Afrique Centrale: Diplomatie - Normalisation des relations entre Kigali et Kampala

Depuis plusieurs mois, les dirigeants de la région ne sont pas de tout repos, cherchant à trouver une solution durable aux tensions diplomatiques entre le Rwanda et l'Ouganda. Ils doivent, en effet, après les sommets du 12 juillet et du 21 août 2019, ainsi que celui du 2 février dernier au cours duquel un accent particulier a été mis sur la réconciliation, se retrouver à nouveau pour d'autres pourparlers à un poste de la frontière commune entre les deux voisins pour évaluer les efforts consentis de part et d'autre afin de consolider le pacte de paix signé à Luanda (Angola).

Au-delà de l'évaluation de la situation politique, sécuritaire, diplomatique et culturelle entre leurs Etats respectifs, les dirigeants de la zone qui prendront part à la quadripartite (Angola, République démocratique du Congo, Rwanda, Ouganda) à Gatuna/Katuna sous l'œil bienveillant de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (Cirgl) que préside le chef de l'Etat congolais, Denis Sassou N'Guesso, doivent examiner sérieusement les avancées dans les engagements pris lors de précédents sommets. Ce qui s'avère capital parce que plus personne ne tolère que les conclusions de toutes ces rencontres ne soient pas mises en application.

Concrètement, il s'agira de vérifier si des progrès ont été accomplis après Luanda pour améliorer les relations politiques et économiques, mais aussi de savoir si l'échange de prisonniers s'est fait pour apaiser les tensions à la suite d'accusations mutuelles d'espionnage et d'ingérence politique. Une telle évaluation s'impose puisque les présidents rwandais, Paul Kagame, et Ougandais, Yoweri Museveni, qui s'étaient rencontrés dernièrement en présence des chefs d'Etat d'Angola, Joao Lourenco, et de la République démocratique du Congo (RDC), Felix Tshisekedi, s'étaient engagés « à avancer vers la paix, la stabilité, le bon voisinage et le rétablissement de la confiance mutuelle ». Ils avaient notamment pris l'engagement de continuer à privilégier le dialogue permanent entre eux pour le développement et le bien-être de leurs peuples respectifs.

Parmi leurs serments pris lors des négociations antérieures, figurent également des promesses faites pour « respecter » mutuellement leur « souveraineté et celle de leurs États voisins » ; de s'abstenir de « toute action pouvant mener à une déstabilisation » ou conduire à cette « perception », par exemple de « financer ou entraîner des forces » dites « déstabilisatrices », chez l'une ou l'autre des parties, et dans les États voisins. De plus, les deux voisins se sont engagés à développer leurs activités frontalières, qu'il s'agisse des « mouvements de personnes ou de biens ». Ils ont, par ailleurs promis de respecter « les droits et libertés » de leurs ressortissants.

La question des prisonniers mérite une réponse urgente

S'agissant de la question très sensible des ressortissants des deux pays détenus dans les geôles, elle méritait une réponse urgente parce que les deux parties ont convenu, dans la capitale angolaise de « la libération de citoyens de chaque pays », même si aucun détail n'a été donné sur le nombre de prisonniers concernés, la date et le lieu de l'échange. Et le maintien lors de la dernière rencontre des activités de la commission ad hoc chargée du suivi et de la mise en œuvre du processus de paix entre le Rwanda et l'Ouganda s'inscrit dans la nécessité de hâter le rapprochement entre les deux pays.

Les présidents Yoweri Museveni, et Paul Kagame, étaient des alliés proches dans les années 80 et 90, quand ils s'étaient mutuellement aidés à accéder au pouvoir. Mais avant même le tournant du siècle, les relations entre les deux hommes qui s'étaient rencontrés à la fin des années 70, se sont nettement dégradées. Selon plusieurs sources, l'hostilité que développent les deux dirigeants est partie depuis des années de l'est de la RDC où les armées ougandaise et rwandaise étaient entrées guerre en 1990 en soutenant des groupes rebelles rivaux qui y exploitent les ressources naturelles.

