Ile Maurice: Anciens lauréats - Vite rattrapés par la réalité

15 Février 2020

L'euphorie des excellents résultats a ensuite laissé la place aux réalités du campus, puis à celles, encore plus dures, du monde du travail. D'anciens lauréats racontent comment ils sont redescendus de leur petit nuage.

Jean Pierre Lim Kong : «Un tiers de ce que je gagnais à Londres»

Jean Pierre Lim Kong est le CEO d'Innodis depuis janvier 2017. Pile 30 ans auparavant - en 1987 - il est lauréat du collège Royal de Port-Louis. Après ses études au King's College en Angleterre et un emploi à KPMG à Londres, il décide de rentrer. «Quand vous comparez les salaires, vous prenez une grosse claque. À Maurice, je gagnais un tiers de ce que j'avais à Londres.» Il lui faut alors «avoir de la patience» et faire ses preuves. C'est sa façon d'assumer le choix de rentrer «pour la famille et aider à faire avancer le pays». Si Jean Pierre Lim Kong concède avoir eu de la chance, il affirme : «Il faut aussi savoir la créer.»

Vina Ballgobin : «Je n'avais pas autant de culture que le Français moyen»

Première lauréate du Dr Maurice Curé SSS en 1984, Vina Ballgobin est chargée de cours à la faculté de Social Sciences and Humanities à l'université de Maurice.

Après le HSC, elle s'oriente vers les lettres modernes à l'université d'Orléans. «L'Angleterre c'était pour ceux classés premiers. Pour les autres, il y avait les bourses des pays amis». Après deux ans d'études, Vina Ballgobin change de filière et opte pour la traduction automatique à Paris. «Mais on m'a dit, soit je reviens en lettres modernes à Orléans, soit je continue la traduction automatique à mes frais.» L'ancienne lauréate confie : «Je viens d'une famille où, à l'époque, on ne savait même pas ce que c'est qu'une licence.» Résultat : Vina Ballgobin termine ses quatre ans d'études à Orléans, avant de les poursuivre, à ses frais, en sciences de l'éducation. «À l'époque on a manqué de vision, alors qu'aujourd'hui on parle des intelligences artificielles.»

Le travail des étudiants en France est limité à 20 heures par semaine. Pour financer la suite de ses études, Vina Ballgobin travaille trois soirs par semaine dans un centre pour sourds et muets. «La nuit, c'est mieux payé.» Ce qu'elle cumule avec un boulot, cinq jours la semaine, en matinée, dans un centre de formation. «Je ne regrette rien», assure-t-elle. «En dehors des études, il y a toute une vie sur le campus. Tous les jours, il y avait une pétition à signer. Ce n'était pas seulement à propos d'un problème français, mais cela concernait le monde. On baignait dans une culture de démocratie et d'ouverture.»

Elle ajoute : «À Maurice, c'est comme si le lauréat est un savant. Mais en France, je me suis rendu compte que je n'avais pas autant de culture que le Français moyen. Il faut relativiser cette affaire de lauréats.»

Avec ses années d'expérience comme enseignante, elle déplore les «énormes manquements dans l'orientation professionnelle des jeunes».

Karuna BoojedhurObeegadoo : «Quand je suis rentrée, j'ai eu un 'clerical job'»

Karuna Boojedhur-Obeegadoo a eu une longue carrière à la State Insurance Company (SICOM), qui a culminé au poste de CEO. Un fauteuil qu'elle a quitté en 2017.

Dire qu'à son retour à Maurice, après ses études d'actuaire en Angleterre, elle ne décroche qu'un «clerical job», à la SICOM. Lauréate en 1980, elle décide de rentrer après ses études «par gratitude envers le pays». Pendant plusieurs mois, elle peine à trouver un emploi et accepte le «clerical job». Elle l'occupe pendant quelques mois avant de repartir pour Londres.

Karuna Boojedhur-Obeegadoo travaille pendant six ans pour une importante société. «C'est là-bas que j'ai acquis une solide expérience professionnelle.» Quand elle rentre à nouveau, la SICOM lui propose un poste d'actuaire, avec un salaire qui correspond à son expérience professionnelle. Aujourd'hui, elle siège en tant que directrice au board de la Mauritius Commercial Bank.

Seilendra Gokhool : «Ne pas s'obstiner à chercher du travail dans la filière d'études»

Après avoir été directeur général de la State Investment Corporation (SIC), C E O d e Saint-Felix, entre autres, Seilendra Gokhool s'est associé à des partenaires du Luxembourg au sein de Fisconsult-Sinews Global. Son créneau : gestionnaire de fonds, management company, conseil en investissement sous licence avec la Financial Services Commission (FSC), avec des bureaux à Maurice, au Luxembourg, à Genève et à Londres.

Seilendra Gokhool reconnaît : «Une bourse d'État était la seule façon de payer des études supérieures à l'étranger.» Son père est messenger au Mauritius Sugarcane Industry Research Institute et sa mère ouvrière d'usine. Ils ont trois autres enfants à charge.

Seilendra Gokhool «bosse dur» pour obtenir d'autres bourses pour poursuivre des études entamées à la London School of Economics. Malgré des propositions d'embauche, il décide de rentrer. «Parfois je me demande si j'étais un peu bête à l'époque.»

Il revient avec l'ambition d'être tout de suite manager, «avec voiture de fonction et téléphone portable». Un luxe au milieu des années 1990. L'ancien lauréat du collège Royal de Curepipe comprend que s'il s'obstine à ne chercher du travail que dans la filière correspondant à ses études en économétrie et économie de l'industrie, il resterait chômeur. «Les deux seuls groupes qui m'ont accepté sont La Sentinelle, où j'ai eu un poste de gestion, ensuite le groupe CIEL.» Au cours de sa carrière, il a aussi eu un passage remarqué au sein du Mouvement militant mauricien. «Aujourd'hui, je ne peux me permettre de m'exposer politiquement», explique-t-il.

Daniel Essoo : «Les choix qu'on fait à 18 ans ne définissent pas une vie»

Daniel Essoo est le CEO de la Mauritius Bankers Association. Pourtant, au début de son cursus universitaire, il étudie la littérature à Cambridge. Il se signale d'abord en se classant premier aux examens du défunt Certificate of Primary Education (CPE). Au secondaire, il est à la fois boursier de l'Alliance Française et il décroche une bourse «plus généreuse que celle de l'État» à l'université de Cambridge. Il se rêve professeur d'université. Mais malgré toutes ses recherches, il ne trouve pas de sujet de thèse. «Même si la littérature m'a donné des outils d'analyse et a façonné ma vision du monde, au final, je n'étais pas fait pour cela.»

Daniel Essoo rentre au pays et se reconvertit dans la comptabilité. «Mon premier salaire était de Rs 10 000. C'est un choc quand on est confronté aux réalités du monde du travail.» Il travaille pendant sept ans chez PricewaterhouseCoopers, dans les services financiers. Il repart à l'étranger, y reste dix ans avant de rentrer. «Les études, c'est la découverte de soi. À 18 ans, on écoute les parents et les profs, mais cela ne veut pas dire que les choix que l'on fait à ce moment-là vont définir la trajectoire de toute une vie. On dit qu'une bourse c'est un passeport pour l'avenir, mais ce n'est pas exactement le cas. Être boursier c'est aussi aléatoire, on peut avoir une baisse de forme à un examen.»

Plus de: L'Express

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