Congo-Kinshasa: Eglise de réveil ou pastorale du diable

Kinshasa, ville hyper religieux, développe un discours et une spiritualité qui va en lutte contre le diable, mais qui, paradoxalement fait une apologie des œuvres de Satan. En effet, le nombre de fois que le nom de Satan est évoqué dans les prédications des « Tata pasteurs » fait de leur discours un évangile de Satan où se déploie une pastorale du diable.

Dans un des ses articles, « La démonlogie, l'enfer et le kindokisme au cœur de la nouvelle spiritualité congolaise : cas d'une histoire des mentalités », Ekombe Isenkangi se penche avec doigté sur la question. Il nous paraît opportun de tirer un extrait de cet article pour éclairer les dérives des églises de réveil. Ekombe trouve que le terme enfer est très présent dans l'agenda de nouvelle spiritualité au Congo, par le biais de Satan qui a littéralement investi les mentalités congolaises. Lorsque l'on observe la religiosité de l'habitant de Kinshasa, on se rend compte que les termes « enfer » et « Satan» sont devenus interchangeables. En effet, le mot « lifelo » (enfer) a pratiquement disparu du vocabulaire religieux de Kinshasa...

Si le terme « feu » revient souvent dans nombre de prédications, campagnes et prières, il s'agit plus du « feu de Dieu » qui consume'5atan, que celui de l'enfer, remplacé lui dans la Terminologie par « lieux desséchés » (bisika bikauka, en lingala). Les chrétiens du Congo ont déplacé l'enfer des lieux souterrains décrits dans la littérature eschatologique vers les « lieux desséchés » (en fait lieux sans vie mais qui ne sont pas nécessairement une fournaise), qui sont aussi « ténèbres», d'où l'expression «Prince des ténèbres» pour désigner Satan, très présent dans la nouvelle spiritualité au Congo.

Nous souscrivons totalement à cette analyse de Ekombe où il nous montre qu'à Kinshasa, une véritable pastorale de Satan se développe. Aussi poursuit-il, en disant : on dirait qu'on célèbre son culte tant on le voit partout. Ce n'est plus cet être hideux, difforme, ridicule ; grotesque, d'allure fantomatique, tenant en main toutes sortes d'engins de crime, avec cornes et queue ; aujourd'hui, on le trouve dans tout ce qui apparaît de négatif, d'anormal, susceptible de porter atteinte à l'intégrité physique d'une personne ; le voleur ou l'assassin, le menteur, l'homme ou la femme infidèle, le jaloux, le sorcier, le << shegue » (enfant de la rue) sont habités par le Diable ; c'est l'adepte d'un mouvement, mystique ou ésotérique ( Rose croix, Franc-Maçon, Monikari, Message du Graal, Eckankar, etc.) qui s'adonne à un culte ou a des personnes sataniques. On explique rarement autrement certains succès ou réussites (vedettes sportives, de musique) que par des pratiques sataniques. Les concerts de musique dite mondaine « mondaine », les stades de football sont des temples de Satan par excellence, sans oublier les liens que certains sportifs (catcheurs notamment) avouent entretenir ou avoir entretenu avec Satan. Des objets d'usage courant sont diaboliques pour les adeptes de certaines sectes à Kinshasa : ce membre du gouvernement ne prend possession de ses bureaux que longtemps après d'intenses séances de « délivrance » des lieux, avec évacuation des statuettes qui y ont été placées à titre décoratif, parce que supposées être refuge du Diable.

Des personnes apparemment saines d'esprit se sont vu contraintes de se délester de certains de leurs biens matériels, au motif qu'ils seraient d'origine démoniaque; aucune rencontre, aucune réunion de quelque nature que ce soit ne peut commencer sans qu'on ait « lié » tout esprit malfaisant, dont on est convaincu de la présence et sans qu'on ne l'ait expédié vers les « lieux desséchés » ; Personne ne peut s'asseoir derrière sa table de travail ou entreprendre sa tâche quotidienne sans vouer aux gémonies le Diable; on combat « l'esprit de mort » et on « prend autorité » sur des lieux pour vaincre Satan !

