Sénégal: Hugues Diaz - «Le patrimoine cinématographique est géré de la façon la plus embryonnaire»

27 Janvier 2020
interview

Avec ses illustres cinéastes, le Sénégal s'était doté d'un riche patrimoine cinématographique à lequel s'ajoutent, les actualités sénégalaises qui ont marqué la vie politique, économique, sociale et culturelle du pays.

Toutefois, une bonne partie de ce patrimoine cinématographique avait fini par se détruire à cause des mauvaises conditions de conservation.

Dans cet entretien, le directeur de la Cinématographique, Hugues Diaz fait l'état des lieux des archives cinématographiques du Sénégal et revient sur le travail de restauration de la mémoire restante déjà engagé. Il a par ailleurs expliqué les défis à relever pour une bonne sauvegarde du patrimoine imagé du Sénégal.

Quel est l'état des lieux des archives cinématographiques du Sénégal ?

Il faut d'abord dire que la plupart des archives cinématographiques que nous avons collectées, proviennent des actualités sénégalaises et de la cinémathèque nationale qui avait existé.

Les actualités, c'était bien avant l'avènement de la télévision où chaque semaine, il était produit un condensé de la vie politique, économique, culturelle et sociale du pays. C'était des copies qui étaient en format 35 et 16 mm.

Les actualités dans les années 90 comptaient 1200 copies de films en format 35 et aussi 2200 copies de films en 16 mm.

En 2012, lorsque j'ai été porté à la Direction de la Cinématographique, lorsque nous avons visités les anciens locaux de la Direction de la cinématographie, au ministère de la Communication en face du ministère de l'intérieur, j'étais ahuri du fait que les bobines étaient conservées dans les pires conditions.

Les locaux n'étaient pas adaptés. Les bobines étaient jetées par terre sans aucun registre et poussiéreuses. En 2012, nous avons initié une évaluation physique des bobines pour faire l'état des lieux de ces archives qui existaient.

A l'issue de ce travail de tri et de collecte, nous avons recensé 710 bobines dont 90% en 16 mm en bon état et 2266 en mauvais état donc 1567 en format 35mm. C'était des bobines infectées par le syndrome du vinaigre.

Un grand éventail de notre mémoire politique, économique et social, culturel a ainsi été dilapidé faute d'une mauvaise conservation.

Qu'est-ce qui explique cette négligence de conservation des archives cinématographiques ?

Avant que le cinéma soit rattaché au ministère de la Culture, il était géré par le ministère de l'Information et de la Communication. Ce n'est qu'en 2000 qu'il a été rattaché au ministère en charge de la Culture. Le legs ne s'est pas comme il le fallait.

Les premiers couacs ont commencé lorsque l'héritage est fait par l'administration. Les gens n'étaient pas formés. On n'a pas assuré la continuité de cette gestion en mettant des ressources humaines qui soient compétentes à gérer ces archives.

Il n'y a pas également eu une politique de sauvegarde, de conservation et de valorisation. Tous les rushs sont en France. Le Sénégal ne les dispose pas. Cet héritage patrimonial a été plongé dans une négligence extrême.

On a perdu des bobines importantes et des registres qui les enregistraient. Les représentations diplomatiques du Sénégal à l'étranger venaient très souvent emprunter ces bobines pour ce qui est une vulgarisation de la vie politique, économique et sociale du Sénégal.

Des cinéastes même ont emprunté des bobines qui n'ont jamais été remises. Il y'a eu un pillage et une négligence dans la gestion de ces archives. Le patrimoine est géré de la façon la plus embryonnaire parce que nous n'avons pas les ressources humaines appropriées pour procéder à leur sauvegarde.

Depuis quelque temps, deux Italiens collaborent avec vous dans le cadre de la restauration des archives cinématographiques. Qu'est ce qui a motivé cela et où en êtes vous dans le travail ?

On a fait appel à une expertise étrangère notamment deux Italiens parce que nous avons un manque de ressources humaines. Mais lorsqu'ils sont venus, on les a associés à un ou deux membres de la Direction Cinématographique qui ont les premières dispositions basiques pour conserver des bobines.

On a deux qui ont été formés en 2012 mais qui ne sont pas allés parce qu'il faut savoir indexer, savoir classifier, savoir transformer ces supports dans d'autres formats modernes : la numérisation.

Nous avons pu recueillir au premier niveau, récupérer toutes les bobines qui étaient dans les anciens locaux de la Direction de la cinématographie, au ministère de la Communication en face du ministère de l'intérieur.

Toutes les bobines qui étaient en bon état ont été transférées à la Direction actuelle où nous avons pu aménager un local qui n'est du tout approprié mais qui garantit toutes les conditions optimales de bonne conservation.

