Burkina Faso: Barrage de Soum - Cet interminable serpent de mer qui peine à sortir de l'eau

2005-2020. Voilà 15 ans qu'ont été lancés les travaux de construction du barrage de Soum. Ce plan d'eau, prévu pour être le cinquième plus grand barrage du Burkina Faso, devait s'achever 18 mois après son lancement par feu Salifou Diallo, alors ministre d'Etat, ministre de l'Agriculture, de l'Hydraulique et des Ressources halieutiques.

Une cérémonie qui avait suscité d'énormes espoirs du côté des populations, surtout qu'en plus de la réalisation du barrage, le projet prévoyait l'aménagement de plus de 1 000 ha de terres destinées aux exploitations agricoles, maraîchères sans oublier les opportunités piscicoles qu'il offrait. Une aubaine qui tarde, hélas, à se concrétiser.

Quinze ans après le geste de Gorba, les perspectives sont toujours au stade de... perspectives. Immersion dans les profondeurs d'un projet, véritable serpent de mer, qui peine à sortir de l'eau.

Notre premier contact avec le barrage de Soum remonte à l'année 2010. Parti de Koudougou, nous l'avions, à cette occasion, contourné par le Nord, afin de rallier Nanoro.

Ce jour-là, un villageois, à qui nous demandions notre route, nous disait que sa concession et son champ ont été engloutis par le lit du barrage et qu'il a dû s'installer un peu plus à l'Est du côté de Soaw.

"On nous a dit que nous allions être dédommagés, mais depuis nous attendons", nous avait alors conté notre bonhomme, au terme d'un bref échange. Dix ans après, la situation sociale et économique de nombreux "déguerpis" n'a guère changé, même si quelque chose a été fait.

Car, certains attendaient un pactole pour la perte de leur lopin de terre. "On ne peut pas appeler ce que le projet nous a donné un dédommagement.

C'est le jour et la nuit par rapport aux promesses de départ", se lamente un paysan de Soum, reclus avec ses deux femmes et six enfants dans deux maisons exiguës, érigées après son déguerpissement du périmètre.

La désillusion ! Ainsi peut-on résumer le constat que nous avons fait, après une journée de janvier 2020 passée dans ce patelin, à côtoyer les populations, à nous familiariser avec les différents aspects de ce gigantesque projet.

Une localité que nous avons ralliée après un véritable calvaire vécu sur cette route nationale 13 qui n'a de nationale que le nom. La réalité est cauchemardesque (lire encadré 5).

Les 45 km qui séparent Koudougou et Kordié nous auront valu plus de deux heures de misère, de souffrance aussi bien pour nous-même que pour la voiture. C'est bien secoué et fourbu que nous nous garons devant la mairie de Kordié, où nous attendait déjà l'édile Bazoin Bako.

Nous prenons la fameuse RN 13 (Kordié-Nanoro). Sept kilomètres plus loin, nous voilà à Soum. Cette voie en terre damée est d'excellente qualité et nous la bouclons en moins de 10 mn.

De l'espoir à la désillusion totale

A l'entrée du village, nous accostons deux fillettes qui n'eurent aucune difficulté à nous désigner la cour du chef. Prévenu de notre arrivée, il descendait de sa moto quand nous mettions pied à terre. Avec ses vêtements et corps tachetés de terre, on n'avait pas besoin d'être devin pour se rendre compte qu'il revenait de son jardin.

"J'ai une vaste superficie à la lisière du barrage. Je préfère être actif et productif que de me vautrer dans mon fauteuil comme le voulaient certains de mes sujets", confie Naaba Tigré, Kassoum Guiguemdé à l'état civil, une teinte de fierté dans la voix. Il connaît les moindres détails sur le sujet qui nous amène.

Les travaux du barrage de Soum, dont le projet est né en 2003, ont été lancés le 23 avril 2004. Pour un délai de réalisation de... 18 mois.

C'est dire qu'en 2006, ce plan d'eau, 5e plus grand barrage du Burkina, après Kompienga, Bagré, Ziga et Samandeni, devrait entrer en fonction. Finalement, après des contraintes techniques et financières (lire encadré 4), c'est en 2011 que "Soum", dont la réalisation a été confiée à l'entreprise Oumarou Kanazoé, fut inauguré.

Cinq ans de retard sur le délai initial ! De l'avis de bien de personnes, cette inauguration, jugée aux forceps, avait rédité un goût d'inachevé. Car les prévisions de départ et les promesses faites par des autorités de premier rang, n'auraient pas été tenues.

