Burkina Faso: Présidentielle 2020 - Pari risqué pour Yacouba Isaac Zida

A moins de 10 mois de l'élection présidentielle et des législatives, annoncées pour le 22 novembre, si ce n'est pas un branle-bas de combat dans les états-majors des partis politiques et au niveau de la CENI, ça y ressemble beaucoup.

L'institution chargée d'organiser les élections, après la mauvaise surprise du petit nombre d'électeurs inscrits au niveau des Burkinabè de l'étranger, a lancé l'enrôlement de ceux de l'intérieur depuis 7 jours maintenant. Bien avant cela, des leaders d'opinion, en fait de grands militants de partis politiques, ont initié des subventions pour l'établissement des cartes nationales d'identité, l'un des documents indispensables pour être enrôlé sur les listes électorales et pour voter par la suite.

Les candidats à la présidentielle, pour leur part, n'ont pas perdu de temps à afficher leurs ambitions depuis plus d'une année pour certains : outre le président sortant, Roch Marc Christian Kaboré, qui, avant même d'avoir fait la moitié de son premier mandat, a annoncé son intention de se succéder, on note les candidatures de Kadré Désiré Ouédraogo, de Tahirou Barry, de Zéphirin Diabré et, depuis samedi dernier, celle de Yacouba Isaac Zida, faite par le Mouvement patriotique du salut (MPS) d'Augustin Loada. Quand on sait que d'autres candidatures se profilent à l'horizon comme celle de Bénéwendé Sankara, d'Eddie Komboïgo et d'Ablassé Ouédraogo, on en déduit que la liste des prétendants à la magistrature suprême du Burkina est loin d'être close.

Mais d'ores et déjà, les commentaires vont bon train dans les chaumières et les gargotes du Burkina sur cette présidentielle très ouverte où le passé politique, le comportement social, les amitiés, les alliances et les moyens financiers vont peser beaucoup dans la victoire finale. Parlant justement de passé politique et d'amitié, il ne fait pas de doute que le régime de la Transition consécutive à la chute de Blaise Compaoré est pour beaucoup dans l'attelage Augustin Loada/Yacouba Isaac Zida.

C'est connu, le second, malgré son grade de lieutenant-colonel, avait brûlé la politesse à des généraux, Honoré Nabéré Traoré et Kwamé Lougué notamment, pour s'imposer comme éphémère président du Faso avant d'être bombardé Premier ministre pour 1 an. Il avait alors nommé M. Loada ministre de la Fonction publique, du Travail et de la Sécurité sociale. Ce juriste constitutionnaliste se révéla être un des piliers du régime de la Transition à tel point qu'il fut, avec son mentor de Premier ministre, l'un des deux membres du gouvernement qui ont été les plus retenus en détention au lendemain du coup d'Etat avorté de septembre 2015.

Cette épreuve a sans doute rapproché les deux hommes tout comme l'intermède de la Transition a pu leur donner goût à l'exercice du pouvoir. En effet, durant les 27 ans de règne de Blaise Compaoré, Yacouba Isaac Zida s'était contenté de jouer le rôle de sécurocrate du régime à l'ombre de Gilbert Diendéré qui lui avait ouvert les portes du fameux Régiment de sécurité présidentielle ; Augustin Loada, pour sa part, à la tête du Centre pour la gouvernance démocratique, passait pour un analyste modéré du fonctionnement des institutions de la IVe République. Même au plus fort de la contestation du projet de modification de l'article 37 de la Constitution, on ne l'a pas vu en première ligne parmi les adversaires de Blaise Compaoré à l'image d'un Marius Ibriga, l'autre feu follet des constitutionnalistes engagés au Burkina.

Mais il faut peu pour que le virus de la politique soit inoculé aux personnes qui rêvent de leadership et d'un destin national. Yacouba Isaac Zida, dans les embrouillaminis d'une situation politique non maîtrisée pendant l'insurrection populaire, s'est découvert une âme de sauveur de la nation. Si bien que, malgré son bilan mi-figue mi-raisin d'un an à la tête de l'exécutif, il rêve d'un retour par la grande porte au sommet de l'Etat.

C'est sûr, Augustin Loada et son MPS n'ont pas pris la décision d'en faire leur porte-drapeau dans la course à Kosyam sans son accord dûment donné. Mais du rêve à la réalité il y a toujours un grand fossé et celui qui sépare l'ex -Premier ministre du fauteuil présidentiel est abyssal. C'est peu de dire que beaucoup de Burkinabè n'ont pas aimé le tour de passe-passe par lequel il s'est affublé le grade de général de brigade avant de s'exiler en catimini quand des questions fusaient de toutes parts sur sa gestion d'un cabinet militaire de l'ombre, parallèles aux institutions de la Transition.

On veut bien croire Augustin Loada quand il déclare que son champion « n'a aucune contrainte judiciaire qui l'empêche d'être candidat à l'élection présidentielle ». Mais c'est connu qu'il est en délicatesse avec la justice militaire, qui instruit à son encontre un dossier pour « insubordination et désertion en temps de paix. » Quand s'y ajoutent les effluves nauséabondes sur son rôle dans la répression des insurgés en 2014 et sa gestion non ordotoxe de fonds publics quand il était Premier ministre, on n'a pas besoin d'être un expert en science po pour dire que Yacouba Isaac Zida fait un pari risqué de revenir de sitôt au pays : en effet, c'est évident, la justice militaire lui demandera des comptes tout comme la Haute Cour de justice, pour peu que les limiers de l'inspection d'Etat épluchent la gestion du Premier ministère durant son mandat.

Certes, des soupçons de malversation, de participation à la répression de manifestants ou de désertion de l'armée ne suffisent pas à invalider une candidature à la présidentielle, mais sont loin de polir l'image écornée de l'ex-Premier ministre. Plus que partout ailleurs, en politique la confiance se gagne par gouttes et se perd par flots. Dur dur sera la tâche du MPS pour convaincre les populations que leur candidat est blanc comme neige et surtout qu'il est la solution à leurs problèmes. Mais le mois de mai, moment annoncé pour le retour de Yacouba Isaac Zida, est encore loin. D'ici là, beaucoup d'eau va couler sous les ponts de l'échiquier politique burkinabè et, qui sait, le miracle de la réconciliation nationale se sera peut-être réalisé. Qui vivra verra !

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