Cote d'Ivoire: Érosion côtière à Lahou-Kpanda (Grand-Lahou) - Des appels à l'aide de plus en plus pressants

22 Février 2020

Le phénomène prend des proportions inquiétantes dans le village. Les populations sont menacées de disparaître sous les eaux.

Si le bruit des vagues avait pour habitude de bercer les habitants de Lahou-Kpanda, il ne rassure plus aujourd'hui à cause de l'avancée de l'érosion côtière, et surtout la peur de se voir engloutir sous l'eau. On ne dort plus que d'un œil dans ce village situé dans le département de Grand-Lahou (région des Grands Ponts). Déjà, la partie la plus ancienne du village a disparu. Le cimetière qui subit de temps en temps la furie des vagues est en train de disparaître également. Des tombes cassées ou éventrées et les contenus constitués de pagnes de valeur (kita, serviettes, vêtements, etc.) sont exposés sur le sol. Certaines, déterrées carrément, et des blocs de béton « nagent » dans la mer. D'autres encore résistent avec les épitaphes, ce qui dénote la violence des chocs.

Parmi celles-ci, les restes des sépultures du premier chef du village de Lahou-Kpanda, Abadi Boga André (décédé en mars 2010) et tout près, les vestiges de celles des parents de l'influent premier maire de la ville, feu Me Arsène Usher Assouan, ex-ministre des Affaires étrangères de la République de Côte d'Ivoire (sous le Président Félix Houphouët-Boigny), qui fut par ailleurs maire de la commune Cocody. Une profanation naturelle qui donne la chair de poule.

Dans cet environnement, certaines personnes ont eu l'effroyable surprise de se retrouver de façon malencontreuse sur des squelettes, après un passage violent des vagues, selon le secrétaire de la chefferie, Wadja Tano Mathias, l'air grave. Le spectacle est plus que désolant ce 29 janvier, où comme pour renforcer la tristesse, un seau en plastique flotte désespérément sur l'eau. A l'abandon, ce cimetière ne reçoit plus de nouvelles inhumations, poursuit notre interlocuteur, en soulignant qu'en prévision des effets de l'érosion, certaines personnes ont entrepris d'ouvrir les sépultures de leurs parents. Pour y extraire les restes qu'ils inhument à nouveau dans les cimetières de Nzida et Grand-Lahou.

Cette opération qui aurait pu être saluée se fait malheureusement sans respect d'aucune règle, aussi bien administrative, sanitaire que juridique. En effet, à mains nues et sans les pompes funèbres, les parents procèdent nuitamment à l'exhumation, en catimini. Ceux qui ne disposent pas de moyens financiers conséquents attendent, impuissants, que les tombes de leurs parents soient emportées par l'eau. Au nombre des édifices qui résistent encore, l'église catholique et son établissement scolaire, à quelques encablures du cimetière.

Situés entre la lagune, la mer et un lac, ils continuent de recevoir fidèles et écoliers, malgré l'air de tristesse qui plane sur la cour presque envahie par les broussailles et des cocotiers abandonnés. Mais pour combien de temps encore ? Il est environ 11 heures. Le soleil est d'aplomb. La brise de mer qui souffle n'empêche pas la chaleur de monter. Nous pas bouger Le chef du village, Ledjou Yahou Augustin, a battu le rappel de tous ses chefs de quartier, pour recevoir la délégation de Fraternité Matin.

Pour eux, il s'agit du dernier organe de presse à recevoir, exacerbés par les ballets incessants de médias nationaux et internationaux venus dans le village s'enquérir de la situation sans qu'une solution urgente ne soit trouvée. « Nous avons reçu plusieurs chaînes de télévision internationales. Mais nous ne voyons rien de concret. L'érosion continue son avancée. L'embouchure migre et elle a déjà pris une partie de notre village. Telle est la souffrance que nous vivons », déplore le secrétaire de la chefferie, Wadja Mathias, dans un soupir qui en dit long sur l'état d'esprit des habitants. Il poursuit sur sa lancée. « L'érosion a transformé l'environnement. En conséquence, la lagune est très ensablée. Nous, peuple pêcheur qui ne vivons que de ressources halieutiques ne savons plus que faire. L'inquiétude de la population se justifie aussi, parce qu'un jour la mer a avancé subitement de dix mètres nuitamment, faisant effondrer des maisons en bordure ».

Cependant, bien qu'elle vive dans l'angoisse du jour où la mer viendrait les engloutir, comme l'image apocalyptique de l'histoire de Noé, dans la Bible, la population se dit attachée à sa terre. « Partir ? Nous ne l'envisageons pas du tout. Ici, c'est la terre de nos ancêtres. Nous ne pouvons que supplier les autorités afin qu'elles trouvent une solution. Car, nous ne pouvons pas vivre loin de l'eau ».