"Nos deux plus grandes désillusions ont été le fait que le périmètre d'exploitation n'était pas prêt et que les dédommagements promis n'avaient pas été honorés", soupire le chef de Soum.

Qu'est-ce qui peut expliquer un tel retard ? Déjà, le mardi 1er décembre 2009 au cours d'une visite ministérielle, Yacouba Kanazoé, le directeur du chantier, promettait au ministre de tutelle, Laurent Sédogo, que les travaux seront achevés au plus tard le 31 janvier 2010.

"Nous sommes en retard de 3 semaines par rapport à notre délai. Mais nous rassurons le ministre que d'ici à la fin du mois de janvier (2010, NDLR), on aura fini ce barrage", se montrait alors très catégorique et précis Yacouba Kanazoé.

Soutenant que lesdits travaux sont à 70% de taux d'exécution. Malgré ces assurances, les populations des villages impactés ont dû patienter davantage avant de voir cet ouvrage accueillir ses premiers mètres cubes d'eau.

Les berges comme solutions palliatives

A Soum, la population, principalement agricole, s'est vite convertie à la maraîcher-culture. Du reste, l'objectif de ce projet est, entre autres, de faire de cette zone un pôle de croissance basé sur l'agriculture, l'élevage et la culture maraîchère.

Au lancement des travaux, en avril 2004, le ministre Salifou Diallo avait ainsi promis aux populations qu'elles construiront désormais leur développement autour de ce barrage.

Et les 1 008ha de terre prévue pour installer les producteurs devaient naturellement contribuer à cette vision. Mais plus de 15 ans après la prophétie de Gorba et 10 ans après la mise en eau du bassin, aucune spéculation ne pousse sur "la terre promise". Car l'aménagement de cette aire est toujours en cours.

En témoigne les tracteurs et autres bulldozers que nous avons trouvés ronronnant sur le site. Privés de leurs champs, engloutis par l'eau du barrage ou le périmètre irrigué, les populations ont pourtant besoin de produire pour vivre, pour survivre.

Et c'est la berge du barrage qui a été envahie pour les besoins de cette cause. Avec bien sûr ce que cela entraîne comme conséquences dont la plus importante est l'ensablement du cours d'eau.

Sur les berges Est et Ouest, tout au long du barrage, s'étendent à perte de vue, des jardins où poussent différentes spéculations. A notre passage, c'est surtout la tomate, l'oignon et le maïs qui étaient emblavés. "Nous produisons en fonction de la période de l'année.

Selon le temps qu'il fait, il y a des cultures adaptées", précise Naaba Tigré, qui nous a servi de guide tout au long de notre séjour. Il nous montre fièrement son jardin arrosé à l'aide d'une autopompe alimentée au gaz butane. "Je suis très actif ici.

Un chef doit montrer l'exemple par le travail. Après mon intronisation, les sujets ont voulu que je reste à la maison à m'occuper de mon bonnet.

Mais je les ai convaincus que ma place est sur le terrain de la production", poursuit-il, avant de nous faire faire le tour de la berge. Il dit être conscient que ce n'est pas le lieu le plus indiqué pour le jardinage, mais fait remarquer qu'ils n'ont pas le choix.

"Les gens n'ont plus de champs. Ils ont été engloutis par le projet. L'aire d'aménagement peine à voir le jour. Qu'est-ce que nous devrons faire pour nourrir nos familles ?" nous dit, le responsable coutumier.

Comme lui, ce sont des centaines d'autres villageois qui tirent leur pitance de la berge ; à l'image du pasteur Pierre Tiendrébéogo, venu de la commune de Thyou (sur l'axe Sabou-Léo) pour propager la Bonne Nouvelle, mais qui s'est lancé dans le jardinage. Sûrement qu'enseigner la parole de Dieu ne suffit pas à faire bouillir la marmite.

"Ça fait sept ans que j'exploite cet espace. Actuellement j'ai repiqué de l'oignon et du chou", confie le pasteur-jardinier. Evoquant les difficultés auxquelles ils font face, Pierre Tiendrébéogo fait cas du manque de débouchées pour écouler leurs productions.

"Il y a des acheteurs qui viennent avec des camions, mais c'est eux qui imposent les prix. Mais quand ils ne viennent pas, nous sommes obligés de brader nos produits dans les marchés des environs", conte-t-il.

