Mauritanie: Interdiction du français au parlement mauritanien - N'y avait-il pas mieux à faire ?

3 Février 2020

Pour une décision qui ne manquera pas de faire jaser, c'en est une. En effet, au terme du règlement intérieur adopté en juillet dernier, la langue française est désormais bannie de l'hémicycle en Mauritanie, durant les débats parlementaires.

Et le président de l'Assemblée nationale, Cheick Ould Baya, qui s'est donné le privilège d'instaurer cette disposition qui est une première, ne s'est pas embarrassé de fioriture pour le signifier aux élus nationaux : « Si vous parlez aux Mauritaniens, vous avez quatre langues d'expression qui sont prévues dans l'Assemblée.

Un discours en français n'a plus de sens dans l'Assemblée, ici ». A quoi répond une telle « fatwa » contre la langue de Molière au pays de Mohamed Ould Gazouani où le français et l'arabe sont pourtant les langues officielle et de travail depuis de longues années ?

Cette mesure peut paraître comme une sorte de promotion des langues nationales

Seules les autorités mauritaniennes pourraient répondre à une telle question. Mais si, de prime abord, cette mesure peut paraître, à certains égards, comme une sorte de promotion des langues nationales, en l'occurrence l'arabe, le pular, le soninké et le wolof, reste que la mise en application de cette nouvelle disposition du règlement intérieur du Parlement mauritanien, a eu le don de créer une polémique au sein des députés dont certains, principalement les Négro-africains qui ne parlent pas arabe, ne semblent pas se satisfaire de la mise en place d'un système de traduction simultanée, pour pallier la situation.

C'est pourquoi l'on est porté à se demander si, dans le cas d'espèce, la Mauritanie n'avait pas mieux à faire que de se lancer dans une telle polémique, dans un pays où les défis ne manquent pas et où certaines questions restent encore des sujets de préoccupations majeures ou hautement sensibles comme, par exemple, la question de l'esclavage.

Au-delà, l'on peut se poser la question de savoir si cette mesure se limitera à la seule Assemblée nationale ou si elle débordera le cadre du travail parlementaire pour marquer le début d'un processus de retrait progressif du français, du quotidien des Mauritaniens.

La question est d'autant plus à propos que certains observateurs se demandent si en instaurant cette mesure, le président de l'Assemblée nationale ne se fait pas le porte-voix du nouveau maître de Nouakchott, le président Ghazouani dont les origines familiales maraboutiques le font passer aux yeux de certains observateurs, comme un conservateur bon teint, fortement attaché à ses racines ancestrales.

Et dans le contexte sécuritaire actuel, on peut se demander si ce n'est pas un message à peine voilé à l'endroit des terroristes dont l'aversion pour la culture occidentale, a souvent servi de prétexte ou de justificatif à leur croisade djihadiste.

En attendant de voir si cela permettra de les prémunir contre les attaques terroristes, l'on peut aisément se convaincre qu'avec la mise en application de cette mesure, la Mauritanie entame un virage peu surprenante.

Car, en s'orientant vers le Magreb où elle semble mieux se reconnaître, l'on se demande si cette ancienne colonie française qui a aussi sa propre monnaie, n'est pas en train de se délester petit à petit des vestiges de la colonisation.

Il est temps, pour les dirigeants africains, d'apprendre à faire leur la culture de la redevabilité

En tout état de cause, pour autant que cette mesure ne cache pas une hostilité malveillante à l'encontre d'une langue dont l'utilisation, jusque-là, en tant que l'une des langues officielles et de travail, n'a jamais posé problème dans cette république islamique, on ne peut pas reprocher aux autorités mauritaniennes de chercher à mettre certaines de leurs langues en valeur, tant que cela contribue à faire mieux passer le message auprès des populations dont ils sont, après tout, les représentants au Parlement.

C'est une question de transparence qui peut valoir son pesant... d'adhésion des populations à l'action du gouvernement.

Dans le même temps, la même Assemblée nationale a donné, le 27 janvier dernier, son feu vert pour la mise en place d'une commission d'enquête parlementaire chargée d'auditer les onze années de pouvoir de l'ex-président Mohamed Ould Abdel Aziz. Est-ce par souci de transparence ou cela subodore-t-il une cabale politique ?

Pour autant que ce ne soit pas une chasse déguisée aux sorcières ni des moyens détournés de règlement de comptes politiques, l'initiative est louable. Reste à espérer que les choses se passeront dans la transparence et de façon saine, pour y donner plus de crédibilité.

Car, plus d'un demi-siècle après les indépendances, il est temps, pour les dirigeants africains, d'apprendre à faire leur la culture de la redevabilité.

Cela devrait même être la règle pour les pousser systématiquement à une gestion vertueuse de la cité. C'est aussi à ce prix que se construisent la démocratie et, surtout, la bonne gouvernance. Et c'est ce qui manque le plus à l'Afrique.

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