Afrique de l'Ouest: Sommet du G5 Sahel à Nouakchott - Aller au concret et à l'urgent

Des Casques bleus retournent à leur hélicoptère après une mission dans le village de Sobane Da, dans la région de Mopti, au Mali.
analyse

Le sommet du G5 Sahel et de la France se tiendra à Nouakchott, Mauritanie, le 24 février courant. Il devrait aller au concret et parer au plus urgent, afin de redonner espoir aux populations sahéliennes. Et sans doute aussi à leurs alliés.

Aller au concret et à l’urgent.

Ces expressions s’entendent par : arrêt des tueries, prise en charge des déplacés internes et des réfugiés, sécurisation vigoureuse des futures zones libérées, puis réinstallation suivi de stabilisation des familles dans leurs localités d’origine. Les projets de développement pourraient être réorientés à l’aune de ces impératifs. Certains seront différés et mis en œuvre, une fois la sérénité revenue au Sahel. Ce pragmatisme est à négocier entre les pays du G5 Sahel et la France, puis entre eux et l’Alliance pour le Sahel, censée mobiliser des fonds de développement en leur faveur.

L’Alliance tient son assemblée générale constitutive, également, dans la capitale mauritanienne, le 25 février. Les deux rencontres sont à mettre à profit pour créer une vision commune quant à la sécurisation et au développement de l’espace sahélien.

Pour les pays membres du G5 Sahel et la France d’un côté et l’Alliance pour le Sahel de l’autre, il s’agit d’une occasion exceptionnelle pour faire converger leurs réflexions et leurs actions vers la réduction de la menace terroriste dans le Sahel. Les atouts, pour ce faire, sont nombreux. Le 13 janvier 2020, à l’occasion du Sommet de clarification, à Pau, la France et ses partenaires du G 5 Sahel ont adopté une nouvelle stratégie anti-terroriste, appelée « Coalition pour le Sahel », bâtie sur quatre piliers. La France, à travers l’Opération Barkhane, et les pays du G 5 combattent l’État islamique du Grand Sahara (EIGS), cible prioritaire, dans la zone dite des trois frontières (Burkina Faso, Mali et Niger) sous un commandement conjoint, récemment installé à Niamey, Niger. Barkhane, désormais, une force de réaction rapide, opère dans ce triangle.

La Coalition sera renforcée par le groupement de Forces spéciales européennes, Task Force Takuba (qui signifie « sabre », en langue Tamasheq). Ce sont des pays nordiques, la Finlande, la Norvège et la Suède qui fourniront l’essentiel des hommes et du matériel, en particulier des drones et des hélicoptères de combat. Takuba va appuyer les combats, sur le terrain, contre les terroristes. La République tchèque va essayer de déployer une soixantaine de soldats, également.

Le renforcement des capacités militaires du G 5 Sahel sera assuré, entre autres, par l’initiative germano-française du Partenariat pour la stabilité et la sécurité du Sahel (P3S). La région de Kidal, au Nord Mali, suspectée d’abriter des groupes terroristes, est en train d’être réinvestie par une coalition de l’armée et de l’administration maliennes. Autre mesure de l’après-Pau : à la fin de ce mois de février la France va dépêcher 600 hommes supplémentaires au Sahel et une centaine de véhicules, soit des blindés lourds et légers, en renfort à la Force Barkhane, qui comptera alors 5100 militaires. L’arrivée d’un contingent tchadien est annoncée pour la même zone des trois frontières.

Le Comité de défense et de sécurité, qui réunit les chefs d’état-major des armées des pays membres du G 5 Sahel et de la France, lors d’une rencontre, à Ouagadougou, Burkina Faso, les 24 et 25 janvier 2020, ont modifié le concept d’opérations de la Force conjointe. C’était en conformité aux décisions prises lors de la conférence extraordinaire des chefs d’État membres du G 5 Sahel, à Niamey, au Niger, le 15 décembre 2019, et à l’occasion du sommet de Pau.

Ainsi, une troupe militaire peut, désormais, poursuivre un groupe terroriste et franchir une des frontières jusqu’à 100 kilomètres à l’intérieur d’un autre pays membre du G 5 Sahel. Il est maintenant possible aussi qu’un bataillon quitte son territoire, c’est-à-dire sa zone d’opération, pour aller en appui à un autre bataillon dans une autre zone de combat. D’autres textes importants de la Force conjointe G5 Sahel, lui permettant une liberté d’action sur le terrain, ont également été revisités, afin d’accroitre sa souplesse. Enfin, l’entrée en scène des drones armés américains et français, fin 2019, est également un atout important.

La Mauritanie, un grand atout

La présidence du G 5 Sahel échoit, ce mois de février 2020, à la Mauritanie. Ce pays a su se protéger des attaques terroristes, depuis une dizaine d’années. Le nouveau président, le général Mohamed Ould Ghazouani, a été chef d’état-major pendant dix ans, puis, quelques mois, ministre de la Défense nationale, pendant cette période. Et, aujourd’hui, son remplaçant à ce poste n’est autre que le général Hanena Ould Sidi, commandant de la Force conjointe du G 5 Sahel, de juillet 2018 à juillet 2019. Autant dire que les deux responsables sont au fait de la problématique sécuritaire régionale.

