Afrique: Impact économique Coronavirus - Quand la Chine s'enrhume, même le Burkina tousse

Les employés de l'aéroport portent des masques à l'aéroport international chinois de Chengdu Shuangliu.

«Si vous apprenez qu'au Katmandou l'apparition d'une maladie menace la survie des populations, n'avancez pas la distance qui nous sépare pour dire que cela ne nous concerne pas. Nous sommes bel et bien concernés».

La radio Savane Fm, bien connue des Burkinabè, a vu juste à travers cet intermède imaginaire qui passe en boucle sur ses ondes pour inciter son auditoire à rester scotché et à se prémunir contre les aléas de la vie, d'où qu'ils viennent. Ici, ce n'est pas la capitale népalaise qui est atteinte mais la Chine, voisine où sévit depuis fin décembre 2019 l'épidémie du nouveau coronavirus qui a fait plus de 2000 morts et environ 75 000 personnes infectées à la date du 19 février 2020.

Des mesures sont prises çà et là afin de limiter la propagation du COVID19 à travers le monde, mais ses conséquences économiques ne sont pas forcément maîtrisables. Qu'en est-il d'un pays comme le nôtre qui importe la majeure partie de ses marchandises du pays de Mao Zedong ?

Dans son somptueux bureau, logé dans un vaste domaine, sis au quartier Cissin de Ouagadougou, El hadj Hamidou Ouédraogo alias Hamid carreaux dit fréquenter le continent asiatique depuis plus d'une vingtaine d'années (Hong Kong, Thaïlande, Indonésie, Malaisie) dans le cadre de ses affaires.

La dernière fois qu'il a été en république populaire de Chine, c'était en mars 2019 à l'occasion d'une foire annuelle. Mais pour le nouveau rendez-vous qui se pointe à l'horizon, il ne compte pas faire le déplacement à cause du nouveau coronavirus. «Actuellement, l'ambassade a bloqué les visas si bien qu'on ne peut plus effectuer de voyage. Même s'il ne l'avait pas fait, quelqu'un de consciencieux n'irait pas contracter une maladie pour revenir la transmettre à ses compatriotes. Déjà que nous subissons quotidiennement des attaques terroristes, il ne faudrait pas en rajouter !» affirme cet acteur qui s'est fait une solide réputation dans la commercialisation des carreaux et plus généralement des matériaux de construction.

Promoteur immobilier et d'hôtellerie, il ne ressent pas personnellement de plein fouet l'impact du 2019n-CoV mais croit que le Pays des hommes intègres pourrait être celui qui va le plus toussoter si la situation à Pékin devait durer trois mois ; lui qui y importe, selon ses propos, 60% des marchandises consommées, tout domaine confondu (matériau de construction, fer, tôles, carreaux, sanitaires, les effets d'habillement, les motos, les produits alimentaires, l'électronique, l'électroménager, les meubles, entre autres).

Mais à quelque chose, malheur est bon, dira l'homme d'affaires, par ailleurs président de l'Assemblée consulaire régionale du Centre depuis le 28 novembre 2016. Son argument : «c'est un cas malheureux qui doit interpeller nos dirigeants. Ils doivent repenser sérieusement notre système économique, notamment son volet industriel. De nos jours, on ne devrait plus admettre que 90 % des produits que nous consommons soient importés. Autrement dit, nous ne tiendrions pas un mois si nos frontières devaient être fermées pour une raison quelconque ».

Hamid carreaux voit en cette période douloureuse où l'empire du Milieu est grippé et où des puissances économiques traînent déjà les répercussions désastreuses de cette maladie, une opportunité pour nos gouvernants, de «cessez enfin les discours et de poser des actions concrètes», pour dynamiser l'industrie. «Si notre tissu industriel était florissant, on résisterait mieux mais si la situation ne change pas très rapidement, des produits vont manquer et c'est sûr qu'il y aura une augmentation des prix de certains produits», prévient celui qui évolue également dans le BTP (Bâtiment et travaux publics).

Des marchandises bloquées dans les ports

Dans la zone commerciale, aux alentours du grand marché de Ouaga, beaucoup de commerçants qui vendent des motocyclettes, des plaques solaires et accessoires ou des appareils d'animation sont unanimes que le COVID19 ne saurait être sans impact sur leurs affaires maisbeaucoup évitent le micro comme un pestiféré.

