Cameroun: Crise anglophone, pour qui roule Ayaba Cho Lucas ?

25 Janvier 2020
analyse

Les dessous de l'arrestation de 39 combattants de l'Ambazonian defence forces dans la localité de Bui dans la région du Nord-ouest.

Quelle était la mission exacte des 39 combattants de l'Ambazonian Defence Forces (ADF) fidèles à Ayaba Cho Lucas lorsqu'ils se rendaient dans le Bui le 19 janvier dernier ?

Le camp de l'Ambazonian Government Council ( AGC dont dépend ADF) continue d'entretenir un mystère sur la question, au regard des versions contradictoires venant de part et d'autre au sein de cette faction du mouvement indépendantiste anglophone.

Ayaba Cho Lucas himself reste d'ailleurs évasif sur la question depuis l'arrestation de 39 de ses soldats (y compris le commandant suprême Big Number Efang) à Kumbo par les troupes de « General Chacha », loyales à une faction rivale dirigée par Dr Samuel Sako Ikome de l'Interim Government (IG), basé dans le Maryland aux USA.

En effet, interpellé par un certain Dr Christmas Ebini dans un message whatsapp le 20 janvier dernier (le lendemain de l'incident du Bui) à 6h 16 mn sur les agissements de ADF qui, de manière fréquente, est accusé de s'attaquer à des groupes armés indépendantistes rivaux, Ayaba Cho Lucas s'est contenté de dire dans une réponse datant du 20 janvier 2020 à 6h 22 que son groupe armé n'a jamais attaqué un autre groupe rival.

Point. Non sans parler de haine endémique, de chantage et des attaques dont lui et sa faction sont victimes de la part du camp d'en face. Rien donc sur ce que 39 de ses combattants sont allés faire dans le Bui.

Mais nous avons la faiblesse de croire avec le recul et au regard de plusieurs faits antérieurs ayant marqué la vie de cette lutte du peuple du Southern Cameroons aka Ambazonia qui dure depuis bientôt 4 ans, que cette affaire traduit non pas un conflit de leadership entre deux factions mais un début de nettoyage au sein de la révolution car il est indéniable (et nous l'avons plusieurs fois démontré dans nos précédents écrits) que le pouvoir de Yaoundé tire les ficelles de ces guéguerres au sein de la lutte anglophone en armant et en finançant une faction qui lui est favorable et avec laquelle il sous-traite la contre-révolution. Juste une petite chronologie pour s'en convaincre :

19 septembre 2018 : Dans un article publié sur sa page Facebook et qui a été repris par le site d'information Cameroonweb, l'ancien militaire et activiste basé aux Etats-Unis Patrice Nouma fait une révélation fracassante selon laquelle d'après une note des services secrets camerounais, le commandant de la Division de la Sécurité Militaire (SEMIL, en charge du renseignement militaire), le criminel et crapuleux Joël Emile Bamkoui, a favorisé en juin 2018 la livraison d'une cargaison de 40 000 munitions pour le compte des indépendantistes anglophones.

La cargaison a été saisie par la Légion de Gendarmerie du Sud à Ebolowa sur la route Ambam-Ebolowa et les personnes qui faisaient partie du convoi (dont un agent SEMIL de Bertoua) ont été mis aux arrêts puis auditionnés.

Curieusement, d'après l'article, le colonel Bamkoui appelle la Commandante de la Légion et lui ordonne de laisser passer le convoi. Il lui envoie une forte somme d'argent et promet qu'elle sera promue Général de Brigade si elle laisse passer ce convoi.

Allez donc savoir à qui les 40 000 munitions étaient destinées. Surtout pas aux groupes armés loyaux à la lutte, autrement, le colonel Bamkoui aurait eu de sérieux ennuis.

Le 27 septembre 2018 : L'auteur de ces lignes reçoit de ses multiples sources d'information une capture d'écran dont le contenu est bouleversant. Il s'agit d'un échange Whatsapp entre Ayaba Cho Lucas et un de ses commandants sur le terrain.

Ayaba Cho lui demande de neutraliser tous les groupes armés qui refusent de se mettre sous son contrôle mais qui sont fidèles au IG, y compris les Red Dragons (qui contrôlent le Lebialem au sud-ouest anglophone) qui sont commandés par Field Marshall et sur lesquels il est question de larguer des RPG.

Le terrifiant est qu'Ayaba demande à son combattant combien il reste de l'argent qu'un manager de Chief Victor Mukete (homme d'affaires anglophone et sénateur du RDPC, parti de Paul Biya) leur a donné, trahissant ainsi la collusion entre certains pontes du régime Biya et des groupes indépendantistes anglophones.

L'auteur de ces lignes a à cette époque contacté Ayaba Cho pour chercher à savoir si cette capture d'écran n'était pas un fake ? Réponse laconique de l'intéressé : « Mon frère, je ne peux pas te parler de ça ! ».