La Mauritanie est aussi à l’origine du « parler-vrai » au sein du G 5. En effet, suite à l’attaque du Quartier général (QG) de la Force conjointe, à Sévaré, au centre du Mali, le 29 juin 2019, par des terroristes se revendiquant du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), elle avait, notamment, pointé du doigt les faiblesses des armées burkinabè et malienne, proposant des changements au sein du commandement, vite avalisés. Le général Hanena Ould Sidi a réinstallé le QG de la Force conjointe à Bamako, jugeant la zone de Sévaré trop exposée.

À l’approche du Sommet de Nouakchott, les États-Unis ont aussi choisi la Mauritanie pour abriter le plus grand exercice militaire américain en Afrique, Flintlock, du 18 février au 1er mars 2020.

L’autre possible atout pour le G5 Sahel est le retour actif de l’Algérie dans le dossier sécuritaire de cet espace. Ce réveil complète la nouvelle stratégie de lutte contre les groupes terroristes. En quête de légitimité, face au Hirak, le mouvement de contestation politique qui dure depuis un an, le nouveau président, Abdelmajid Tebboune, s’est réapproprié le dossier malien, avec ‘’la bénédiction’’ de la France. Jean-Yves Le Drian, ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, s’est rendu à Alger, le 20 janvier 2020, et s’est entretenu avec les autorités sur la situation en Libye et au Sahel.

Le G 5 Sahel, la France et leurs partenaires se sont, ainsi, dotés des moyens de prendre le dessus sur les groupes armés, dans un avenir proche. Cette ambition est raisonnable et, espèrent certains, prometteuse.

Réorienter le Programme d’investissements prioritaires

Cette phase, essentiellement militaire, passée, l’agenda concernerait la gestion des déplacés internes et des réfugiés. C’est là que pourrait s’accélérer la mise en œuvre des projets du Programme d’investissements prioritaires (PIP), élaboré par le G 5 Sahel, en 2014, et composé de 40 projets régionaux, pour un coût total de 2,4 milliards d’euros. Devant bénéficier aux zones frontalières du Sahel, le programme ambitionne de construire des infrastructures en matière de désenclavement (des routes, des ponts, des liaisons aériennes régulières, une extension et une amélioration de la couverture téléphonique), d’accès aux ressources, à travers des projets agro-hydrauliques et d’électrification, et de gouvernance, avec l’inclusion des femmes et l’appui à la justice.

Le PIP comprend aussi un volet stabilisation d’urgence à exécuter, immédiatement, dans les zones les plus touchées par le terrorisme et donc vulnérables. Ce qui pourrait être reformulé en Programme de réinstallation et de stabilisation d’urgence, et retenu comme action d’envergure prioritaire, au profit des déplacés internes et des réfugiés.

Naturellement, la relation entre la dégradation de la situation sécuritaire dans les pays du G 5 Sahel et le chaos libyen est à garder constamment à l’esprit.

L’inflation institutionnelle et la gouvernance.

À Nouakchott, des interrogations sur la superposition institutionnelle, dans l’appréhension des problèmes du G5 Sahel, pourraient se poser. L’Alliance pour le Sahel est composée de l’Allemagne, de la France et de l’Union européenne dont elles sont, par ailleurs, les leaders. Le Partenariat pour la stabilité et la sécurité du Sahel (P3S) est aussi une initiative prise par ces deux pays. La P3S encourage l’implication de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO). Or, si quatre des pays appartiennent à cette organisation, le Tchad est plutôt membre de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC). Une entente préalable entre les deux organisations sous régionales pourrait s’imposer.

Par ailleurs, un « accord technique » lie l’Organisation des Nations-Unies (ONU), l’Union européenne et les États du G 5 Sahel, pour la fourniture, par l’intermédiaire de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), d’un appui opérationnel et logistique spécial à la Force conjointe du G 5 Sahel. Cette inflation institutionnelle est diversement appréciée par les chefs d’États sahéliens.

En outre, en accord avec l’Alliance pour le Sahel, le volet Gouvernance du PIP devrait dépasser les deux composantes préconisées, à savoir l’inclusion des femmes et l’appui à la justice. Il est temps de réaliser que même les opérations militaires ne sauraient réussir sans une gouvernance vertueuse des États, de manière générale, et des Forces de défense et de sécurité (FDS), en particulier. Les appuis et les aides financières doivent être doublés d’exigences et de mesures strictes, dans leur gestion. Pendant que des civils et des soldats meurent, quasi-quotidiennement, est-il supportable d’apprendre, via des media et des réseaux sociaux des cas de détournements de fonds, destinés à l’équipement et à la prise en charge des FDS ?

Selon les États, dans l’espace du G 5 Sahel, entre 18 et 32% des ressources sont consacrées à l’effort sécuritaire. La première urgence, en somme, est la gouvernance…

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