Depuis lors, une méfiance persistante caractérisait les relations entre les deux pays, dont les liens diplomatiques n'ont toutefois jamais été rompus. Les tensions se sont encore aggravées au début 2019, débouchant sur la fermeture de la frontière entre les deux Etats en février. Au lieu de songer à régler leur malentendu, chacun de ces pays qui sont toujours à couteaux tirés, a adopté une position très dure vis-à-vis de son voisin. Le Rwanda qui soupçonne son voisin de chercher à le déstabiliser dénonce des contacts entre le parti d'opposition RNC (Rwanda National Congress), les rebelles hutus rwandais et le régime de Kampala. Il a, de ce fait, brusquement interdit à ses ressortissants de traverser la frontière commune, passage essentiel au commerce de la région. Kigali l'a également fermée aux Ougandais souhaitant exporter au Rwanda. Puis en mars, les autorités rwandaises ont publiquement accusé l'Ouganda d'avoir enlevé des Rwandais et de soutenir des rebelles voulant renverser son gouvernement.

Du côté de Kampala, l'on n'a pas non plus voulu se contenir. En effet, en mai, la police ougandaise a accusé des soldats rwandais d'avoir pénétré sur son territoire et d'y avoir tué deux hommes. Kigali a affirmé que l'incident s'était déroulé sur son territoire.

Des relations en dents de scie

Au plan politique, le président ougandais, Yoweri Museveni, 74 ans, est en lice pour briguer un sixième mandat, mais beaucoup de gens dans son pays redoutent une fronde attisée par son voisin à l'approche des échéances électorales prévues pour 2021. Tenant compte de cette situation, les services ougandais font depuis quelques temps le tri dans leurs rangs : ils arrêtent ou expulsent ceux qui sont considérés comme travaillant pour Kigali. Le président rwandais Paul Kagame ayant été chef des services de renseignement en Ouganda.

Si entre Kigali et Kampala le torchon brûle depuis longtemps malgré des efforts consentis par la Cirgl pour apporter une résolution pacifique au différend qui les oppose, les observateurs de la situation entre les deux voisins signalent que leurs relations sont toujours en dents de scie. En témoigne le fait que le Parlement ougandais a demandé le 21 janvier au gouvernement de prendre des mesures qui s'imposent face à la mort de ses citoyens, victimes, selon cette institution, de tirs à balles réelles des forces de sécurité rwandaises dans la zone frontalière entre les deux pays. En guise de réponse du berger à la bergère, le ministre rwandais des Affaires étrangères, Vincent Biruta, a dit que « les citoyens ougandais se font tuer parce qu'ils enfreignent la loi » de son pays.

Dans ce même ordre d'idées, la ministre rwandaise chargée des relations avec le parlement, Ruth Nankabirwa Sentamu, a demandé un délai aux députés ougandais afin de permettre aux négociations entre les deux pays d'aboutir et de rétablir de bonnes relations bilatérales d'antan. Des répliques qui n'ont pas plu à la présidente du parlement ougandais, Rebecca Kadaga. Elle s'est notamment insurgée contre la réponse des autorités rwandaises qui, pour elle, n'est pas à la hauteur de la situation et des attentes des citoyens ougandais. « Il y a des citoyens qui sont tués par le Rwanda, et ils en sous-estiment l'ampleur en nous répondant ainsi ? », s'est-elle interrogée. « Cela fait plusieurs mois que les citoyens ne commercent plus, ils veulent savoir sans ambigüité si leurs commerces reprendront ou s'ils doivent en faire le deuil définitivement, ils veulent savoir s'ils peuvent continuer d'aller au Rwanda ou s'ils doivent arrêter », a poursuivi Rebecca Kadaga.

Dans le but de résoudre les conflits qui déchirent les Grands Lacs, dont celui qui oppose actuellement Kigali et Kampala, plusieurs tentatives de réponses régionales ont été mises en place par les pays de la région (Angola, République du Congo, République démocratique du Congo, République centrafricaine, Soudan, Soudan du Sud, Ouganda, Rwanda, Burundi, Kenya, Tanzanie, Zambie et Afrique du Sud) ainsi que par les Nations unies. Initiée en 2002 avant d'être pleinement installée en 2006, la Cirgl fut le premier mécanisme établi pour réguler ces conflits. Le second, le Bureau de l'envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour les Grands Lacs, fut installé en 2013 à la suite de la crise de Goma et de la signature de l'Accord-cadre pour la paix, la sécurité et la coopération pour la RDC et la région le 24 février 2013.

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