Congo-Kinshasa: « Déboulonnement, dissolution, balkanisation » - Des mots et des maux qui rongent la République

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Quel lien établir entre les deux thèmes fortement politisés du moment, à savoir dissolution du Parlement et balkanisation du Congo? Un seul: leur utilisation abondante par le Président de la République, pourtant conscient des effets ravageurs de telles déclarations dans l'opinion, et surtout quand elles sont faites à l'étranger devant une diaspora congolaise divisée quant aux conditions de son avènement à la tête du pays.

Mais, surtout, pourquoi le fait-il? Surtout que ces déclarations poussent à des initiatives maladroites par des forces non ou mal contrôlées qui pourraient déclencher une escalade et une perturbation dont le pays n'a certainement pas besoin à ce point nommé de son histoire.

De ces initiatives, retenons-en deux à fort impact populaire: le meeting du stade des Martyrs du dimanche 26 janvier pour un face-à-face Fatshi-Peuple et la matinée politique de l'Udps de la veille.

Le meeting n'a pas eu lieu puisque ni la présidence de la République, ni la présidence intérimaire de l'Udps n'ont annoncé chacune de son côté la participation du chef de l'État. L'un de ses organisateurs, le fameux zélateur versatile Zacharie Bababaswe, tâche de se convaincre que l'absence du Chef de l'Etat est liée à un hypothétique problème de sécurité.

La vidéo qui a fait le buzz la semaine dernière est celle de la matinée politique de l'Udps animée par Peter Kazadi avec une assistance aux accents talibans avérés en train de réclamer la dissolution du parlement (terme du président de la République) comprenant l'assemblée nationale et le sénat. Du Haut-Katanga, où il a pris ses distances vis-à-vis successivement d'Étienne Tshisekedi, de Mobutu Sese Seko, de Laurent-Désiré Kabila, de Joseph Kabila, de Martin Fayulu et maintenant de Moïse Katumbi parce que voulant se rapprocher de Félix Tshisekedi, Gabriel Kyungu suggère au chef de l'État d'étendre même la suspension aux assemblées provinciales.

Du jour au lendemain, Félix Tshisekedi entend prendre sur lui - s'il y est contraint, déclare-t-il - la responsabilité énorme de priver le pays de deux organes délibérants nationaux et de 26 organes délibérants provinciaux, de façon à ne faire fonctionner le pays qu'avec le gouvernement central et les cours et tribunaux, cela pendant soixante jours, délai prévu à l'article 148 de la constitution pour organiser des élections législatives anticipées et espérer obtenir en solo la majorité absolue dont il a besoin pour raffermir son autorité! Même Mobutu, au summum de sa gloire, ne l'avait pas osé.

GARE AU SUICIDE POLITIQUE

Que va-t-il se passer si jamais on en arrivait là ? En se limitant à la chambre basse, il faudrait organiser des élections législatives. Á l'article 148, il est prévu qu'« Á la suite d'une dissolution de l'Assemblée nationale, la Commission électorale nationale indépendante convoque les électeurs en vue de l'élection, dans le délai de soixante jours suivant la date de la publication de l'ordonnance de dissolution, d'une nouvelle Assemblée nationale».

Encore faudrait-il trouver d'abord un financement à la hauteur des enjeux. Pas moins de 450 millions USD. « est bon de rappeler qu'ils étaient 15.222 candidats aux législatives du 30 décembre 2018. Du moment qu'on ne pourra pas changer les règles du jeu en plein match, on atteindrait facilement le double au scrutin anticipé. D'où viendra l'argent pendant qu'on peine à concrétiser la gratuité de l'enseignement fondamental, à payer régulièrement les fonctionnaires, à assurer les frais de fonctionnement des institutions, à procéder à la rétrocession aux entités provinciales, à achever les travaux des chantiers lancés en dehors de la ligne budgétaire, à assurer le service de la dette intérieure et extérieure?

Il est possible qu'on mise sur l'étranger. Trêve d'illusion: l'étranger ne va pas se lancer dans une aventure aux lendemains incertains puisque tous les risques de balkanisation seront réunis! Et qui veut prendre l'initiative de réunir tous ces risques? Le président de la République en personne?

Á Londres, il s'est déjà aliéné le capital confiance qui renaît pourtant à l'Est du pays avec les succès militaires des Fardc sur les groupes armés. Il s'est prononcé sur le cas délicat Banyamulenge pendant que rien ne l'y obligeait. En cas d'élections législatives anticipées, il a peu de chances de faire élire dans le Nord et le Sud Kivu des députés Udps. Félin, Vital Kamerhe, son allié Cach, s'est prononcé ces derniers temps sur tout pour justifier les exploits de Fatshi, sauf sur celui-là. L'affaire des vaches le rend prudent.