Non loin de lui, Korotoumou Kanyala, 50 ans, occupée à arracher des herbes dans son carré où poussent des pieds de tomate, d'oignon et de gombo. Cette veuve doit se battre sur son lopin de terre pour assurer la pitance, la scolarité et les soins de santé de ses enfants.

"L'absence de marché m'amène à vendre sur place mes spéculations ou à les brader avec les acheteurs qui viennent avec des camions", se lamente-t-elle, ajoutant que ce qu'elle glane lui a permis d'acquérir de la volaille et quelques caprins pour l'élevage.

Son souhait le plus ardent en cette période de vœux de nouvel an, pouvoir rejoindre le périmètre aménagé. "Ici, avec la proximité de l'eau ce n'est pas prudent et il y a des serpents et des crocodiles qui sont des dangers permanents", dit-elle.

Un comptoir d'achat pour éviter de brader les productions

A côté de ceux qui tirent leur pitance de la terre, il y a ceux qui tirent la leur de l'eau, les pêcheurs. A l'image du jeune Moussa Traoré, 20 ans, originaire du Mali. Il a plongé dans l'univers de la pêche depuis 5 ans, mais est venu s'installer à Soum au bord du barrage, à son compte, il y a tout juste trois mois.

Il pêche à bord d'une pirogue en bois muni d'un moteur modifié à partir d'une motopompe. "Je gagne en moyenne 10 mille francs par jour", marmonne-t-il, l'air gêné par notre question indiscrète à ses yeux. Un chiffre à prendre avec des pincettes quand il nous montre la quantité de poisson qu'il peut sortir quotidiennement.

Il nous apprend qu'il vend sa prise avec les revendeurs installés dans le village ou avec des acheteurs qui viennent de Ouagadougou. Lui, et les autres pêcheurs, leur souhait, est d'avoir un comptoir de marché sur place à Soum qui leur permettrait de mieux s'organiser et de mieux discuter les prix.

Après avoir pataugé tout au long de la berge, nous mettons le cap sur la digue du barrage. Toujours avec notre guide de choix.

La digue culmine à un peu plus de 12 m. Par une passerelle en escalier, nous nous hissons dessus. La vue est vertigineuse. Le barrage s'étend sous nos pieds à perte de vue. Une immense étendue d'eau apprivoisée.

Nous apercevons sur l'autre rive, un camion de type 10 t, tout minuscule, à cause de la distance. Naaba Tigré nous apprend que c'est l'un de ceux qui viennent enlever les productions, donc certains viennent même du Ghana.

La digue est magnifique et majestueuse. C'est quand on est perché dessus qu'on peut se rendre compte de l'immensité du travail qui a été réalisé. Mais aussi de celle qui reste à réaliser. Car si le plan d'eau est quasiment achevé, tel n'est pas le cas du périmètre qui doit accueillir les producteurs. Toujours du pain sur la planche.

Enfin le bout du tunnel avec l'entreprise ?

Apparemment, plusieurs entreprises y ont cassé leurs dents pour ne pas dire leurs bulldozers. La dernière à jeter l'éponge fut l'entreprise ATP. Après lui, c'est la société TSR-GTI qui est sur le terrain, avec un contrat d'aménagement hydro-agricole portant sur 500 ha sur la rive droite du barrage.

Son responsable sur le terrain, Ismaël Ouédraogo, précise qu'il s'agit de la réhabilitation de 200 ha commencé par l'entreprise ATP et de l'aménagement de 300 ha. A cela s'ajoute le réaménagement de 140 autres hectares en amont du barrage.

"Notre travail porte sur 05 lots ; deux au niveau du périmètre et trois constitués d'infrastructures d'accompagnement.

Le chantier a démarré le 15 septembre 2019. Nous avons dû demander un réaménagement du programme pour une relance des travaux en début novembre. Le délai d'exécution est de 22 mois hors hivernage", indique le chef de chantier. Il assure que les délais seront respectés, même s'il reconnaît avoir accusé un retard au niveau de la construction des bâtiments.

"Nous espérons que l'entreprise TSR-GTI honorera quant à elle, et pour une fois, sa part de boulot. Parce que, depuis 2005, aucune entreprise n'a jamais exécuté les travaux, conformément aux clauses arrêtées", peste le chef.

Il faut dire que les travaux exécutés par TSR-GTI constitue un maillon essentiel du Projet. Car ce volet est étroitement lié à la mise en œuvre de la partie productive du barrage. En effet, c'est sur ce périmètre à aménager que doivent être installés les producteurs.

