Sénégal: L'histoire des deux fillettes devenues «aveugles», à cause de leur belle-mére

12 Février 2020

N. Gueye et F. Gueye, deux sœurs devenues aveugles à cause d'une supposée maltraitance de leur belle-mère, étaient à la barre de la Chambre criminelle du Tribunal de grande instance hors classe de Dakar hier, mardi 11 février.

Dans leurs récits, elles sont revenues sur des sévices que leur ont fait subir leur tante, Seynabou Ndiaye, qui serait à l'origine de leur perte de la vue. Une accusation que le prévenu a réfutée. Le parquet a requis 20 ans de prison. L'affaire est mise en délibéré, le 25 février prochain

Ce sont deux filles, pieds poussiéreux chaussés dans des sandales, le voile et des habits défraichis qui laissent apparaitre un mal vivre, qui ont comparu hier, mardi 11 février, à la barre de la Chambre criminelle du Tribunal de grande instance hors classe de Dakar.

Accompagnées de leur mère et de leur grand-mère, aussi vêtues de tenues trop sobres, elles ont fait face à leur «marâtre», poursuivie pour coups et blessures volontaires ayant entrainé la cécité sur une personne âgée de moins de 15 ans. N. et F. Gueye, âgées respectivement de moins de 3 ans et moins de 5 ans au moment des faits, ont été rendues «aveugles» par la dame Seynabou Ndiaye.

Laissées à elles-mêmes, par un père qui n'a jamais comparu, elles se sont défendues face à leur bourreau.

Avec une voie à peine audible, F. Gueye a répondu aux questions du président de la Chambre criminelle en disant qu'elles étaient battues fréquemment par leur belle-mère sans qu'elles ne commettent la moindre faute.

Pourtant, ajoute-t-elle, les enfants de l'accusé, au nombre de quatre, ne subissaient pas le même sort. «Elle utilisait un fil pour nous frapper. Parfois, c'est par une ceinture ou avec ses mains. Elle nous cognait contre le mur».

La petite sœur, N. Gueye, quant à elle, est revenue sur les mêmes détails en ajoutant, en outre, que sa tante mettait du détergent mélangé avec de l'eau dans leurs yeux. Une sorte d'«injection» qui leur faisait mal.

Et de poursuivre qu'à chaque fois que leur tante leur faisait subir pareils supplices, elle s'arrangeait à ce que ce soit à l'intérieur de sa chambre, loin des regard des autres occupants de la maison et en l'absence de leur père qui partait au travail pour ne revenir que les samedis.

Une absence que la belle-mère mettait à profit pour commettre son forfait. Voulant les coincer, l'avocat de la défense a tendu des photos aux filles, leur demandant de les commenter. Aucune d'elle, n'est parvenue à le faire. Elles sont toutes deux devenues aveugles, après leur séjour chez Seynabou Ndiaye, ont-elles rétorqué.

La mère des enfants a soutenu à la barre qu'en quittant sa maison, pour un séjour de 6 mois au domicile de leur père, les enfants étaient bien portant. Ce dernier n'a jamais voulu, dit-elle, qu'elle rende visite aux enfants.

Le maître coranique des enfants, seul témoins ayant comparu, a dit avoir décelé une supposée maltraitance sur l'une d'elle car, contrairement à l'une des filles de l'accusé, qui venait toujours à l'école coranique muni d'une pièce de 100 F CFA et un morceau de pain, sa demi-sœur arrivait tout le temps les mains vides.

Pis, elle piquait aussi des crises qui sont devenues récurrentes au mois de mars, soit trois mois après son inscription.

Et de relever que la fille de Seynabou Ndiaye menaçait toujours F. Gueye, l'avertissant de raconter tout ses faits et gestes à sa mère, au cas où elle venait à donner le moindre détail sur sa situation à qui que ce soit.

SEYNABOU NDIAYE REFUTE ETRE A L'ORIGINE DE LA CECITE DES ENFANTS, MAIS RECONNAIT LES COUPS

«Souvent, je les frappais pour les corriger, comme je le fais souvent avec mes enfants. Mais, je n'ai jamais utilisé un fil ou un autre moyen», s'est-elle défendu. Mieux, note-t-elle, l'injection de produits détergents dans les yeux des filles, n'est que de l'affabulation qu'elle soutient avoir entendu à la radio pendant son séjour carcéral.