Mais El hadj Sayouba Ouédraogo, lui, apparemment, piaffait d'impatience pour s'exprimer sur la question. Il vient tout juste de liquider quelques-uns de ses réfrigérateurs qui inondent sa boutique et obstruent même la devanture de son commerce. La période de canicule qui s'installe est favorable à ce vendeur d'électroménager si bien qu'il a ouvert, il y a trois jours, un autre magasin. Seulement, il craint de ne plus avoir de quoi garnir ses magasins une fois ses stocks d'avant-coronavirus épuisés.

A cause du virus qui donne déjà le tournis à l'économie mondiale, celui qui, depuis 2007 ne commande ses marchandises qu'en Chine a vu ses produits bloqués au port ou dans de grosses boutiques à Beijing. «Cette maladie a d'énormes retombées sur mon business, toutes mes commandes viennent de ce pays alors que mes marchandises sont bloquées dans des conteneurs au port», raconte-t-il.

Son amer constat est qu'il y a déjà des manques pour certains articles prisés aussi bien à son niveau que dans des boutiques qu'il approvisionne. Mais si dans les prochains jours la situation n'évolue pas positivement, Sayouba Ouédraogo, compte y faire le déplacement s'il obtient le renouvellement de son visa, expiré.

«Je suis prêt à prendre le risque pour aller trouver des moyens afin d'acheminer mes marchandises à Ouaga. Même si je dois me rendre à Wuhan, l'épicentre du danger, je me confierai au Seigneur. C'est Lui qui connaît le sort de chacun. Je ne compte pas rester au pays les bras croisés et regarder mes affaires péricliter», indique Sayouba, déterminé à braver les 10 591 km qui séparent son pays natal de celui le plus peuplé d'Asie (1,386 milliard d'habitants en 2017) et surtout le COVID19 dont le nombre de victimes et de personnes infectées croît de façon exponentielle.

Impatience des clients

Les clients de Soumaïla Djiré que sont par exemple les sociétés de transports, eux, s'impatientent déjà. Il est distributeur de pièces détachées de bus et de camions provenant de la Chine. «Des marchandises devaient me parvenir en janvier, mais rien n'y fit. Ensuite, la date du 15 février a été annoncée, mais il n'y a toujours pas de bonnes nouvelles puisqu'il n'y a pas de conteneurs disponibles pour les acheminer», se désole ce jeune homme qui, parallèlement à son apprentissage du mandarin entre 2017 et 2019, avait été piqué par le ... virus des affaires.

Et de poursuivre qu'il a également d'autres conteneurs au port de Lomé dont le connaissement, c'est-à-dire la déclaration contenant l'état des marchandises chargées sur le navire, le nom de ceux à qui elles appartiennent, le prix du frêt, entre autres, devait sortir en février mais compte tenu du fait qu'il n'y a plus de travail, ils y sont toujours parqués.

Selon ses propos, ce sont ses partenaires chinois qui doivent envoyer le document en question avant que celui-ci n'atterrisse dans les mains de son transitaire, celui-là même qui est chargé de faire sortir les articles du port. Le hic, soutient-il, est que ces conteneurs sont déjà entrés en magasinage (pénalité versée lorsque le conteneur reste au port pendant une période donnée) ; le bateau étant toujours garé en attente du connaissement.

Au-delà de l'impatience de ses clients, qui peuvent, de guerre lasse, décider «d'aller voir ailleurs», les frais du magasinage, à écouter le jeune distributeur, risquent de lui coûter de la quinine si bien qu'il ne veut pas se hasarder à donner un chiffre. Il relativise tout de même en indiquant que tous ses déboires ne sont pas uniquement imputables au coronavirus puisque c'est la période des vacances dans l'empire du Milieu (25 janvier au 25 février de chaque année) ; même si certains d'entre eux sont tellement de grands travailleurs qu'ils reprennent leurs affaires plus tôt.

«Avec la période de vacances, il n'y a pratiquement pas de commerçants là-bas, ce qui explique peut-être pourquoi ce virus n'a pas beaucoup touché l'Afrique. Néanmoins, je suis optimiste parce que les médecins trouveront rapidement une solution car si ce problème persiste, c'est tout le monde entier qui en souffrira ; la Chine constitue le cœur du business mondial», conclut-il.

