Burkina Faso: Affaire recrutement à la CNSS - Quand un 6 se transforme en un 16

Les copies n'ont pas fini de révéler leurs secrets dans l'affaire de recrutement de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). Marcel Zongo, témoin et coreligionnaire de Daniel Sawadogo, vice-président du jury de surveillance, avait initialement la note de 6/20, un hors sujet, après « manipulation » de sa feuille de composition, il est admis au test avec 16/20 en dissertation. La correctrice des copies, la seule dans cette matière, présente dans la salle d'audience du Tribunal de grande instance de Ouagadougou en qualité de témoin le mardi 4 février 2020, n'en revient pas.

A coup sûr, dans leur vie, le dicton populaire "chacun pour soi Dieu pour tous" n'a autant pris son sens que ce jour devant les juges du Tribunal de grande instance de Ouagadougou, où ils comparaissaient comme prévenus dans « un recrutement frauduleux » de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). Norbert Zéba, président du jury de surveillance, par ailleurs directeur des Ressources humaines (DRH) au moment des faits et son proche collaborateur, Daniel Sawadogo, vice-président dudit jury et chef de gestion prévisionnelle des emplois et de compétences, ne parlent plus le même langage. Chacun veut sauver sa peau. Avant de prendre part au test de recrutement de 85 agents pour le compte de la CNSS, les candidats doivent franchir une première étape, celle du tirage au sort à l'Agence nationale pour la promotion de l'emploi (ANPE). Seuls ceux qui ont tiré « un oui » acquièrent le précieux sésame pour la phase écrite. Présents sur les lieux, dans une causerie « informelle », le vice-président avait expliqué à son ex-boss que Marcel Zongo, qui venait d'avoir son pass, est un jeune ayant « une situation sociale difficile ». Qu'est-ce à dire ? Une façon insidieuse pour le vice-président de plaider en sa faveur ? « C'était juste une causerie informelle. J'admire le courage de ce jeune. Je n'avais aucune intention quand je donnais cette information au DRH », a répondu le prévenu.

Comme par hasard, à la proclamation des résultats, Marcel Zongo, artiste chanteur, est admis au test. Il est appelé à la barre en qualité de témoin. Sa note initiale de 06/20, si l'on se fie au relevé de la correctrice, a connu une augmentation, il a désormais 16/20. Chose étrange, la correctrice reconnaît son écriture mais n'arrive pas à expliquer pourquoi il est mentionné sur sa paperasse 06. S'est-elle trompée au moment du report des notes ? Quelqu'un a-t-il su imiter parfaitement son écriture ? La dame des lettres ne sait pas à quel saint se vouer. « Comme je l'ai dit à l'audience précédente, l'erreur est humaine. Je peux me tromper », s'est-elle défendue. Ce qui intrigue davantage le ministère public, c'est que la feuille de composition de l'artiste est la copie conforme de celle d'une certaine Samira Condé qui a échoué alors que lecoreligionnaire du proche collaborateur du DRH a été déclaré admis et occupe la place de 6e ex-æquo.

La dictée du tribunal

Les surprises sont loin d'être terminées. Marc Sawadogo, le petit frère du vice-président du jury de surveillance, est une recrue du test de 2018 de la CNSS. A l'image de l'épouse du DRH, il n'a pipé aucun mot à son frangin avant de prendre part au concours. Son admission était donc une surprise pour la famille. En dissertation, un exercice qui révèle le niveau, il a obtenu la note de 12/20, lui qui n'a que le Certificat d'études primaires (CEP). Un diplôme obtenu en 2013 en tant que candidat libre. Le tribunal ayant constaté que le témoin n'a pas une aisance dans la langue de Molière, a testé ses capacités en lui administrant une dictée. Quelle ne fut sa chance ! Il s'en sort avec une faute. En fait, il a « avalé » le "H" de « harmonie ». Sur sa copie, le tribunal a constaté une variation d'écriture. Qu'est-ce qui peut bien expliquer cela ? « J'ai utilisé deux stylos. Il y en avait un qui était plus fin que l'autre », a-t-il répondu.

Me Timothée Zongo, avocat de la défense, a affirmé que le parquet ne devrait pas s'attarder sur les variations d'écriture. « C'est une perte de temps », a-t-il clamé. Pour lui, c'est vraiment chercher la petite bête que de s'étendre sur cette question. A son avis, il revenait au ministère public de s'attacher les services d'un graphologue pour éviter cette polémique. « Nous savons tous que l'écriture diffère selon le stylo que l'on utilise. Il m'arrive par exemple de signer des chèques dans la journée et que certains me reviennent pour signature non conforme », a-t-il argumenté. Pour le ministère public, la thèse du spécialiste ne tient pas, car les témoins savent différencier leur écriture. « Des témoins ne reconnaissent pas leur écriture. Qu'allait faire un graphologue dans ce dossier ? », s'interroge-t-il.

L'attitude du procureur n'est pas du goût de la défense.

Pour Me Somé, ce n'est pas un procès d'opinion. A son avis, il n'est pas approprié de prendre l'opinion à témoin pour s'adresser au tribunal. « L'assistance n'est pas une partie au procès. Heureusement que votre juridiction (NDRL : s'adressant au président du tribunal) ne tient pas compte de l'opinion pour rendre ces décisions. Je le dis parce que ce n'est pas nous qui avons cité madame Ouédraogo, la correctrice, comme témoin. Lorsqu'elle dit reconnaître son écriture et que ça n'arrange pas le procureur, il se révolte ; quand les déclarations nuisent aux prévenus, il est d'avis. Ah non ! Il ne doit pas avoir de parti pris ».C'est sur cette note que l'audience a été suspendue. Elle reprend le 18 février 2020 au Tribunal de grande instance de Ouagadougou.

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