Maroc: Trop peu de pays sont en mesure de se targuer d'une "démocratie complète"

Au Maroc, le discours nihiliste réduit le rôle des partis politiques légitimant de la sorte l'autoritarisme

Désaffection pour la vie politique, manque de confiance dans les institutions et dans la classe dirigeante, montée du populisme, impopularité des Exécutifs successifs... tels sont les symptômes les plus visibles d'une démocratie qui va mal et qui est en régression dans le monde, y compris dans les anciennes démocraties. Tel est le constat que viennent de confirmer les derniers résultats de l'Indice de démocratie publiés par « The Economist».

Selon cet indice, seulement 5,7% de la population mondiale bénéficient d'une «démocratie complète», contre près de 48,4% qui vivent dans une sorte de démocratie, et plus d'un tiers vit sous un régime autoritaire.

La même source révèle que la démocratie a beaucoup reculé en 2019 sur le continent africain et plus particulièrement en Afrique subsaharienne. En effet, le score moyen de la région est tombé à 4,26 l'année dernière, contre 4,36 en 2018, son pire score depuis 2010. Au total, sept pays africains sont des démocraties imparfaites (contre huit en 2018), 17 sont hybrides (à mi-chemin entre régime autoritaire et démocratie), tandis que les 25 autres sont classés dans la catégorie régime autoritaire.

L'Europe a vu également son niveau de démocratie reculer peu à peu, malgré le leadership avéré des pays scandinaves.

Mohamed Darif, professeur de sciences politiques et islamologue, avance à ce propos deux facteurs explicatifs de cette situation. Il y a d'abord le contexte post-11 Septembre 2001 ou post-attentat du World Trade Center (WTC). « Cette période a été marquée par un débat intense sur la réponse à apporter à la montée du terrorisme international. Faut-il donner la priorité à la promotion et au renforcement des droits et libertés ou plutôt agir pour préserver les vies humaines ? Faut-il préserver la démocratie ou plutôt l'ordre public ? Et c'est la thèse sécuritaire qui a fini par prendre le dessus face aux pro-démocraties et droits de l'Homme puisque tous les efforts mondiaux se sont fortement concentrés, depuis cette date, sur la lutte contre le terrorisme et l'intégrisme », nous a-t-il expliqué. Et d'ajouter : « Cette situation dure depuis 20 ans et a fortement impacté la démocratie ».

Notre interlocuteur avance un autre facteur qu'il considère comme conjecturel puisqu'il est en relation avec le contexte politique américain. « L'arrivée à la magistrature suprême d'un président républicain et d'une majorité républicaine au Congrès a consolidé cette régression démocratique. Aujourd'hui, Donald Trump ne s'intéresse pas à la démocratie mais plutôt aux intérêts commerciaux et économiques de son pays et traite les affaires du monde selon une logique purement mercantile. Le traitement du cas Jamal Khashoggi par la Maison blanche en dit long sur cette manière de faire la politique par Trump qui semble dépasser de loin ses prédécesseurs républicains », nous a-t-il affirmé.

Mohamed Darif estime, par ailleurs, que notre pays n'a pas été à l'écart de ce débat sur la lutte contre le terrorisme versus démocratie et droits de l'Homme. « Au Maroc, et précisément après les attentats du 16 mai 2003, il y a eu conflit entre les diverses branches du pouvoir, à savoir ceux qui sont favorables à une ouverture politique, à l'édification de la démocratie et au respect des droits de l'Homme et le courant des sécuritaires (qui compte aussi des politiciens) qui cherche à légitimer la régression démocratique et les abus en matière de droits de l'Homme. Selon les défenseurs de ce courant, la priorité doit être accordée à la lutte contre le terrorisme et l'intégrisme afin de préserver la société et l'ordre public », nous a-t-il indiqué. Et de poursuivre : « Après le Printemps arabe, on a commencé à parler de « l'Etat profond », un concept qui existe également en Occident et qui désigne les institutions de l'armée et du renseignement ainsi que les décideurs économiques qui orientent les politiques de tout pouvoir en place et qui tranchent en dernier lieu, puisqu'ils constituent le noyau dur du régime. Mais, ces instances ont toujours besoin d'une aide extérieure comme c'est le cas en Egypte dont le régime bénéficie de l'aide de l'administration américaine».

Notre source pense que le vrai problème réside actuellement dans l'instrumentalisation de la lutte contre le terrorisme et son exploitation exagérée notamment par les pays qui enregistrent une véritable régression démocratique.

Qu'en est-il de la démocratie au Maroc ? « En 2002, S.M le Roi avait déclaré au journal Le Figaro, en réponse à une question sur la nature du régime politique marocain, que la population vit sous une monarchie exécutive où le Roi règne et gouverne, ce qui veut dire que depuis 1956 et jusqu'en 2011 on vivait sous une monarchie exécutive. En 2011, il y a eu la volonté de mettre en place une Constitution censée faciliter la transition vers une monarchie parlementaire qui exige, cependant, des partis politiques forts et crédibles et une société civile également forte et responsable de ses choix. Le problème, c'est qu'au moment où la Loi suprême a accordé de l'importance aux partis politiques et à la société civile, on a assisté à l'émergence d'un certain discours critique et de dénigrement vis-à-vis de ces vecteurs de la médiation institutionnelle au lieu de tirer profit du corpus constitutionnel. Nous avons noté que ces critiques proviennent de l'élite comme du citoyen lambda. Il y a même des chercheurs et des politiciens qui se sont déclarés opposés à toute forme de médiation et estimé que le Roi doit gouverner seul alors que ces mêmes personnes se présentaient comme des démocrates. Ceci d'autant plus qu'il n'y a pas de démocratie sans partis politiques », nous a-t-il révélé.

Et de conclure : « Le pire est qu'il s'agit d'un discours nihiliste qui critique tout (partis politiques, ONG, syndicats... ) et qui accorde beaucoup de légitimité à l'autoritarisme. D'ailleurs, en octobre dernier, un article du journal Le Monde avait annoncé le retour de l'autoritarisme au Maroc. Ceci d'autant plus que tout le monde parle aujourd'hui d'une régression démocratique. Le problème, c'est que certains partis participent à ce dénigrement au lieu d'assumer leurs rôles constitutionnels. La dangerosité de la conjoncture actuelle ne réside pas dans les orientations du régime, mais dans l'hégémonie de ce discours nihiliste ».

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