23 octobre 2018 : Lorsque l'auteur de ces lignes a rendez-vous avec le patron de la SEMIL et que ce triste personnage décide de le faire exploiter de manière arbitraire (il n'est ni militaire ni gendarme pour être auditionné par la SEMIL) par son secrétaire particulier, l'adjudant Tiam Kouam, il apprend au cours de l'audition que la SEMIL a mis en place une stratégie pour diviser la révolution anglophone.

La livraison de 40 000 munitions aux groupes séparatistes anglophones (favorables au pouvoir de Yaoundé bien sûr !) ainsi que la menace d'Ayaba Cho de neutraliser les groupes séparatistes qui ne veulent pas lui obéir (ce qui est à l'avantage du même pouvoir de Yaoundé qui l'a d'ailleurs soutenu à travers le sénateur Victor Mukete, selon la capture d'écran) participent de cette division.

15 décembre 2018 : Les corps de 6 combattants séparatistes (y compris un certain Commander Tiger), les mains nouées au dos, sont découverts non loin du marché de Guzang (dans le nord-ouest anglophone).

Le nom de ADF d'Ayaba Cho est cité comme étant l'auteur de cette exécution sommaire. Mettait-il ainsi la menace contenue dans la capture d'écran à exécution ? Sans doute. Les 6 combattants faisaient partie de la faction loyale au IG de Samuel Sako de toutes les façons.

21 décembre 2018 : Le commandant de ADF, Ivo Mbah connu sous l'appellation General Ivo, est tué à Teke, non loin de Kumba, dans le sud-ouest anglophone. C'est-à-dire à plus de 200km de sa base à Kumbo.

Curieusement, Ayaba Cho le fait remplacer immédiatement par General Efang « Big Number » ! Dans un voice mail de 15 mn 42 sec dont nous sommes en possession, un pasteur qui se présente comme étant le grand-frère de General Ivo raconte qu'il a demandé à son frère cadet de se repentir pour avoir participé à l'exécution sommaire de 6 combattants à Guzang. Ivo aurait répondu à son frère : « grand frère, je n'étais pas là ! je n'étais pas là ! ».

Et le pasteur révèle que ADF a planifié l'exécution sommaire de son frère Ivo par des militaires camerounais du BIR. Si l'on s'en tient à cette révélation, General Ivo a été victime d'exécution sommaire des soldats camerounais en complicité avec ses propres frères de ADF.

D'autres généraux indépendantistes tels que Koraman, Belthus, Biè Biè, Wazuzu, Obi...auraient trouvé la mort dans des conditions presque similaires.

Les 39 combattants ADF en détention à Kumbo était-ils sur le point de reproduire l'incident survenu le 15 décembre 2018 à Guzang, en exécution de la stratégie de division de la révolution mise en place par le pouvoir de Yaoundé ?

Pas mal de sympathisants de la cause indépendantiste anglophone y croient fermement. Le mutisme d'Ayaba Cho ainsi que les atermoiements de son camp renforcent cette conviction.

Jusqu'ici, l'on ignore s'ils étaient collecter du matériel ou alors s'ils étaient approvisionner les unités ADF dans le Bui. De plus, le groupe de 39 a dit au patron du gouvernement local dans le Ngoketunja qu'ils allaient renforcer les troupes du « General Chacha » alors que ce dernier n'attendait aucun renfort. Pourquoi un tel mensonge ?

Oui, Samuel Sako Ikome et Chris Anu sont des escrocs, des détourneurs de fonds et par conséquent illégitimes, comme le soutiennent si bien les supporters d'Ayaba Cho. Soit. Mais que ces derniers, s'ils ont de la compassion pour leurs frères et sœurs que le régime Biya continue de massacrer et s'ils pensent à leurs villages que son armée est en train de raser ces dernières semaines, aient le courage de demander à Ayaba pour qui il roule véritablement. Pour le peuple du Southern Cameroons, pour la gloire et les honneurs ou pour le pouvoir de Yaoundé ?

Car lorsque le camp d'AGC engage une campagne contre la médiation suisse (que les USA soutiennent pourtant) que le régime de Paul Biya refuse, lorsque le porte-parole de ADF Tapang Ivo se réjouit et endosse des kidnappings contre rançons orchestrés par les milices du pouvoir Biya, lorsqu'Ayaba Cho écrit sur son mur Facebook que tous les traitres seront neutralisés après que le régime Biya ait fait assassiner Ikom Polycarp, un soi-disant ex-général séparatiste repenti à Wum, quand Tapang Ivo engage une campagne de dénigrement de la ville de Barueri au Brésil dont la municipalité a voté une motion de soutien pour la reconnaissance de l' « Ambazonie » comme Etat indépendant, c'est qu'il œuvre contre la révolution et aide plutôt le pouvoir de Yaoundé et les lobbies d'affaires français à maintenir le peuple du Southern Cameroons dans la servitude.

Malheureusement, c'est la triste vérité.

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