poche était de 10 dollars. Une fois, Ridha Azzabi s'était montré plus généreux en accordant à chacun de nous 40 dollars. Mais, en vérité, notre ambition consistait à honorer les couleurs du pays. Nous jouions pour le maillot, comme on dit.

Est-ce toujours le cas aujourd'hui ?

Non, les temps ont drôlement changé. En fait, les footballeurs de qualité deviennent rares. Dans chaque club, vous trouviez avant trois ou quatre grands joueurs: au SRS, Romdhane Toumi, capable de marquer à partir du corner, Amor Madhi, Ezeddine Chakroun et Mohamed Nafzaoui; à l'ESS Abdessalam Adhouma, Abdelmajid Chetali, Mohsen Habacha et Othmane Jenayah... Jadis, chaque club possédait sa propre «pépinière», et un style de jeu propre à lui. Par exemple, le Club Sfaxien était réputé pour son jeu technique et spectaculaire. Malheureusement, l'argent a fini par avoir le dessus sur les valeurs sportives. Il a pollué les esprits et transformé les joueurs en vulgaires chasseurs de primes.

Et à quel genre de dirigeants avez-vous eu à faire ?

Les dirigeants, eux, ressemblaient aux fameux sages de la tribu. D'ailleurs, il était rare qu'ils changent d'entraîneur en pleine saison. Contre vents et marées, l'ex-président de l'ESS, Dr Hamed Karoui, a confirmé Raouf Ben Amor jusqu'au jour où celui-ci décrocha la coupe maghrébine des clubs. Chaque club portait l'empreinte de son coach, lequel était assuré dès le départ de pouvoir bénéficier d'une «belle durée de vie». C'est ainsi que l'on évoquait le CA de Fabio, l'ASM de Pazmandy, le CSS de Kristic, l'USM de Gutendorf...

Comment était en fait ce dernier, assez méconnu du public sportif ?

Un novateur qui allait installer durablement l'USM parmi l'élite. L'Allemand m'appelait affectueusement «Petit Tabka». Car, tout jeune, je n'étais pas très grand. Ce n'est que plus tard que j'ai gagné subitement plusieurs centimètres, que j'étais devenu grand. Gutendorf installa à Monastir l'école allemande. Pourtant, la mode était un peu partout à celle yougoslave. Ameur Hizem, qui allait lui succéder, resta dans le même canevas puisqu'il avait décroché ses diplômes d'entraîneur en Allemagne. Viendront par la suite l'Algérien Ahmed Benfoul, le Yougoslave Miodrag Djorgevic, Hamadi Henia...

Quelles sont les qualités requises d'un bon gardien ?

Il doit être sobre, souple, vigilant, et posséder le sens du placement, du timing, un bon réflexe et le fameux coup d'oeil. Personnellement, mon point fort était les balles aériennes.

Quelle était votre idole ?

Le gardien de l'ESS, Mahmoud Kanoun, et celui du Stade Soussien, Mohamed Ayachi.

A votre avis, quel est le meilleur footballeur tunisien de tous les temps ?

Il y en a eu plusieurs: Abdelmajid Chetali, un superbe régisseur, Noureddine Diwa, un grand technicien, et Tahar Chaibi, un superbe joueur complet. Je me rappelle que lors du stage de préparation des JM 1971, nous avons effectué un stage à Salzbourg, en Autriche. Nous avons remporté à l'occasion sous le déluge un test face à Sturm Graz (1-0). Les dirigeants autrichiens ont voulu sur le coup recruter Chaibi contre, je crois, 50 mille dinars. Toutefois, son club, le CA, a refusé de le libérer. A Izmir, en finale, Tahar «Boy» a sorti un match du tonnerre.

A propos, dites-nous, quelles sont les meilleures sélections tunisiennes de l'histoire ?

Celles de 1971 et de 1978, sans conteste.

Et les meilleurs joueurs de l'histoire de l'USM ?

Feu Naceur Marzouk, un meneur de jeu hors pair de la trempe de Chetali, Mahfoudh Benzarti «El Moujahid», Nouri Hlila et Hedi Merchaoui. Mis à part Marzouk, tous les autres sont des enfants de mon quartier, Chakl Mohamed Mhala.

Quel est votre meilleur match avec l'USM ?

En 1966 à Sousse. Nous avons résisté (0-0) à la grande Etoile des Chetali, Habacha, Ben Amor, Zouaoui...

Le célèbre ancien gardien yougoslave de l'AS Saint-Etienne, Ivan Curkovic, parle de «solitude des gardiens de but». Avez-vous eu ce sentiment ?

Oui, parce qu'il s'agit d'un poste à part qui contraste avec les joueurs de champ. Le gardien est condamné à travailler davantage, à analyser le profil de chaque adversaire et à procéder à une autocritique après chaque rencontre.

Parlez-nous de votre famille

Depuis 1977, je suis marié à Aïcha, professeur de français, partie à la retraite. Nous avons trois enfants: Sinen, 41 ans, qui est dans l'informatique et qui a deux adorables Lina et Ahmed Aziz; Wiem, 39 ans, master de commerce et qui exerce dans une société, elle a une charmante Sarra; et Selim, 30 ans, ingénieur informaticien en Allemagne.

Comment passez-vous votre temps libre ?

A la télé, je regarde tous les sports. Mes clubs préférés sont le Real et la Juventus. J'aime aussi suivre les débats politiques, et passer du bon temps avec les amis au café. J'ai une petite librairie où je passe une bonne partie de la journée.

Que pensez-vous de l'USM de cette saison ?

Ce que réussit l'US Monastir cette saison est formidable. Jamais mon club ne s'était retrouvé aussi bien placé. Premier, il doit à présent savoir repousser la concurrence de l'Espérance. Le président Ahmed Belli et son équipe ont engagé un grand entraîneur, Lassaâd Chebbi, et de bonnes doublures. J'espère que l'USM ira jusqu'au bout.

Allez-vous au stade suivre ses performances ?

Non, je préfère regarder ses matches à la télé. L'ambiance dans les stades n'encourage plus à y aller.

Enfin, êtes-vous optimiste pour l'avenir de notre pays ?

Il devient de plus en plus difficile d'y vivre. Notre pays a perdu de sa superbe et de son crédit dans le concert des nations. Jadis, les chefs d'Etat venaient consulter Habib Bourguiba qui était un modèle de vision, de réalisme, de sagesse et d'équilibre. Maintenant, on va dans d'autres pays presque en inféodé, en position inférieure. Notre diplomatie ne rayonne plus. On se chamaille à l'ARP. Bref, c'est l'impasse. Et c'est le pauvre citoyen qui trinque !

Digest

Né le 20 juin 1944 à Monastir

Première licence: 1961 (2e année cadet) USM

Premier match seniors: 1963 ASM-USM

Dernier match: 1977 CSHL-ESS (1-2)

Carrière en club: USM (1963-1973); ESS (1974-1977)

Carrière internationale: 1968-1975

Palmarès: Avec l'USM, accession en D1 en 1965.

Avec l'ESS: Coupe de Tunisie 1975, coupe du Maghreb arabe des clubs vainqueurs de coupe en 1975.

Avec la sélection: Médaille d'or aux Jeux universitaires 1966 à Alger, médaille d'argent aux Jeux méditerranéens 1971 à Izmir, médaille de bronze aux JM 1975 à Alger.

Etoile d'Or 1966 de meilleur joueur tunisien.

Retraité depuis 1995 de la Sogetex.

Marié et père de trois enfants.

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