En mi-mai de l'année écoulée, l'ambassadeur de la Chine au Burkina Faso, Li Jian, déclarait que pour la seule année 2018, les échanges commerciaux entre les deux pays avaient atteint 318 millions de dollars, soit une hausse de 56%, tandis que l'exportation des produits burkinabè (principalement le sésame, les noix de karité et d'acajou) vers ce marché mondial était en hausse de 365%, soit plus de 100 millions de dollars. Des données qui pourraient sans doute subir des modifications avec l'apparition de l'épidémie. Selon nos informations, la Chambre de commerce et d'industrie du Burkina Faso (CCI-BF) prévoit, ce 25 février 2020, une rencontre avec les hommes et les femmes de médias pour se prononcer sur l'impact du 2019n-CoV sur l'économie nationale.

Encadré :

Visas pour la Chine

«La demande a considérablement diminué»

(Karim Déméalias Le Papa des Chinois)

Karim Démé, président du point focal au Burkina Faso pour la république de Chine, a affirmé que le coronavirus a un impact considérable sur la demande des visas mais ne dispose pas de statisque pour l'instant.

Quelle est la situation de demande des visas pour la Chine depuis le rétablissement des relations diplomatiques avec ce pays ?

Bien avant la reprise des relations diplomatiques entre nos deux pays, je m'occupais du volet consulat, c'est-à-dire toutes les formalités de visa que les opérateurs économiques sollicitaient auprès de la république populaire de Chine. Avec la reprise, cet aspect devait être transféré au niveau du consul de l'ambassade de Chine mais pour des raisons de calendrier et d'équipements qu'ils sont en train de mettre en place, j'ai été contacté pour poursuivre le traitement de visa comme avant en attendant que la situation soit résolue. Et elle ne saurait tarder.

Peut-on avoir une idée du nombre de demandes de visa par mois ?

Nous avons souvent des demandes mensuelles qui tournent autour de 100 et 200, voire plus. Tout dépend de l'engouement des opérateurs économiques qui gèrent leurs affaires en Chine.

Avec le coronavirus qui y sévit présentement, est-ce qu'il y a un impact sur ces demandes ?

L'impact n'est pas seulement sur le Burkina Faso. Sur le plan international où la Chine exporte beaucoup de marchandises, il y a un impact considérable. Les compagnies aériennes (Air France et d'autres) ont cessé de couvrir la liaison Pékin, ce qui est déjà un handicap pour quelqu'un qui avait l'intention d'y aller. Il y a aussi la psychose et les gens sont de plus en plus prudents, ils veulent avoir des informations plus rassurantes avant de faire le déplacement. Nous constatons à notre niveau que la demande a considérablement baissé.

Une approximation...

Nous n'avons pas encore couvert le mois depuis le début de l'épidémie. Mais il va falloir que nous attendions d'ici à la fin de ce mois pour avoir une situation exacte sur l'effectif. Ce qui est sûr, le nombre a considérablement diminué.

Permettez-moi de clarifier une situation : certains pensent que les autorités chinoises ont émis des mesures d'interdiction. Ils disent que la Chine refuse de délivrer des visas ; ce qui n'est pas le cas. Jusque-là, nous n'avons pas encore reçu de note officielle nous enjoignant de ne plus prendre de demande de visa. La décision revient plus aux acteurs qui y vont pour leurs affaires, ce sont eux qui mesurent le risque et reportent les voyages en attendant une situation plus sécurisante. J'insiste qu'il n'y a pas d'interdiction formelle de délivrer de visas. Cependant, si quelqu'un fait une demande qui concerne des foyers où sévit la maladie, où des populations sont déjà mises en quarantaine, les autorités chinoises vont le déconseiller.

Mais est-ce que notre pays a interdit à nos compatriotes de s'y rendre ?

Non. Pas du tout. A ma connaissance, il n'y a aucune décision qui interdise à nos ressortissants d'y aller. La preuve, nous continuons de recevoir des demandes de visas de certains étudiants qui iront en Chine dès que les conditions seront réunies.

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