Ancienne capitale du Cercle de Lahou, Lahou-Kpanda est un village pittoresque, situé entre la mer et la lagune dans laquelle se jette le fleuve Bandaman. On ne peut y accéder que par pirogue, pinasse ou moteur hors-bord, seuls moyens de transport. L'embouchure, à quelques mètres du village, en rajoute à la beauté du village qui compte environ dix mille habitants et douze quartiers, selon le chef du village, Ledjou Yahou Augustin.

Constitué de la communauté autochtone Avikam, il a reçu dès les premières heures de son développement des populations de la sous-région. En effet, ce village était autrefois le centre de la civilisation, à savoir la capitale coloniale où était établi le commandant de Cercle (la Côte d'Ivoire étant divisée en Cercles, aujourd'hui régions). De ce fait, il hébergeait, selon le chef, tous les services de l'administration, la poste, les commerces et « les Blancs », etc. L'évocation de la vieille ville relève du passé. Car elle a totalement disparu, et avec elle certains vestiges. Plus aucun bâtiment n'est perceptible, depuis la berge.

La voie principale qui divisait la ville en deux entités n'est plus qu'un ban de sable en bordure de mer. En attendant des solutions urgentes, l'érosion continue sa marche inexorable vers les habitations. Au passage, nous apercevons des traces de quelques habitations en bordure de mer, ainsi que sur le sol où la mer a charrié des coquillages d'huitres et autres fruits de mer jusque vers les habitations.

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Braffedon " se lamente " aussi

Le mal n'a pas la même ampleur, mais il existe tout de même. A Braffedon, village situé sur le littoral, sur la ceinture en face de Lahou-Kpanda, les populations vivent les conséquences de l'érosion côtière, à savoir l'inondation. Depuis la bordure de la lagune à l'église catholique jusqu'au centre du village, les habitations baignent dans l'eau à chaque saison des pluies. Et bonjour les moustiques !

Le chef du village, Dieket Befeli Antoine et ses notables qui affirment craindre la période de juin, en appellent à la sollicitude de l'État, afin que des travaux d'assainissement soient faits dans le village, au risque de pousser les victimes des inondations au déménagement. En effet, pendant les fortes pluies, le scénario est le même. Les populations abandonnent leurs domiciles pour se réfugier chez des parents et ne les réintègrent qu'une fois la saison passée.

Une gymnastique qui n'est pas faite pour créer la sérénité chez ces habitants. Certes, elles sont prises en compte dans le projet Waca, concernant les cinq villages de Grand-Lahou, mais l'interrogation demeure : à quand le démarrage effectif des travaux de résilience des sols ?

Le village de Braffedon était anciennement du côté de Kpanda. Fuyant les effets de l'érosion, il a été délocalisé sur le site actuel. Malheureusement, il se retrouve comme « pourchassé », parce qu'étant en dessous du niveau de la mer.

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Les populations plaident pour l'ouverture de l'embouchure

Plus qu'une doléance, les populations se lancent dans une supplication. « Lahou-Kpanda fait partie de la Côte d'Ivoire. Est-ce qu'on va laisser un village disparaître sans réagir ? Non ! C'est pourquoi nous restons à l'écoute de l'État, tout en étant confiants qu'une solution va être trouvée. Pour nous, il s'agit de l'ouverture de l'embouchure », plaide le chef du village, Ledjou Yahou Augustin.

Autrefois située à plus de 5 km du village, l'embouchure a migré pour se retrouver à l'orée du village, rasant édifices et espaces. D'où l'inquiétude grandissante des habitants qui perdent patience devant la lenteur du projet Waca (Programme de gestion du littoral ouest africain, en français) initié en collaboration avec l'État de Côte d'Ivoire pour apporter une solution au problème.

L'embouchure, faut-il le rappeler, est l'ouverture par laquelle la lagune se jette dans la mer. Du fait de l'érosion côtière, ce phénomène naturel ne peut plus se faire correctement, du fait de son ensablement. En conséquence, initialement longue de plusieurs kilomètres, elle s'est retrouvée réduite, ne laissant qu'une infime ouverture. Avec des moyens rudimentaires, notamment pelles et pioches, les populations ont procédé à son désensablement en 1999, après avoir levé quelques cotisations et recueilli des dons en nature.

Cette méthode ne saurait évidemment régler définitivement la question, d'où l'appel à l'aide des habitants. « Pourquoi ne pas utiliser les engins qui ont servi à approfondir et agrandir le canal de Vridi pour creuser l'embouchure ? Le village est véritablement en difficulté », se lamente l'autorité villageoise. Depuis le premier port de débarquement construit pour organiser l'activité des pêcheurs et professionnaliser le secteur de la pêche, des employés affirment regarder, impuissants, les pirogues rebrousser chemin, du fait de l'impossibilité pour elles d'arriver à leur destination, à cause de l'ensablement de l'embouchure.

