Cameroun: L'affaire d'état autour de 40 milliards FCFA

25 Janvier 2020

Devenu de moins en moins fréquentable, c'était une image symboliquement forte. Pierre Castel, le patron des brasseries du Cameroun au Palais de l'unité pour rendre visite à Paul Biya qui affiche ce jour un grand sourire. C'était le 20 décembre 2019.

Le " Vieux Castel" est accompagné ce jour de l'Ambassadeur de France au Cameroun, Christophe Guilhou, du président du conseil d'Administration de Les Brasseries du Cameroun, Michel Pau, du Directeur Général du Groupe SABC, Emmanuel De Tailly.

D'un point de vue économique l'enjeu est de taille. Les investissements annuels du groupe Castel au Cameroun sont estimés à 35 milliards de FCFA et en termes d'emplois, le groupe génère quinze mille emplois directs et trente cinq mille emplois indirects.

Il entend également investir dans l'agriculture afin de transformer localement les matières premières destinées à la fabrication de ses produits. Une aubaine pour une économie en voie de développement.

Officiellement, "Le Président Pierre Castel est venu témoigner de son amitié et de sa confiance au Cameroun et présenter au Chef de l'Etat le nouveau programme d'investissement".

Mais derrière cette visite du milliardaire français il y a une affaire aux enjeux politico économiques énormes, une affaire de milliards, un conflit qui oppose depuis près d'un an les brasseries du Cameroun à la Direction générale des impôts. Un conflit entre Modeste Mopa le DGI et Emmanuel de Taily le DG de la SABC.

UNE AFFAIRE DE 40 MILLIARDS

Tout commence au début de l'année 2019 lorsque le directeur général des impôts décide d'imposer aux brasseries du Cameroun un redressement fiscal de 39 milliards de Fcfa.

Modeste Mopa accuse les brasseries du Cameroun de dissimuler ses chiffres et de vendre 25 milliards de Fcfa de produits en cachette ou pour reprendre les termes de Modeste Mopa: " Sous le manteau".

40 milliards de redressement fiscal. Cela passe mal aux brasseries du Cameroun. Non seulement ils contestent les calculs de la DGI qui refuse d'intégrer par exemple les charges liées aux publicités qui entrent pourtant dans les charges d'une entreprise mais en plus de cela, la notification a été servie hors délais.

Il y a des lors vice de forme. Malgré cela, Emmanuel De Taily, le patron des brasseries décide de négocier un rabattement. Il fait recours auprès de Modeste Mopa qui lui claque la porte.

Le patron des impôts refuse même de le recevoir. Il se réfère à sa tutelle, le ministre des finances, Louis Paul Motaze. Ce dernier adresse une correspondance au DGI lui demandant d'avoir un regard diligent sur ce dossier pour une transaction.

LOUIS PAUL MOTAZE LARGUÉ

Cette transaction n'aura pas lieu. Louis Paul Motaze tente de convoquer à plusieurs reprises les différentes parties. Modeste Mopa refuse de rencontrer Louis Paul Motaze, son ministre de tutelle. Or les brasseries proposent au plus de payer 11 milliards fcfa. Le directeur des impôts ne prends pas même pas la peine de les écouter.

Dans cet imbroglio, les responsables des brasseries arguent qu'ils ne verseront pas 5frs aux responsables de la DGI pour un abattement parce qu'ils craignent de tomber sous le coup de la nouvelle loi sapin 2 en France qui permet de poursuivre toute entreprise à l'étranger accusé de corruption. Car, ce n'est pas la première fois que les brasseries font face à un redressement.

Problème: ce redressement est 8 fois supérieur aux années précédentes sur les mêmes chefs de redressement. D'ailleurs concernant un aspect, qui constitue 80% du redressement les chiffres de la DGI sont 140 fois supérieures aux années précédentes. La situation est dès lors bloquée.

Louis Paul Motaze écrit à la présidence de la République pour solliciter une intervention. Silence également du côté de Ferdinand Ngoh Ngoh, le secrétaire général de la présidence de la République.

En septembre 2019 au cours d'une rencontre avec les patrons camerounais au GICAM, Louis Paul Motaze interpellé sur la situation des brasseries indique que des mesures vont être prises pour trouver une solution qui arrange toutes les parties.

Coup de théâtre, à 14 heures, le DG des impôts, Modeste Mopa instruit la fermeture des compte des brasseries. C'est à dire le même jour où son ministre de tutelle annonce l'apaisement. Les brasseries se retrouvent dans l'incapacité de payer leurs fournisseurs. C'est un coup dur. Ils décident donc d'utiliser les gros moyens.

L'INTERVENTION DE PAUL BIYA SOLLICITÉ

L'ambassade de France entre en scène. Il faut intervenir directement auprès de Paul Biya. C'est à ce moment que Pierre Castel, qui est un ami de Bi Mvondo est appelé en renfort et décide de rencontrer directement Paul Biya pour lui parler de la situation de son entreprise.

Après le départ de Pierre Castel le 20 décembre 2019, Paul Biya instruit Ferdinand Ngoh NGOH de trouver une solution entre les différentes parties.

Le secrétaire général de la présidence de la République va donc convoquer le 10 janvier 2020, soit aux lendemains de la présentation des vœux à Paul Biya une rencontre avec le directeur général des impôts, Modeste Mopa et le patron des brasseries Cameroun, Michel Pau.

Ferdinand Ngoh Ngoh est accompagné de ses deux secrétaires généraux, Élung Che Paul et Mohamadou Moustapha. Il a oublié d'inviter le ministre des finances.

Les discussions sont houleuses. Modeste Mopa et Emmanuel de Taily se connaissent. Au sortir de la réunion, Ferdinand Ngoh Ngoh rassure Michel Pau que des mesures seront prises pour trouver une solution convenable à toutes les parties tel que voulu par Paul Biya.

Le directeur des brasseries sort de ce rendez-vous réconforté. Mais jusqu'à ce jour les brasseries n'ont pas reçu un seul coup de fil de Modeste Mopa.

La situation est donc toujours bloquée. Seulement en 2019, les brasseries ont contribué fiscalement à hauteur de 225 milliards fcfa. Ils estiment dès lors qu'ils ne peuvent pas payer 40 milliards fcfa, une somme 6 fois plus élevée que les redressements habituels et investir également dans l'agroalimentaire.

Dores et déjà ils ont fait savoir au gouvernement que si la situation perdure ils fermeraient les sites de distribution de Bafoussam et Garoua. Et envisagent le licenciement de 450 emplois directs. Quid des emplois indirects qui seront perdus.

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