Ile Maurice: Marc Dixneuf et Aurélien Beaucamp - «Pour être efficace, il faut respecter les droits des personnes et construire avec elles»

Aujourd'hui et demain se tient à Maurice le conseil d'administration de Coalition PLUS constitué de quatre membres fondateurs dont AIDES France, neuf membres de plein droit dont Prévention, Information et Lutte contre le SIDA (PILS) et de membres observateurs. Le point sur cette réunion avec Marc Dixneuf et Aurélien Beaucamp, respectivement directeur général et directeur d'AIDES France.

À quelle fréquence Coalition PLUS se réunit en conseil d'administration ?

Nous tenons une réunion tous les quatre mois car Coalition PLUS est une organisation de droit français et à ce titre, nous devons nous réunir régulièrement. Mais il y a aussi des réunions parallèles organisées avec les membres de plein droits où chacun parle de sa plateforme. PILS par exemple porte la plateforme océan Indien.

Quels sujets sont-ils abordés généralement lors de ces réunions ?

Nous discutons des questions de financement et de renforcement des capacités, examinons les enjeux des plateformes, parlons de gestion administrative et financière. Nous faisons aussi le point sur l'avancement de la situation. Là, nous sommes dans la consolidation de nos activités.

Comparativement à de nombreuses maladies, il semble que l'on parle moins du VIH. Est-ce parce que les traitements ont réussi à empêcher la réplication du virus chez de nombreuses personnes au point d'en faire une maladie chronique ?

C'est vrai qu'avec les traitements, on a pu contrôler la pathologie et on a atteint l'indétectabilité. Mais les problèmes n'ont pas pour autant disparu. Le plus gros problème reste la discrimination et les réflexes racistes envers les personnes vivant avec le VIH. On dit que la France est le pays des droits de l'homme, que c'est un pays où les personnes sont respectées. Pas toutes. On utilise toujours un langage insultant vis-à-vis des personnes séropositives.

Pourquoi est-ce le cas ?

C'est une question de communication. À partir du moment où le traitement est devenu efficace, on a laissé tomber. Jusqu'à il y a trois ans par exemple, une personne séropositive était interdite d'entrée à l'école nationale de la magistrature. L'enjeu de la prévention est de redire les mêmes choses. De plus, l'État met moins d'argent dans la prévention. Faire de la prévention, ce n'est pas remplacer l'enseignant par un animateur. Il faut éduquer en s'adaptant au public qui change. Les porteurs des messages doivent changer et s'adapter au public ciblé. Ils doivent être plus en phase avec les groupes avec lesquels ils parlent. Les grandes campagnes de prévention ne fonctionnement plus car ce n'est pas le même mode d'action ni le même vocabulaire qui va passer. Nous, chez AIDES, on s'adapte en utilisant de nouveaux outils comme les réseaux sociaux car ils sont fréquentés par de nombreux adolescents et ces derniers ont besoin de piqûres de rappel.

«Les grandes campagnes de prévention ne fonctionnement plus car ce n'est pas le même mode d'action ni le même vocabulaire qui va passer.»

Quelle est la situation du VIH en France ?

Autant il y a une baisse de la contamination chez les gays et cela en grande partie parce qu'on a mis sur pied des centres de santé sexuelle où l'on offre le dépistage et le traitement et l'écoute alors que les soignants ne veulent pas savoir si la personne devant eux a eu cinq partenaires sexuels ou a pris de la drogue la veille. Depuis notre création il y a 35 ans, le fondateur d'AIDES, le sociologue Daniel Defert, s'est battu contre le mensonge des médecins qui n'avaient pas dit à son partenaire, le philosophe Michel Foucault, qu'il était séropositif, ni à lui d'ailleurs. Ce mensonge initial a mené à la création d'AIDES car Defert avait réalisé que les médecins avaient le pouvoir et qu'ils ne donnaient pas l'information. Depuis 35 ans, on lutte pour le droit de savoir et le droit à l'accès aux traitements.

Les plus mal lotis en France sont les immigrants de l'Afrique subsaharienne, qui sont pour beaucoup en situation irrégulière. Si vous n'avez pas de logement et pas d'accès aux soins, comment allez-vous vous soigner ? C'est pour cela qu'on se concentre sur le droit de séjour des étrangers et l'accès aux soins qui sont des droits fondamentaux et des éléments essentiels dans la lutte. Si on a eu gain de cause dans les années 2000, depuis une quinzaine d'années, on assiste à un recul au niveau des droits. Cela a commencé avec l'ancien président Nicholas Sarkozy et cela s'est poursuivi. Le marché politique est plus rentable lorsque l'on tape sur les immigrants et en particulier les immigrants noirs. En raison de ce marketing politique classique, cette population aura moins le réflexe de se faire soigner. Et qui dit exclusion, dit précarité. Il y a eu non seulement un recul au niveau des lois amendées sur le droit de séjour des étrangers mais aussi sur le travail du sexe, sur l'usage de drogue par voie injectable alors qu'il est clair que les lois construites sur des bases morales sont inefficaces. Nous notons aussi une résurgence d'assassinats de travailleuses du sexe. Ces reculs éloignent les gens des soins et des centres et cela empêche d'aller au bout de tous les dispositifs de prévention mis en place.

Comment réagissez-vous face à cela ?

On utilise tous les recours juridiques possibles et nous essayons d'expliquer les choses aux décideurs politiques. La baisse de contamination chez les gays n'est pas visible chez les migrants, les usagers de drogue, les travailleuses du sexe. Il y a trop de barrières. On continue à lutter mais cela nous empêche de nous concentrer sur l'essentiel. Notre philosophie reste la même mais non seulement nos outils changent mais nous diversifions notre manière de faire en innovant et en créant des choses que l'État ne veut pas prendre en charge. Par exemple, la prophylaxie pré-exposition vient de la société civile, même si aujourd'hui, elle a été prise en charge par l'État. Notre principe est de travailler avec les personnes de la communauté et nous nous concentrons sur leurs besoins qui peuvent changer et nous devons nous y adapter.

Donnez-nous un exemple concret ?

Ces dernières années, nous avons vu des drogues de synthèse circuler dans des lieux privés. Il a fallu accéder à ces fêtes privées et faire de la prévention primaire. Cela s'est bien passé. Récemment, les pratiques ont encore changé et nous devons nous adapter. AIDES n'est pas une organisation de salariés, même s'il y en a. Les communautés se sont investies dans AIDES et cela facilite la communication et nous permet de mieux cerner les besoins de chaque groupe. Ce qu'on fait le plus aujourd'hui, c'est de travailler en partenariat avec des associations qui ne font pas la même chose que nous mais qui défendent les mêmes droits. Il faut avoir une logique de convergence car les sujets sont plus compliqués.

Votre message aux décideurs en général ?

On ne fait rien d'efficace quand on ne respecte pas les droits des personnes et que l'on ne construit pas avec elles.

Plus de: L'Express

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