Le Katanga et le Maniema pourraient ne pas donner à Fatshi les députés nationaux dont il a besoin. Ils ont réalisé l'erreur commise en 2018. L'ex-Equateur, l'ex-Orientale et l'ex-Bandundu sont des entités hypothétiques pour faire le plein des voix en sa faveur. Ils avaient voté pour MaFa pour la présidentielle et non pour l'Ecidé pour les législatives. Á Kinshasa et au Kongo Central, il en va de même.

Reste le Grand Kasaï. Là, qu'on se détrompe: il n'est pas entièrement acquis à l'Udps. D'ailleurs, à Mbuji-Mayi, on déplore la non-visibilité du programme des 100 jours.

Avec une cartographie électorale comme celle-ci, il faut développer des instincts suicidaires pour croire relever le pari de se taper du jour au lendemain une majorité à l'Assemblée nationale dans un pays où le vote ethnique et tribal est décisif.

HISTOIRE DOIT-ELLE SE RÉPÉTER?

Qui a osé mettre alors dans la tête de Félix Tshisekedi cette idée suicidaire, soit-elle exprimée au conditionnel? Une observation attentive de la liste des incitateurs aligne des noms à consonance tribalo-ethnique. Parmi eux, des juristes militants, un évêque illuminé aux propos d'un anti-Christ, un animateur mythomane, un constitutionaliste de salon, un activiste raté.

Seraient-ils soudain revisités tous par l'esprit d'Albert Kalondji à l'origine de la sécession sud-kasaïenne, en août 1960, après la sécession katangaise en juillet 1960 avec Moïse Tshombe? Des faits indéniables prouvent que pour toutes ces tentatives, seule la population kasaïenne a payé le prix le plus fort en larmes et en sang. Désormais avertie, la majorité des leaders Kasaïens refuse de suivre la voie de la dissolution du parlement, porte ouverte à la balkanisation.

SAUVER «LE SOLDAT FÉLIX»

Il y a toutefois pire: ce risque gratuit de s'adresser à une diaspora non totalement acquise à sa cause. Á Londres, les observateurs ont noté une forte contestation aux alentours de la salle louée pour le meeting. En majorité, des Ngbandistes réputés anti-Kasaïens. Á l'intérieur, des Tshisekedistes réputés anti-Equatoriens et mêmes anti-Katangais. Il paraît que de sa première prestation à Washington à la dernière dans la capitale britannique, les Congolais de la diaspora sont divisés en fonction des considérations ethniques et tribales.

Le Président est il obligé, pour contenter son publique de l'haranguer sur le mode d'une campagne électorale avec des termes polémistes et clivants comme le déboulonnement de la dictature et la dissolution du Parlement, là où on l'attendrait sur des themes mobilisateurs et rassembleurs comme le retour au pays pour sa reconstruction?

Dans la foulée, il se remet à rejouer la carte Occident contre Orient, cherchant à tourner le dos aux Chinois et aux Indiens où Américains et Européens eux-mêmes se bousculent pour chercher des marchés.

C'est comme si, au sujet de la géopolitique, Fatshi n'a tiré aucune leçon du sort infligé à Mobutu et même à Etienne Tshisekedi par leurs parrains de l'époque. Sous la Guerre froide, Mobutu fut le gendarme de l'Occident en Afrique centrale, en Afrique orientale et en Afrique australe. En Angola, par exemple, 40.000 Cubains y étaient déployés. Que de jeunes officiers congolais sortis des grandes académies militaires occidentales sacrifiés pour besoin de la Cause. Sous prétexte d'aider Mobutu en contrepartie, on l'engagea plutôt dans une dette extérieure odieuse de 14 milliards USD dont 8 milliards au titre d'intérêts. La Guerre froide finie, on le laisse tomber.

Même Tshisekedi père, managé pour la succession du maréchal, ne trouva guère l'appui dont il avait besoin pour atteindre son objectif. Ni entre 1990 et 1997 pendant que le maréchal était à l'article de la mort. Ni entre 1997 et 2001 sous un Mzee hyper-diabolisé. Ni entre 2001 et 2017 sous un Raïs d'abord adopté, ensuite rejeté.

