Sénégal: Dépigmentation en milieu scolaire - Quand les élèves copient les grandes dames...

22 Février 2020

Le phénomène de dépigmentation se note de plus en plus dans les lycées à Dakar. Les élèves la pratiquent certes avec les moyens de bord, bien que certaines écoles l'interdisent.

«Je ne me sens pas bien du tout en teint noir», livre sèchement Mariama sur la raison de sa dépigmentation précoce. La jeune fille de 19 ans, élève en classe de Seconde au Lycée John Fitzgerald Kennedy de Dakar, a commencé la pratique il y a un an par « pur complexe ».

« Je me sentais très obscure, je n'aime pas me regarder dans le miroir et constater que mon teint soit si brun. Honnêtement je n'aime pas me voir noire », dit-elle d'un trait, les quelques tâches sur la main trahie sa fausse nature claire.

Du haut de ses 1m 60, Mariama, le visage légèrement fardé, tapote l'écran de son iPhone. La dépigmentation, évoque chez elle un confort personnel et sa confiance en elle en prend un sacré grade bien qu'elle réfute la raison de l'arme de séduction. « Je le fais pour moi et non pour attirer les hommes ».

« De toute façon les hommes ne préfèrent plus les teints clairs, le postérieur est le nouvel atout pour les attirer », lance dans la foulée son amie, Fatou. Et c'est parti pour une discussion absurde sur les filons de charme des femmes.

Ces lycéennes, ayant l'air insouciantes, sont pourtant bien au fait, des situations dangereuses qui peuvent découler de la dépigmentation.

«Des problèmes peuvent survenir lors de l'accouchement ou encore les yeux peuvent être affectés » explique Fatou qui a su garder son teint. «Je partage la philosophie de William Dubois, je ne pourrai jamais me mettre à la dépigmentation, je suis trop fière de mon teint noir», note-t-elle devant l'approbation de quelques de ses amies de la troupe.

Du bas de gamme pour être claires

Les produits dépigmentant utilisés sont variés. Dans le langage des dépigmentées scolaires les mêmes produits sont notés. De la gamme «Peau jaune» à «So white Carrot», en passant par «Crème Rose», les jeunes lycéennes s'en donnent à cœur joie.

« Je fais un mélange du tube Crème Rose avec un peu de crème Carro White », détaille Maïmouna, élève au lycée mixte Delafosse. Des mélanges amateurs effectués avec des produits au coût accessibles. « Mon lait coûte 6000 F, et la crème 1500 F », informe-t-elle.

Même avec de petites bourses, elles peuvent se procurer les produits mais gare à la qualité. «J'ai utilisé des produits qui étaient très forts en hydroquinone. Mon teint a commencé à virer au vert. Depuis lors, j'essaie de doser mon mélange de sorte d'avoir une mixtion assez équilibré », détaille Thioro, telle une experte en chimie.

«Peau jaune est la gamme la plus rapide pour atteindre son but», narre Adja, le teint clair commençant à subir les contrecoups de la dépigmentation. En seulement deux ans de cure, elle commence à perdre la fraîcheur de sa peau avec de gros boutons sur le visage.

En ce mercredi, l'arrêt des cours est noté au Lycée Galandou Diouf de Mermoz. Des élèves, disposés de manière disparate dans les coins de la cité, se concentrent sur leur pain ou leur tasse de café. «Les laits de corps de moins de 2000 F nous arrange beaucoup. Je mets beaucoup d'eau sur la bouteille pour diluer la quantité d'hydroquinone », explique Maïmouna.

Ainsi, les tubes de moindre qualité et autres produits accessibles financièrement sont une aubaine pour ces novices encore fauchées...

Le petit copain prêt à aider

La dépigmentation demande un financement régulier pour maintenir le teint acquis. Les lycéennes n'ont pas souvent les ressources. Anta, élève en classe de Première compte sur son petit ami. «Chaque mois, il me donne de l'argent pour gérer mes effets de toilette, je pioche sur cette bourse pour gérer mon teint», dit-elle entre deux éclats de rire. «Il n'aime pas que je dépigmente mais il a compris que c'est mon teint, tout ce que je lui demande c'est d'apprécier », poursuit-elle en souriant largement.

«Il faut bien que mes petits amis me servent à quelque chose», lance Codou, une lycéenne dans la vingtaine à l'école des jeunes filles sise à Colobane. «Mes parents ne vont jamais me donner l'argent pour me payer les produits. Mon père n'aime pas d'ailleurs», informe-t-elle.

En plus du financement, se dépigmenter est une action plutôt visible. Difficile de cacher son existence. Quelques élèves préfèrent le pratiquer périodiquement. «Souvent si je deviens trop claire, j'arrête par peur que l'école le remarque», informe Mami Gueye.

Qu'en disent des écoles

Au lycée de commerce Delafosse, un groupe d'élèves inaptes au cours de sport convoque une discussion inopinée.

Le mot dépigmentation semble être un mot obscène pour ces trois jeunes filles en classe de seconde. Sur la question si le phénomène avait épargné leur école, elles échangent un regard indéchiffrable avant d'éclater de rires. Les trois jeunes élèves en classe de seconde, le teint noir fièrement exposé aux rayons solaires, elles attendent la reprise des cours prévue dans une quinzaine de minutes. «Nous avons tellement de camarades qui se dépigmentent que nous en avons fait une banalité dans cette école. "Peau Jaune" fait des ravages», abondent-elles dans le même sens.

Le règlement intérieur de leur école n'interdit pas la dépigmentation. En l'article 7 portant sur les comportements scolaires, la dépigmentation n'y figure pas. Le règlement fait juste mention des poses cils.

Le lycée John Fitzgerald Kennedy, le règlement intérieur tranche le débat sur la question : «la dépigmentation est totalement interdite depuis 1979», note l'assistant du censeur.

Les sanctions peuvent aller jusqu'à la traduction en conseil de discipline de l'élève enfreignant le texte scolaire.

«Il est arrivé qu'une de mes camarades ait été renvoyée par un Censeur après avoir constaté sa dépigmentation », appuie une élève, en plaçant quelques mèches de sa perruque afro, le tatouage de la main se dévoilant malgré le gros bracelet.

«Le règlement intérieur était d'abord affiché au début de l'année pour tenir informés tous les élèves», lance Mame, élève en classe de Seconde dans le lycée.

La dépigmentation est un phénomène social qui n'a pas fini d'attirer toutes les classes de la société. Les jeunes élèves n'y échappent pas...

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