Sénégal: Moussa Diaw, enseignant chercheur à l'UGB sur la stratégie politique du président de la république - «Il y a des contradictions avec le discours de Macky Sall»

25 Février 2020

En appelant le président du parti Rewmi, Idrissa Seck, et celui du Grand parti (Gp), Malick Gakou, à l'unité, lors de la cérémonie organisée par le Parti socialiste (Ps) pour rendre hommage à son feu Secrétaire général, Ousmane Tanor Dieng, le président de la République, Macky Sall, «rompt avec la logique de la démocratie».

C'est l'avis de l'Enseignant chercheur à l'Université Gaston Berger (Ugb), Moussa Diaw, qui estime que le discours d'unité du président cache une stratégie de vouloir se pérenniser au pouvoir en impliquant l'opposition dans sa gestion pour taire toute dissonance. Le Professeur de Science politique trouve, par ailleurs, paradoxal que le dialogue politique soit bloqué par la majorité qui en est l'initiatrice. Il reste catégorique que c'était à elle de faire le plus de concessions.

«D'abord, il n'y a pas une clarification du jeu politique. Le président n'a pas voulu éclaircir sa position par rapport au mandat. Il n'a pas voulu être clair sur cette question, alors que c'est fondamental dans une démocratie. Les citoyens et les leaders politiques ont besoin d'être édifiés sur les enjeux. Parce que c'est important. On ne sait pas s'il va quitter s'il termine son deuxième mandat, ou bien il va se repositionner. Cela constitue des enjeux à venir. Les leaders politiques ont besoin de clarification pour que les règles du jeu soient claires, afin que chacun se positionne par rapport à cela.

Le Discours traduit un rapprochement avec Idy et Gakou

Ensuite, l'occasion qu'il a choisie pour faire un appel en présence de deux leaders, en l'occurrence Idrissa Seck et Malick Gakou de l'opposition, cela traduit un rapprochement entre lui et ces deux leaders-là. D'aucuns avaient même parlé de deal. Moi, je n'irais pas jusque-là. Dans tous les cas, il y a un rapprochement et le discours le traduit. Le discours sur l'unité, sur la fin des confrontations au niveau politique, si véritablement ce vœu se réalise, cela veut dire qu'on n'est pas dans une démocratie. Parce que la démocratie veut une opposition, un débat contradictoire au niveau du jeu politique, que chacun donne ses idées. Il faudrait que l'opposition joue son rôle de contrôle, de proposition et de critique. L'unité, oui, mais la République n'est pas menacée, il n'y a pas de crise. Chacun doit remplir sa mission, jouer sa partition pour le renforcement de la démocratie.

La Stratégie de la pérénisation au pouvoir

Ce qu'on comprend de la stratégie qui est développée, c'est celle qui s'inscrit dans la durée. Ça veut dire que le président veut appeler l'opposition à travailler avec lui, l'impliquer dans sa gestion. C'est une stratégie qui vise à se pérenniser au pouvoir et à responsabiliser l'opposition qui n'aura plus rien à dire, si jamais elle participe dans sa gouvernance. Même s'il évoque l'unité, la responsabilité, etc, on comprend que tout ça est formel. Mais, derrière, il faut comprendre que c'est une stratégie d'implication et de s'inscrire dans la durée en terme politique. C'est ce qui explique qu'il n'a jamais voulu clarifier son jeu politique, même si son ancien Premier ministre a évoqué cette possibilité-là. Vous voyez toutes les contradictions qu'il y a : d'un côté, il prône l'unité et de l'autre on voit la démarche évoquée par le Premier ministre qui vise à se pérenniser.

Il y a une énorme contradiction. Cette contradiction cache le jeu d'une stratégie visant à rassembler l'ensemble des acteurs politiques de manière à taire toutes les dissonances. Ce comportement-là ne renforce pas la démocratie. Sinon, il n'a plus besoin d'opposition. Cela affaiblit la démocratie. Si tout le monde adhère à sa politique, il n'y a plus lieu de parler de démocratie.

Cela sous-entend aussi un partage du gâteau national en tenant compte du comportement des hommes politiques, de ce qui les intéresse, c'est-à-dire les positions de pouvoir et d'accumulation. Telle ne doit pas être la motivation des hommes politiques. Un leader, sa motivation, c'est de gouverner et de satisfaire les besoins des populations. Alors que Dieu sait qu'aujourd'hui, il y a énormément de problèmes dans le paysage politique sénégalais tout comme au niveau des populations. A mon avis, ce discours rompt avec la logique de la démocratie.

C'est la majorité qui bloque le dialogue

Concernant le dialogue national, on voit qu'il pose problème. Parce qu'on pensait que ce dialogue pouvait régler un certains nombre de questions qui se posaient au niveau social, économique, etc. Mais, on se rend compte que paradoxalement, c'est la majorité qui bloque. Parce que même sur le sujet du cumul de mandat de président de la République et celui de chef de parti, l'opposition souhaiterait qu'il y ait cette rupture-là, c'est-à-dire que le président se mette au-dessus de la mêlée et qu'il soit un président qui gouverne et arbitre. Nous prenons souvent l'exemple de la France. En France, il n'a pas de cumul de mandat. Dès que le président est élu, il choisit un successeur au niveau de son parti. C'est cela la démocratie parce qu'on ne peut pas être juge et partie. Je pense que c'est une erreur que Wade a fait et ça ne lui a pas porté bonheur. Maintenant, Macky Sall continue de cumuler. Ce n'est pas une bonne méthode. Si on veut vraiment avoir une gouvernance transparente, il faut jouer le rôle d'arbitre et s'occuper de la présidence qui est une action vraiment prenante plutôt que de s'occuper de son parti avec toutes les actions qui sont menées contre son parti.

Manque de Sincérité dans le dialogue politique

D'un côté, on initie le dialogue politique et paradoxalement, c'est la majorité qui le bloque. Ce même paradoxe, on l'a dit tout à l'heure, dans le discours politique, se reproduit au niveau du dialogue. Parce que le dialogue politique, actuellement, est bloqué par la majorité, alors que c'est elle qui avait initié ce dialogue politique. C'est elle qui devait faire plus de concessions que l'opposition. Alors que c'est l'inverse qui s'est produit. A mon avis, il n'y a pas une certaine sincérité dans ce dialogue-là. Parce que ce sont les vraies questions fondamentales qui font avancer les démocraties.

Il faut absolument des réformes pour que ça puisse aller dans le sens du renforcement de la démocratie et du jeu politique. Il y a des contradictions avec le discours du président de la République. Cette volonté de rassembler et de régler les questions politiques ne se traduisent pas par les faits. Au niveau du dialogue national, il n'y a pas cette volonté de dépasser les contradictions. Il y a une grande part de la responsabilité de la majorité qui ne veut pas faire de concessions. Si elle ne veut pas faire de concessions, on arrivera à un blocage».

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