"Nous attendons impatiemment notre installation sur ce périmètre. Cela nous permettra de libérer les berges que nous occupons malgré nous", souligne Naaba Tigré, précisant que 4 000 habitants de Soum sont directement affectés par la mise en œuvre du projet.

Outre ce périmètre qu'il convient de terminer au plus vite, il suggère que les autorités songent à l'érection d'un comptoir de commercialisation et de magasins de stockage pour faciliter la conservation et l'écoulement des produits.

"Ce que nous produisons sur la berge est déjà important. Imaginez ce que cela sera une fois que le périmètre sera opérationnel ? Ce sont des tonnes et des tonnes de fruits, de légumes et de céréales qui en sortiront.

Si nous ne disposons pas d'infrastructures adéquates et d'une bonne politique nous offrant un marché sûr, les efforts des autorités et de tous ceux qui ont travaillé ici, les milliards que le projet a engloutis et nos sacrifices et souffrances risquent d'être vains", prévient le chef.

"Ce barrage est une grosse opportunité pour les populations des communes riveraines, pour l'économie burkinabè et pour le développement endogène", reconnaît le maire de Kordié, Bazoin Bako (lire encadré 2 et 6).

Son impact sur la vie des habitants et sur la lutte pour l'autosuffisance alimentaire est réel. Il offre de très bonnes perspectives de développement local et national, mais pour cela, il faut que ses différentes composantes soient exécutées de façon efficiente sinon, c'est une souris qui naîtra de ce gigantesque projet. Une crainte que ne partage pas le coordonnateur de la cellule de gestion du barrage de Soum, Fatié Coulibaly, que nous avons rencontré le 27 janvier 2020 à Ouagadougou (Lire encadré barrage 4).

Au sein de l'Autorité de gestion des ouvrages hydrauliques est logée cette cellule dont le rôle est d'accompagner les producteurs pour une exploitation optimale du périmètre irrigué. Dans le processus d'opérationnalisation du barrage et du périmètre, il est prévu qu'une unité de gestion soit basée carrément à Soum. L'objectif étant que les producteurs puissent disposer sur place de l'expertise nécessaire. Pour le moment c'est depuis Ouagadougou que les choses sont supervisées avec comme coordonnateur Fatié Coulibaly.

Fin mars 2020, le grand rendez-vous ?

Si l'on croit ce qu'il dit, une partie du périmètre (les 368 ha de la rive gauche) sera opérationnelle à tout casser en fin mars 2020. Les travaux sont quasiment terminés, même s'il reste quelques ajustements à faire. Des vérifications ont été effectuées sur le circuit d'irrigation afin de s'assurer qu'il n'y a pas de fuite d'eau. "Dans trois semaines nous procéderons à la réception technique, puis suivra la réception provisoire. Si tout est conforme, le périmètre sera alors prêt à être utilisé. Nous estimons que d'ici fin mars le périmètre pourra être mis à la disposition des producteurs", assure M. Coulibaly. Il ressort de ses explications qu'une clef de répartition spécifique, validé par toutes les parties prenantes, guidera les attributions de parcelles. Il y est arrêté que ceux qui sont directement impactés, et dont les terres ont été englouties par le barrage ou par le périmètre, seront prioritaires. Ceux-ci bénéficieront de 0,5 ha par demandeur. Pour les autres demandeurs, il sera donné 0,25 ha si la famille varie entre 1 à 5 personnes. Pour plus de 5 personnes, la famille recevra de 0,5 ha.

"Après les attributions des parcelles, nous ferons l'indexation afin de permettre aux bénéficiaires de commencer le travail", indique M. Coulibaly. En termes de perspectives, il a souligné qu'avec ses 155 millions de m3, le projet dispose d'une quantité d'eau suffisante pour envisager d'aménager d'autres zones. Sur les coûts des réalisations, que nous avons trouvés exorbitants (lire encadré 1), notre interlocuteur a fait remarquer que le projet a dû faire face à diverses difficultés financières liées aux changements des prestataires et à la durée qu'a pris l'exécution des travaux avec la variation des prix des matériaux et des prestations. Quoi qu'il en soit, le barrage et le périmètre ont déjà englouti plus de 29 milliards, sans que l'on puisse affirmer que les personnes affectées par le projet (PAP) sont au bout du tunnel.

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