Sénégal: Djiby Diakhate - «La présence massive de la violence... finit par la banaliser»

22 Janvier 2020
interview

Depuis quelques temps, il ne se passe pas un jour où l'on ne fait état d'un cas de meurtre, de viol ou d'une autre forme de violence, relayée dans les médias.

Interrogé sur cette recrudescence de la violence au Sénégal, le sociologue Djiby Diakhaté donne les causes et explique ses répercussions chez les populations. Il a aussi fait des recommandations pour stopper ce fléau qui du fait sa «présence massive» risque de finir par être «banalisé».

Qu'est-ce qui explique la recrudescence des cas de violence au Sénégal ?

Il faut essayer de voir quelles en sont les causes proches ou lointaines. Pour les causes lointaines, la famille qui a toujours été le noyau social de base, s'est aujourd'hui complètement déguisée. Elle s'est fragilisée et on n'a pas évalué, jusque-là, la journée continue qui met les parents dehors pendant toute la journée.

Et ces derniers ne rencontrent pas leurs enfants. Or, au niveau des espaces de travail et des écoles, il n'y a pas d'organe qui se substitue à la famille pour prolonger le travail effectué par les parents.

Avant, il y avait les assistants sociaux, les moniteurs dans les écoles qui faisaient office de parents pour les enfants.

Aujourd'hui, ces structures ne sont plus dans nos établissements. L'autre aspect qui me semble intéressant, c'est que nous avons progressivement perdu une identité culturelle qui mettait l'accent sur le respect de l'humain.

A la faveur de plusieurs influences externes, nous avons aujourd'hui une société qui est devenue de plus en plus matérialiste ou dans laquelle l'avoir a tendance à l'emporter sur l'être. C'est pourquoi, d'ailleurs, les cas de sacrifices dont on parle, sont essentiellement articulés autour de la recherche de profit et de pouvoir.

A cela s'ajoute une présence massive de la violence qui finit par la banaliser. Par exemple, lorsque des gens voient des personnes qui sont dans l'agonie à la suite d'un accident de la circulation, au lieu de leur porter secours, ils préfèrent filmer et partager dans les réseaux sociaux.

Après, maintenant, vous avez la pauvreté qui se développe sur fond de crise des valeurs. Je ne dis pas que la pauvreté est forcément source de violence, mais elle est accompagnée par une crise morale.

Elle conduit parfois à des actes de déviance. Vous avez enfin l'homo-sénégalaises qui devient de plus en plus libre. C'est-à-dire que le contrôle communautaire qui existait sur le sujet a tendance à disparaitre.

Avant, quand l'individu faisait quelque chose, il se posait des questions sur sa communauté. Comment les gens vont m'apprécier ?

Comment ils vont me voir ? Est-ce que les gens seront contents de ce que j'ai fait. Ce contrôle communautaire a tendance à disparaitre. Et donc l'individu est dans l'anonymat le plus total, de plus en plus.

Comment les populations perçoivent-elles ces cas de violences ?

Pour beaucoup d'éléments de la population, c'est quelque chose qui vient les inquiéter et qui les empêche de s'adonner à leurs activités au quotidien.

Aujourd'hui, il y a des boutiques qui, dès le crépuscule, ferment leurs portes. Il y a des commerces qui ne commencent que très tard dans la journée et qui, très précocement la nuit, arrêtent les activités parce que les gens ont peur des agressions.

De ce point de vue, ça constitue un frein à l'économie parce que vous allez avoir beaucoup de personnes qui vivent dans l'inquiétude et qui ont peur de s'adonner convenablement à leurs activités économiques.

Il faut ajouter à cela le tourisme qui est plus ou moins fragilisé parce que le déferlement de la violence peut constituer un élément de découragement pour les éventuels touristes qui voudraient visiter le Sénégal et qui risquent de voir une image du Sénégal plus orientée vers la violence que vers l'hospitalité.

Parce que le Sénégal veut se définir comme les pays de l'hospitalité et je crois que ces actes qui sont posés, il ne faut pas les considérer comme des actes isolés. C'est des actes inquiétants. Il faut se pencher là-dessus.

Que doit-on faire pour stopper cette violence ?

Je crois qu'il faut travailler autour de la notion de proximité. Il faut d'abord une proximité de l'acteur par rapport à la famille. Il faut que le Sénégal mette en place une politique familiale qui permet d'accorder un intérêt à la famille.

Or, aujourd'hui, nous avons de la peine à mettre en place un Document de politique familial. Autre chose qui me parait important, c'est la proximité par rapport aux ressources.

En fait, les ressources se font de plus en rare. La pauvreté a atteint des proportions de plus en plus élevées. Les formes d'inégalité se sédimentent et deviennent de plus en plus inquiétantes. Les formes d'exclusion, les gens qui sont pauvres sont exclus et marginalisés.

A ce niveau, il y a un travail à faire en termes de proximité par rapport aux ressources. Ensuite, il doit y avoir une proximité par rapport aux valeurs. Ça suppose qu'on s'entende sur une matrice normative, une matrice de valeur partagée par les différents acteurs de la communauté.

Aujourd'hui, on a de la difficulté à avoir un corpus légal qui fait l'objet d'un consensus et qui détermine la conduite que nous devons adopter. Je crois qu'il faut retourner à ces valeurs qui sont des valeurs fondamentales.

Et puis, il me semble qu'il faut aller en profondeur dans la territorialisation des politiques publiques. C'est-à-dire faire en sorte que les acteurs, au niveau local, soient associés à la définition des politiques publiques les concernant.

Lorsque l'acteur se sent impliqué, il aura toute autre chose à faire que de s'adonner à certains actes. Enfin, il faut que, dans la communication autour de telles actes, on en tire certaines conclusions. Parce qu'on a l'impression que certains médias se contentent simplement de présenter les cas de meurtre, de violence.

Ça devient quelque chose qui entre dans la routine. Et les gens auront tendance à la banaliser. C'est bon qu'à ce niveau il y ait une suffisante formation des hommes des médias pour qu'ils sachent comment présenter des actes de ce genre.

Il faut enfin que nos Forces de défense et de sécurité mettent en place une approche collaborative et participative de la sécurité. Il faut impliquer les populations dans la définition, l'exercice de leur propre sécurité.

Il ne faut pas que les Forces de défense, notamment la Police et la Gendarmerie, fassent l'objet d'une peur pour les populations.

Il faut que l'on change le dispositif d'accueil dans les Commissariats de Police et dans les Brigades de Gendarmerie, que les gens n'aient plus peur pour aller à la Police, à la Gendarmerie parce qu'ils ont peur d'être mal reçus, d'être mal accueillis.

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