Ce premier défi n'a pas du tout était facile parce que les locaux ont été laissés à eux-mêmes, fermés sans électricité du tout. L'équipe de la direction de la cinématographique et les deux Italiens qui y sont allés, ont bravé des conditions extrêmement difficiles pour monter, descendre des bobines.

On l'a fait plus d'une semaine avec des moyens financiers dérisoires. On a fait avec les moyens du bord. Avec ces mêmes moyens, on a monté un pseudo-laboratoire. Donc ça c'est le premier travail assez important de sauvegarde des bobines qui n'ont pas été atteints par le syndrome du vinaigre.

Après, il fallait des machines. Notre ami Marco, l'un des italiens, a constitué une table de visionnage faite de façon maison, une table très basique de visionnage de la qualité des films.

Toutes les bobines qui ont été récupérées vont passer à cette petite table pour être visionnées du début à la fin pour voir s'il n'a pas des destructions et l'autre niveau après, c'est d'indexer ce qu'il y a comme contenu dans ces films parce y a des films sur les actualités sénégalaises et des films sénégalais parce que vous verrez les premiers films de Sembene Ousmane de Ababacar Samb et d'autres tournés par Paulin Soumanou Vieyra qui sont les premiers pionniers du cinéma sénégalais.

On trouve leurs films de 16mm ici. Malheureusement, dès fois, il y a des films qui n'ont aucune indexation c'est-à-dire, on connait ni leur sujet, ni leur titre.

Donc, c'est un travail qu'il fallait faire : chercher du matériel de projection pour visionner ces films et ce travail on l'avait fait, il y a 2 ans avec un ancien de ces archives, de ces actualités sénégalaises, Cheikh Fall qui est venu nous faire un premier travail de recensement de visionnage des films. Il a fait un petit rapport avec l'inventaire de films qui n'ont pas été atteints.

Quels sont vos projets pour matérialiser la restauration des archives cinématographiques et audiovisuelles ?

Notre préoccupation, maintenant, c'est d'assurer une durabilité de ce que nous sommes en train de faire, la conservation, la valorisation des archives.

Ce que nous voulons, c'est que nous ayons un transfert de la technologie. Pour cela, il faut que nous s'autonomisons, que nous puissions trouver des moyens, ne pas tout attendre de l'Europe.

On ne peut pas bâtir une grande cinématographie, être un pays du cinéma si nous n'avons pas de repères.

Ainsi, nous avons fait de la restauration notre champ de bataille en relation avec la direction des archives nationales qui ne dépend pas de notre ministère, qui dépendait de la Primature. Les archives nationales sont aussi débordées. Ils n'avaient pas de locaux pour conserver les archives audiovisuelles.

Il faut tout formaliser pour que nous puissions aussi être délégués comme ça se fait dans les autres pays. On va instituer le dépôt légal de l'audiovisuel, ça consiste à chaque fois qu'il y'a une production d'un film, qu'une copie puisse rester et être enregistrée.

Ceci va nécessiter une bonne politique d'archivage. Nous avons lancé un projet qui s'appelle le centre national des archives audiovisuelles et cinématographiques du Sénégal qui va être intégré dans le projet de la cité du cinéma.

Son objectif est de bien conserver la mémoire imagée de notre pays dans tous ses secteurs pour que les générations actuelles et à venir puissent trouver des sources d'inspiration. Pour ce qui est des ressources humaines, nous n'en avons pas beaucoup. C'est pourquoi, nous avons fait appel à l'expertise étrangère.

On s'apprête également à rencontrer les autorités de l'Ebad (Ecoles des bibliothécaires, archivistes et documentalistes) pour demander des stagiaires, des personnes qui s'intéressent à l'archivage audiovisuel. Il faut une formation en ressources humaines de qualité et en quantité suffisante.

Vous avez tantôt parlé d'un projet de Cité du cinéma. Où en êtes-vous ?

Vous savez, il y'a beaucoup de films tournés au Sénégal par des Sénégalais mais qui, par la force des choses, sont restés en France.

Il faudrait qu'on envisage un partenariat pour qu'on puisse restituer ces films qui sont l'émanation de la mémoire collective de notre pays. Actuellement, nous sommes dans la faisabilité de la grande cité du cinéma.

La cité du cinéma doit aussi comprendre tous ces aspects de conservation parce qu'on va beaucoup produire. La production d'aujourd'hui sera la mémoire de demain.

Nous voulons intégrer le projet du centre des archives nationales audiovisuelles parmi les composantes de cette cité.

Il va comprendre un institut de formation en métiers du cinéma, des studios de production, de post production en cinématographie et audiovisuelle et du multimédia, un du cinéma. On veut constituer un musée et après appeler à la restitution de notre patrimoine imagé qui est dans les laboratoires français.

Ne ratez pas ce que tout le monde regarde

Plus de: Sud Quotidien

à lire

AllAfrica publie environ 800 articles par jour provenant de plus de 140 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.