Burkina Faso: Candidature de Yacouba Isaac Zida à la présidentielle de 2020 - Le MPS tombe le masque

16 Février 2020
analyse

Le président du Mouvement patriotique pour le salut (MPS), Augustin Loada, a annoncé publiquement, le 15 février dernier, la candidature à l'élection présidentielle de 2020, du président d'honneur de son parti, l'ancien Premier ministre Yacouba Isaac Zida, en exil au Canada depuis la fin du régime de la Transition, au Burkina Faso.

C'est donc la fin d'un vrai-faux suspense, puisqu'on subodorait cette ambition présidentielle du natif de Gomponsom dans le Passoré depuis que le MPS dont il est, semble-t-il, l'instigateur, a été porté sur les fonts baptismaux en mai 2019.

Mais cette candidature est pour le moins problématique, quand on sait que l'ancien officier supérieur de nos forces armées, vit presque reclus à Montréal depuis bientôt quatre ans, avec des poursuites judiciaires au Burkina Faso pour, entre autres griefs, « insubordination et désertion en temps de paix ».

Reviendra-t-il pour faire face à la Justice et à son destin avant l'échéance fatidique de novembre 2020 ? Rien n'est moins sûr, et les responsables de son parti l'ont dit de manière sibylline au cours de leur conférence de presse, en espérant, comme ils l'ont laissé entendre, que le retour de leur champion au bercail se déroulera « de manière digne et respectable ».

Il va falloir attendre le mois de mai ou celui de juin, pour savoir s'il s'agit véritablement d'un coup de poker ou d'un simple coup de bluff de la part de Loada et ses camarades, d'autant que c'est à cette période qu'est prévu le congrès du parti qui verra la présence effective de Yacouba Isaac Zida, du moins si l'on en croit les responsables du MPS.

Une chose est sûre, l'annonce de sa candidature faite samedi dernier, ne sauvera pas systématiquement le soldat Zida des ennuis judiciaires ou des mesquineries politiques de caniveau (c'est selon), dès qu'il foulera le sol du Faso. Bien au contraire !

On comprend pourquoi Yacouba Isaac Zida rechigne jusqu'ici à rentrer au pays

Même si le régime actuel reste apparemment attaché de manière littéraliste à l'indépendance de la Justice, il trouvera du grain à moudre aux magistrats instructeurs dans le but de faire comparaître et condamner l'ancien héros de la Transition, histoire de « désactiver » ce dernier afin qu'il ne vienne pas gâcher la fête déjà programmée par les différents QG du parti au pouvoir, au soir du scrutin.

Cela est d'autant plus probable que Yacouba Isaac Zida est, quoi qu'on dise, l'un des candidats qui pourraient faire déjouer les pronostics s'il venait à se présenter à la présidentielle, surtout avec son capital de sympathie dans certains milieux depuis qu'il a joué un rôle déterminant dans l'avènement d'un nouveau régime, après les vingt-sept longues années de règne de Blaise Compaoré.

Beaucoup d'insurgés de 2014 et peut-être pas seulement eux, voient en effet en l'homme un exemple de courage et de ténacité à suivre, pour avoir pu surmonter l'effroi que suscitait en lui la perception de sa mort possible à échéance immédiate, depuis le départ inattendu et mouvementé de Blaise Compaoré de Kosyam, jusqu'au déraillement violent de l'histoire politique de notre pays en septembre 2015 avec son arrestation et le putsch manqué du Général Gilbert Diendéré.

Dans le contexte actuel où beaucoup de nos compatriotes sont prostrés dans un exil intérieur et où des terroristes ont affreusement balafré notre cohésion sociale, Yacouba Isaac Zida peut paraître, aux yeux de certains, comme une soupape de sécurité qui pourrait protéger notre pays des attaques tous azimuts dont nous sommes actuellement victimes.

Seulement voilà, l'ancien Premier ministre a traîné tellement de casseroles tout au long de sa brève gestion du pays, que de nombreux Burkinabè qui se disent clairvoyants et avisés, ne voudraient pas le voir revenir aux affaires, en tout cas pas avant d'avoir répondu des actes de mauvaise gestion qui lui sont reprochés.

Il se susurre, en effet, que pendant la Transition, lui et ses affidés ont usé de subterfuges pour faire main basse sur des fonds publics à travers notamment les marchés de l'Etat et la très controversée procédure de gré à gré, et qu'il a fondu sur les comptes de la Présidence comme un aigle sur sa proie. Vrai ou faux ?

Et quid de ses manœuvres dolosives pour faire voter une loi sur le statut du personnel militaire qui l'a fait bondir de son grade de Lieutenant-colonel à celui de Général de division, qui faisait de lui le militaire le plus capé de nos forces armées, avec le Général Honoré Nabéré Traoré ?

Si on ajoute à tout cela, sa responsabilité supposée ou réelle dans la violente répression des manifestations du 30 octobre 2014 et jours suivants, on comprend aisément pourquoi Yacouba Isaac Zida rechigne jusqu'ici à rentrer au pays.

En martelant, il y a quelques mois, sur une radio étrangère, que personne n'empêche l'ancien Premier ministre de revenir au Burkina, tout le monde a compris et Zida en premier, que c'était un avertissement sans frais que le président Roch Marc Christian Kaboré adressait de manière elliptique à l'ancien Général.

Alors, pourquoi, malgré tous ces risques de voir ce dernier passer à la trappe, son parti décide-t-il, sans précaution langagière, de tomber le masque en annonçant sa candidature à la prochaine présidentielle et sa présence à son congrès prévu à la fin de ce semestre ? Du « mouta-mouta » en l'air ou un « gentlmen's agreement » en perspective peut-être, qui rappellera à bien des égards le « deal » qui avait été vraisemblablement conclu entre le tout-puissant Premier ministre d'alors et le parti de l'actuel président afin que les deux camps se rendent mutuellement service avant, pendant et après le scrutin de 2015.

L'échange de bons procédés n'a visiblement pas bien fonctionné, et c'est un Yacouba Isaac Zida qui s'est senti floué, qui a suscité la création du parti qui porte aujourd'hui sa candidature.

A priori, ces deux anciens alliés de circonstance sont irréconciliables, mais comme la politique est l'art de tous les possibles, il n'est pas exclu que l'ancien Premier ministre, se sentant toujours dans les cordes et ayant le mal du pays après quatre ans d'exil... volontaire, agite l'épouvantail de sa candidature pour négocier un retour en douceur, sans séjourner à la Maison d'arrêt et de correction des armées où la « cohabitation » avec certains de ses frères d'armes du Régiment de sécurité présidentielle qui y purgent leurs peines, risque d'être particulièrement difficile. On en saura certainement davantage sur les tenants et les aboutissants de cette candidature déclarée, dans les semaines à venir.

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