Cueillie et placée sous mandat de dépôt le 9 juin 2015, l'accusée dit regretter son acte. «Je regrette de les avoir battu. Chaque jour, avant de répondre à l'appel, je me souvient toujours de ce qui m'a amené en prison», dit-elle.

Cependant, son sentiment de regret et de déni n'a pas empêché la Chambre criminelle à pousser plus loin le bouchon. Le président de l'audience lui demandera : «qu'est-ce-qui explique qu'en venant chez-elle, les fillettes étaient bien portantes et qu'elles soient aveugles après leur séjour ?»

Une question à laquelle Seynabou Ndiaye n'a pas apporté de réponse convaincante. Pour elle, ce sont peut-être les crises d'épilepsie des filles qui sont à l'origine de leur cécité. Elle a aussi balayé d'un revers de la main tous les témoignages de maltraitance rapportés par ses voisins.

La déposition faite par Amadou Sankharé, qui dit avoir eu échos de pleurs d'un enfant durant toute une nuit, n'est pas avéré, selon elle.

« Je corrigeai un de mes enfants. Je ne m'étais pas attaquée à l'une d'elle». Les plaies et autres traces de sévices visibles sur les corps des enfants, Seynabou Ndiaye les justifie, par des problèmes dermatologiques.

«Tu devrais avoir honte de vivre avec les filles alors qu'elles sont dans cet état», lui rétorque ainsi le président de la Chambre criminelle qui revient ainsi à la charge en montrant des photos des filles avec des blessures. Sur ce, elle n'a pu tenir un argumentaire fondé.

Elle a toutefois soutenu qu'elle utilisait du gasoil sur la tête des filles pour les débarrasser des poux. Le Procureur a été intrigué du fait que les propres enfants de la prévenue, avec qui les deux plaignantes partageaient une même chambre, n'ont eu aucune «infection» de poux.

L'avocat de la partie civile s'est demandé pourquoi seules N. Gueye et F. Gueye ont perdu la vue, alors que Seynabou Ndiaye a avoué avoir réservé le même traitement à ses propres enfants.

Sur ce point, l'accusée s'est aussi perdue dans ses dires. Après la dénonciation des habitants de Yeumbeul, Seynabou Ndiaye s'est réfugiée à Gnague, lieu où elle n'a aucun parent et suspect, selon toujours la partie civile.

La prévenue a répondu qu'elle préférait mourir à cet instant-là que de rester en vie. «J'étais découragée à cause de ce que j'entendais», déclare-telle.

ABUS ET MALTRAITANCE SUR DES ENFANTS : Le parquet requiert 20 ans de prison contre Seynabou Ndiaye

Le représentant du ministère public a demandé à ce que Seynabou Ndiaye soit condamnée à 20 ans de prison. Pour le Procureur, les faits pour lesquelles la prévenue est poursuivie sont d'une gravité extrême.

Mieux, pense-t-il, les enfants sont de bonne foi. Les sévices qu'elles ont évoqués, ont été confirmés par un médecin, souligne-t-il.

L'avocat de la partie civile trouve que les faits pour lesquelles Seynabou Ndiaye comparait à la barre, traduisent la face animalière de l'humain. «Je ne pense pas qu'un être humain doué de raison puisse commettre de tels faits.

On lui a confié des enfants en bonne santé, elle les a rendus aveugles», déclare-t-il. La robe noire se dit inquiété par le futur de ses enfants. «Qu'elle sera l'avenir de ces filles ? On ne peut même pas parler d'avenir, les concernant.

Les filles sont traumatisées à vie. On se doit d'expliquer leur futur empoisonné par Seynabou Ndiaye». La partie civile a demandé des dommages et intérêts de 500 millions, soit 250 millions pour chacune des filles.

LE PERE, POURSUIVI POUR NON-ASSISTANCE A PERSONNE EN DANGER, RISQUE TROIS ANS DE PRISON

Le père des filles, Modou Gueye, qui n'a jamais comparu à la barre et qui est poursuivi pour non-assistance à personne en danger, risque trois ans de prison, à la demande du parquet.

Selon la défense, Seynabou Ndiaye n'est pas coupable de tous les faits qui lui sont reprochés. Récusant la cause de la cécité des enfants, elle a souhaité une autre expertise médicale.

Le président de la Chambre criminelle a demandé à ce que des pièces, comme un dossier médical de F. Gueye, soient jointes au dossier avant le délibéré fixé au 25 février prochain. Il a aussi requis les actes de naissance des enfants, avant la décision finale.

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