Flairant le phénomène de l'érosion et ses conséquences sur l'écosystème, dans les années 1970, le Président Houphouët-Boigny avait confié la délocalisation de l'administration à son plus haut cadre de la région, le ministre Arsène Usher Assouan, sur le site actuel de Grand-Lahou, témoigne Sylvain Usher, fils de cette personnalité. Ce dernier, dont la famille a eu à déplacer les restes de certains parents dans le caveau familial, se souvient encore de cette ville rayonnante qu'était Lahou-Kpanda.

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Le préfet du département aux populations : « Soyez patients »

Face à la grogne des populations, le préfet du département de Grand-Lahou, N'Guessan Kouakou Germain, n'a qu'un seul mot à la bouche : la patience. Lors du lancement de l'étude de « préfaisabilité de l'option d'adaptation du cordon sableux » (volet concernant les risques) qui s'est tenu à la mairie le 30 janvier dernier, à l'initiative des responsables du projet, il avait insisté. « Nous comprenons votre impatience, mais Waca est un projet d'envergure qui fait appel à des experts de haut niveau. A partir de 2020, vous verrez des signes sur le terrain. Soyez patients », leur a-t-il conseillé.

Le département de Grand-Lahou fait partie des cinq points chauds définis par le projet, à savoir, Assinie, Grand-Bassam, San-Pedro et Sassandra. Plus de cinq villages sont concernés dans ce département. Les chefs sont venus en grand nombre à cette rencontre. L'occasion était propice pour le préfet pour dissuader les populations à exhumer les corps à l'emporte-pièce.

Ceci pour éviter qu'elles se trompent de corps ou qu'elles s'exposent à des risques sanitaires. « Un arrêté est pris pour les exhumations. Il est maintenant question de nous approcher pour que nous prenions ensemble les dispositions. En ce qui concerne le recasement annoncé des populations sur le site de la Sicor, le préfet n'a pas confirmé.

« Les études ne viennent que de commencer. Les autorités attendent les conclusions avant toute décision. S'il est question de recasement, ce sera fait dans un cadre global. Nous demandons aux populations d'attendre. Ce n'est pas la première fois que nous déplaçons des populations en Côte d'Ivoire. Lors des constructions des barrages hydroélectriques, les populations se sont déplacées », dit-il. Pour lui, il n'y a pas péril en la demeure.

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Pr Ochou Abé Delphin, coordonnateur Waca en Côte d'Ivoire : « Le projet porte sur la résilience des zones »

En quoi consiste le projet Waca ?

Il s'agit d'un projet d'investissement pour la résilience des zones côtières ouest africaines. Il concerne six pays de l'Afrique de l'ouest, à savoir la Mauritanie, le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Togo, le Benin, et Sao Tomé et Principe. La Banque mondiale finance ce projet dans ces pays menacés par l'érosion côtière. Au niveau de chaque pays, des zones pilotes sont identifiées pour rechercher les solutions à ce problème qui impacte négativement les populations. En ce qui concerne la Côte d'Ivoire, cinq points chauds sont concernés. Il s'agit de San Pedro, Abidjan-Port-Bouët, Grand-Bassam, Assinie et Grand-Lahou, qui est la zone pilote.

Que faut-il entendre par résilience des populations ?

Au niveau du cadre politique et institutionnel, le projet va accompagner la Côte d'Ivoire dans la mise en application de la loi du 02 juin 2017 relative à la protection, l'aménagement et la gestion intégrée du littoral. Il faut prendre des décrets, des arrêtés et d'autres textes pertinents. Une agence nationale de gestion intégrée du littoral doit être créée. La zone côtière a une forte concentration de populations, donc économiquement très importante. Il y aura aussi un plan d'action de gestion intégrée du littoral pour qu'au niveau de tout le littoral de la Côte d'Ivoire, on sache véritablement où mener des actions.

Qu'est-ce qui va être fait concrètement à Lahou-Kpanda ?

Plus de 30 millions de dollars, soit 16.800.000.000 CFA ont été affectés à ce village, où une étude socio-économique de la population va être réalisée. A l'issue de cette étude qui va durer 45 jours, les résultats nous permettront d'identifier des activités génératrices de revenus pour les populations vulnérables qui ont perdu leurs moyens de substance à cause de l'érosion, tout comme les pêcheurs et les mareyeuses. Une autre étude porte sur le planting d'arbres à croissance rapide ou la restauration et la plantation des mangroves. Ces plantes sont très importantes dans les zones humides parce que ce sont des zones de reproduction des poissons et des crustacés, en plus elles servent à stabiliser les sols. Une troisième étude, dont le lancement a été fait le jeudi 30 janvier porte sur « l'évaluation des risques naturels et la mise en place d'un système d'alerte précoce ». Grand-Lahou ainsi que certains villages sur la bande côtière sont victimes d'inondations chaque année. L'étude va aider à identifier les zones où on peut réaliser des projets ou pas.

Quelle est la durée globale du projet ?

Dans l'ensemble, ce projet couvre une période de cinq ans, soit de 2018 à 2023. Mais l'étude qui porte sur les risques va durer 9 mois.

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