Cette présence permanente de Satan est attestée par les nombreuses séances de « délivrance » ou de guérison miracle avec fortes transes dans les groupes de prière et sectes de Kinshasa. Le thème de la sorcellerie et du démon est aujourd'hui le plus exploité dans les représentations des troupes de théâtre populaire, surtout à la télévision. On verra sans doute là l'influence des films nigérians diffusés sur de nombreuses chaînes de télévision chrétiennes de Kinshasa, qui n'exploitent que le thème du fétichisme, du crime, de la sorcellerie et du Diable.

Ainsi à Kinshasa, Satan et le « kindodisme » se vendent très bien: ils sont devenus le font de commerce des « hommes de Dieu», qui, face à une population naïve et crédule, cultivent une illusion de la prospérité en même temps qu'ils prêchent une religion de la peur et de la culpabilisation permanente : l'épée de Damoclès de la damnation est suspendue au-dessus des têtes des fidèles. C'est un véritable signe des temps (apocalyptique ?); l'investissement des Congolais dans le « kindokisme » est allé de pair avec le « boum » religieux en République démocratique du Congo. C'est cette pastorale de la... damnation et de Satan qui se trouvent au cœur de la nouvelle spiritualité: la confession en secret auprès du prêtre a laissé la place au témoignage spectacle où Satan est le Personnage central.

Ainsi, tous les maux qui accablent la société sont mis sur le compte de Satan ; le Sida lui-même est pour les uns la punition de Dieu; on tombe malade parce qu'on a violé la loi divine; pour les autres, le VIH est l'œuvre du Diable dans sa lutte contre le monde de Dieu. Le Congo est ainsi devenu un véritable « Etat sorcier », pour reprendre le titre d'un ouvrage paru récemment.

Quel peut ainsi être le sort d'un pays où la majorité de la population, confortablement installée dans les mythes et les illusions, a depuis longtemps renoncé à trouver une explication rationnelle à ses difficultés ? Un peuple qui a porté sa culpabilisation au paroxysme, se croit dominé ou habité par Satan et qui vit dans un sempiternel augustinisme est condamné à la régression. C'est plus le châtiment pour la faute commise (quelle faute ?) et le salut d'un pardon qui sont au cœur de la prédication. La conséquence ici est un passeport pour la bêtise accorde aux vrais responsables des malheurs de la société qui se trouveraient ainsi disculpés a la place de Satan, le bouc émissaire, dont l'élimination doit attendre la main de Dieu (« Nzambe okosala ») aussi étant donné que c'est Satan qui est le seul responsable de tous les maux dont souffre la société, la solution ne peut plus se trouver dans les recettes du monde concret : école, hôpital, rencontres politiques, économiques ou sociales. C'est vers le pasteur, le prophète, l'apôtre, le bishop ou l'archibi5hop, capable de neutraliser Satan qu'il faut se tourner.

Ils sont devenus les « vrais » chefs du Congo. Le Président, son gouvernement, le parlement, les hauts fonctionnaires font figuration : personne ne les écoute. C'est le pasteur, le prophète, etc. qui sont les plus écoutés. Seuls les vedettes de musique peuvent prétendre les rivaliser, mais pour combien de temps encore ? Encore que eux aussi quittent un à un la barque du « monde » pour grossir les rangs de ceux qui luttent contre Satan. Le combat contre celui-ci étant une lutte de très longue haleine, les hommes sont invités à la patience ou à... la résignation. (« Ya Nzambe ewumelaka : ce qui vient de Dieu prend du temps » ; « ezali mokano ya Nzambe : c'est la volonté de Dieu »)

Ekombe conclut son analyse en disant que la nouvelle spiritualité en RDC est plutôt devenue l'allié objectif de Satan qu'elle prétend combattre. La religion du Congolais est aujourd'hui une religion sans enfer mais peuplée de Satan et des démons. On y parle plus de délivrance, de malédictions, d'envoûtement, de guérisons, de miracles, de sorcellerie, d'esprit de mort, etc. On observe par ailleurs que l'enfoncement de la société dans le vice et le mal fait non seulement fi de l'évocation tout azimut du Satan, mais est aussi proportionnel à la prolifération des mouvements religieux.

Professeur Jean Kambayi Bwatshia

Directeur du Centre de Recherche sur les Mentalités et l'Anthropologie Juridique « Eugemonia »

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