Madagascar: Chronique de VANF - Tournant de civilisation

Deux dates de ce qui n'est pas une nécro. Pas encore. Pourtant, Betsimitatatra, Laniera et Dorodosy, meurent sous nos yeux. Je suis sans doute condamné à piocher dans mes archives des mises en garde déjà anciennes mais terriblement d'actualité. Voilà cinquante ans, la modernité avait remblayé les marécages pour en faire les 67 hectares-pied-dans-l'eau. Comme si les images de 1959, de cette plaine entièrement sous l'eau, n'avaient pas été un avertissement suffisant. Cinquante ans plus tard, le progrès remblaie d'Iavoloha à Ambohimangakely, d'Ankadimbahoaka à Ambohimanarina, de Tsarasaotra à Ivato, d'Ambohipeno à Ankerana-Andranobevava.

J'ai la vague impression d'un tournant de civilisation: quel Antananarivo encore face à tant d'exode rural, régional et provincial; l'ordre, mais lequel ? les autorités, mais lesquelles ? les intérêts, mais desquels ? le nous, mais le «isika» (inclusif) ou le «izahay» (exclusif)? quel «fahaiza-miaina» (l'être et le comportemental) au service de quel «fiaraha-monina» (vivre ensemble) ?

1. Le problème de l'aménagement du territoire par des privés du fait de la carence des autorités publiques. Les «resorts» qui poussent dans la banlieue, immédiate ou proche de la Capitale, sont le fait d'initiatives privées. Dans le cas des environs d'Ankadimbahoaka, on a longtemps cru les études (celles de 1985 ont soulevé des choix cruciaux qui n'ont jamais été arbitrés, le fait accompli du laisser-faire/laisser-aller s'étant imposé) qui nous enseignaient l'incongruité de l'occupation des plaines inondables. Les maisons individuelles d'Ampefiloha et des 67 hectares, rehaussées sans que le calibrage des voies d'accès et des canaux d'évacuation ait été originellement conçu pour. Les remblais des rives droite et gauche de l'Ikopa, entre Tanjombato et Soanierana, qui ne sont pas moins improvisés, avec des conséquences sur lesquelles on s'en remet à la providence, malgré toutes les apparences d'un aménagement immobilier moderne et professionnel.

Les digues, qui canalisent les cours d'eau dans la plaine d'Antananarivo, sont systématiquement occupées par des localités de fait au générique d'Ankeniheny. D'abord improvisées, donc illégales, elles ont depuis fait construire église/temple, officialisée une école primaire publique, et accédé au sésame d'une adresse Jirama (qui vaut certificat de résidence dans les démarches auprès de l'administration). S'il survenait une crue cinquantennale, comme ce fut le cas en 1959, quelles assurances joueraient et la notion de «faute de la victime» se heurterait-elle à celle de «carence de l'autorité publique» qui a laissé faire et laisser aller ?

2. L'exode vers le poumon urbain de populations rurales qui refusent de mourir asphyxiées dans des campagnes qu'oublient d'irriguer des infrastructures routières/aériennes/fluviales pérennes surtout que la tendance mondiale à l'urbanisation de l'espace. Néanmoins, et c'est une autre tendance universelle, la décantation naturelle est inexorable dans l'occupation du territoire intra muros : toutes les villes excluent sans se l'avouer, et toutes les politiques d'accompagnement cherchent à tempérer ce que cette loi de la nature peut avoir d'extrêmement brutal. Des squatters sans le sou ont plutôt vocation à quitter l'espace urbain qu'à y survivre d'expédients : en tenir le discours franc relève d'un courage politique inconnu depuis Napoléon III et le baron Haussmann.

3. Le problème de la sécurité des titres fonciers au service des domaines et la primauté fondamentale du titre de propriété sur l'usucapion contre la récupération politicienne : on a vu des députés et des politiciens s'ériger systématiquement en défenseur des squatters sans autre titre que le mot de «fanajariana» (qui ne peut s'appliquer à un domaine urbain, même si à Antananarivo cohabitent encore bypass et agriculture urbaine). Le domaine de l'État à Nanisana, une propriété privée à Ankadimbahoaka, d'autres affaires plus ou moins oubliées à Ivato ou à Ambatomaro, qui, chaque fois, déroule son scénario d'occupation illicite de fait, de préavis d'expulsion, de manifestation des riverains, d'hystérie populiste. Le discours soixante-douzard du «fanjakan'ny madinika» (dictature du prolétariat) continue de produire ses effets pervers qui fait paraître le propriétaire légal comme un bourgeois cupide, exploiteur du pauvre peuple, présumé socialement coupable parce que simplement nanti d'un titre en bonne et due forme.

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