Que cherche Félix Tshisekedi pourtant bien installé dans son fauteuil? Dans son discours sur l'état de la Nation le 13 décembre 2019, il fait l'éloge du gouvernement. Dans son message de Nouvel An le 31 décembre 2019, il se réjouit de noter la formation,« dans le cadre de notre Coalition », d'un Gouvernement « chargé de concrétiser notre Programme découlant de ma vision de construire un pays plus beau qu'avant », A Londres, le 13 janvier 2020, il se félicite de voir tous les ministres obéir à ses instructions.

Où est alors la crise susceptible de l'amener à dissoudre le parlement? N'étant nulle part, c'est qu'elle est préparée ailleurs dans de sombres officines par des esprits retors et malveillants à la recherche d'autre chose que le déboulement de la dictature, la dissolution des organes délibérants et la lutte contre la balkanisation.

Peut-être que l'heure est-elle venue de sauver «le soldat Félix» en l'exfiltrant d'un entourage reputé des plus mauvais. Raison valable pour le faire: Davos! Première prestation à ces assises vieilles d'une cinquantaine d'années, discours excellent du chef de l'Etat. Qu'en fait-on à son cabinet?

Rien. Ou plutôt son dynamitage par une affaire ridicule de grivèlerie. Des conseillers descendant dans des hôtels « en limousine », portant « des montres Rolex, des diamants et des sacs Louis Vuitton », dont un ressemblant « au prince de Zamunda », signale le magazine à sensations suisse germanique Blick.

Pendant que certains affirment avoir payé rubis sur l'ongle leur séjour et d'autres se plaignent de n'avoir pas récupéré l'argent de la troisième nuitée, aucun, mais alors aucun ne dément l'étalage du luxe insolent contrastant avec la paupérisation du peuple congolais qu'ils dénoncent dans des médias occidentaux depuis la création de l'Udps, voici une quarantaine d'années.

En langage kinois, ces conseillers bling bling- recrutés en majorité dans la diaspora tribalo-ethnique et contestés par la base de l'Udps, « balingi basimbisa Félix touche », en faisant porter le chapeau à son partenaire le plus fiable: le souffre-douleur FCC !

De mauvaises langues font entendre qu'ils sont venus récupérer leurs cotisations, tant qu'ils ne sont pas sûrs du fils du père au service duquel ils s'étaient mis.

En dernière analyse, je constate que dans la configuration politique actuelle, l'opposition politique dite républicaine qui s'est constituée autour du tandem Katumbi-Bemba n'est pas tentée d'aller à des élections législatives anticipées. Elle mettrait en péril sa représentativité pourrait perdre sa prééminence au sein de l'opposition.

Le cap pour cet attelage contre nature n'est pas encore bien fixé. La confiance n'est pas au rendez-vous à 100%. Des tergiversations demeurent.

Le tandem Fayulu-Muzito n'a aucun dividende à tirer des législatives anticipées. Les deux compères sont dans la logique de la reprise du cycle électoral précédé d'une énième transition.

Quant au tandem Fatshi-Kamerhe au pouvoir, il doit savoir raison garder. Les militants ont haussé le ton. Ils ont hué. Ils réclament la séparation des frères siamois. Faisant bouclier, le Président s'est évertué à faire taire la clameur et à conforté l'alliance.

Cependant si les militants sont rentrés dans les rangs, l'affaire de saut-de-mouton de Masina et le rapport de l'Odep avec en ligne de mire le «Spécial Dircab» sont des signes avant-coureurs à ne pas négliger.

Du côté du «Peuple d'abord»,la grogne monte de plus en plus et de tous côtés: étudiants, fonctionnaires, enseignants, corps médical, élus ... la tension est exacerbée.

Au regard de cette cartographie, l'intérêt commun pour le président de la République plaide pour un «step back» le retour à la case départ, à la voie de la sagesse et de la maturité: le respect de la coalition, seule garantie à ce jour et assurance tous risques pour le développement et la stabilité du pays, mais aussi et surtout de l'institution président de la République.

Les mots, déboulonnement, balkanisation, dissolution, qui sont des maux pour le Congo doivent être honni.

L'histoire nous renseigne, qu'ils sont annonciateurs et facteurs de troubles violents qui ont divisé le pays et fait coulé le sang de milliers de Congolais.

Il y a un Congo à développer, une nation à protéger des institutions à sécuriser.

Telle est la mission sacrée du détenteur de l'imperium Pour l'instant, espérons-le, tout n'est que consommation politique.

Quand on est responsable et maître du destin d'un pays continent, on ne joue pas à (se) faire peur.

Halte aux mots et aux maux.

Entre l'acquis et l'hypothétique il y a un choix à faire.

Un tien vaut mieux que deux, tu l'auras.

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