Congo-Kinshasa: Le prof André Mbata interpelle les économistes et chercheurs congolais

25 Février 2020
billet

Samir Amin, qui prônait la «déconnection» comme conséquence de la pratique meurtrière de la «théorie du centre et de la périphérie», regrettait il y a quelques années que la plupart de nos économistes soient restés très accrochés au modèle libéral et passent leur temps à vanter les politiques des institutions de Bretton Woods, qui ont pourtant montré leurs limites, au lieu de penser aux alternatives pour le développement.

Un collègue de New Delhi me taquinait récemment en déclarant que les pays africains n'avaient pas encore produit des économistes critiques de la trempe de l'indien Amartya Sen.

Pourtant, le «berceau de l'humanité» et donc aussi de la civilisation (Cheik Anta Diop) avait produit plusieurs «dieux» que l'Occident a refusé d'adorer comme «le Pharaon du Savoir» (Diop) lui-même!

Cependant, la plupart de nos économistes seraient devenus des «garçons de course» des institutions de Bretton Woods et auraient accepté le statut d' «assistants» de leurs «économistes en chef» pour nous prêcher l'évangile du «Washington consensus», qui est pourtant loin d'être une «bonne nouvelle» au stade actuel du «développement de notre sous-développement».

Dans le domaine de l'économie comme dans plusieurs autres domaines (bâtiments, ponts, chaussées, agriculture, mines, numérique, technologies de l'information... ), nous avons encore besoin des Indiens, des Chinois et des Occidentaux pour nous aider à reconstruire nos pays, malgré le nombre des «universités» et établissements d'enseignement supérieur qui pullulent dans un pays comme la RD Congo.

L'enseignement et la recherche scientifique tardent à devenir une priorité pour les gouvernants.

Pour leur part, plus préoccupés par les besoins de leur survie matérielle, les universitaires congolais semblent avoir déserté le monde de la recherche et ne se sentent guère interpellés par le fait qu'aucune de leurs universités ne soit classée parmi les 200 meilleures universités africaines, tout en continuant à inonder le marché des diplômés.

L'on assiste à une démission, une trahison et une défaite collective de la pensée.

Il y a bien sûr quelques exceptions qui confirment malheureusement la règle de la médiocrité et de cette défaite collective de la pensée.

Pour revenir à l'économie, les critiques du modèle libéral dominant et de l'aide au développement qui ont été formulées par certains de nos brillants économistes n'ont pas fait l'objet de beaucoup de publicité ... parce qu'elles remettaient en cause «le modèle».

Il en est ainsi de celles plus récentes de la jeune économiste zambienne Dambisa Moyo qui avait démontré dans son livre intitulé «Dead Aid» (Aide mortelle), publié en 2009, que l'aide au développement avait contribué à augmenter la pauvreté en Afrique.

Il en est de même des critiques plus anciennes de Samir Amin ou de Thandika Mkandawire.

C'est donc sans surprise qu'une récente étude menée au sein de la Banque mondiale a conclu du reste tardivement que l'aide au développement nourrit la corruption des pays pauvres.

Ainsi, la corruption déplorée dans nos pays n'est pas le seul fait des Africains. Des institutions internationales, des sociétés multinationales et même des gouvernements des pays étrangers qui s'érigent en donneurs de leçons de bonne gouvernance entretiennent directement ou indirectement la corruption en Afrique.

Plus d'un demi-siècle après les indépendances, contrairement à leurs collègues sud-américains, indiens, chinois, coréens ou d'autres sud-asiatiques, il me semble que sur le plan de la pensée, nos économistes ne se sont pas encore sentis interpellés pour réfléchir sur les alternatives qui nous permettent de sortir durablement de la situation d'éternels assistés se nourrissant des mamelles des institutions de Bretton Wood pour contribuer a la Renaissance africaine.

Même si les phénomènes sociaux sont totaux, il est navrant de constater que les débats actuels en RDC tournent uniquement autour des questions politiques et juridiques alors que la situation dans laquelle nous nous trouvons interpelle également les spécialistes de l'économie, de l'agronomie, de l'éducation, des sciences de la santé, des sciences «exactes», des technologies de l'information, du management, des constructions et d'autres.

Comme universitaires, nous avons trop parlé du droit et de la politique, mais trop peu de l'éducation, de l'enseignement et de la recherche scientifique, pourtant indispensable dans tous les domaines, y compris celui de l'économie.

Dans «Social science and imperialism», Claude Ake condamnait l'impérialisme en sciences sociales qui fait que même dans leurs enseignements, plusieurs universitaires africains ne font que «recycler» les concepts imposés dont ils deviennent des répétiteurs. Il suffit qu'un économiste de la Banque mondiale ou du Fonds monétaire international produise un concept pour qu'il soit immédiatement consommé par des dirigeants africains et d'autres universitaires de service qui s'occupent de sa diffusion dans les médias publics et dans les amphithéâtres des Facultés des sciences économiques et de gestion!

«Ajustement structurel», «bonne gouvernance», «équilibres macro-économiques», «croissance inclusive»... , nous avons entendu parler de toutes les théories économiques libérales et accepté toutes les conditionnalités qui n'ont malheureusement pas débouché sur l'amélioration des conditions de vie de nos populations.

La «pauvreté» est devenue la principale richesse de nos pays et nos richesses la pauvreté de nos peuples!

Le constitutionnaliste en appelle à une réflexion froide sur les alternatives qui nous permettent de construire une économie puissante et prospère au coeur de l'Afrique et de mettre fin au paradoxe congolais qui fait que nous soyions l'un des pays les plus riches de la planète mais avec l'une des populations les plus pauvres.

Ou sont les économistes congolais? Cette situation devrait nous interpeller au plus haut point.

Les temps présents devraient d'abord être ceux de la pensée ou de la réflexion sans laquelle il nous est impossible de bâtir un pays plus beau qu'avant.

La Banque Mondiale et le Fond monétaire international n'ont jamais développé un pays.

Par ailleurs, ce n'est ni Trump, ni De Gaulle, ni les patrons de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international qui me contrediront: les Etats n'ont pas d'amis; ils n'ont que des intérêts.

La RD Congo ne saurait être développée par un gouvernement étranger ou une institution internationale. Le développement du Congo est et restera d'abord l'oeuvre des Congolais eux-mêmes et le fruit de leur génie collectif.

Nous devrions revisiter les théories apprises principalement dans les universités étrangères, mais qui ne conviennent pas nécessairement au contexte de nos pays ou de nos économies.

L'on ne peut qu'être révolté de voir des économistes de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international venir tous les deux mois enseigner à nos gouvernants et même aux universitaires d'un niveau scientifique parfois plus élevé.

Peu importe les critiques parfois acerbes et aveugles formulées contre eux, nous avons besoin de nos Keynes, Amartya Sen ou Samir Amin.

Pour sortir de l'enfer du sous-développement et de la dépendance, iI nous faut définitivement mettre fin au complexe et cesser de dormir sur «La natte (de la pensée) des autres» pour emprunter le titre de l'un des ouvrages de Joseph Ki-Zerbo.

A force de dormir sur la natte des autres, on fait le rêve des autres et dans l'intérêt des autres.

Nous ne bâtirons pas un pays plus beau qu'avant si nous devrions continuer à dormir sur «la natte de la pensée des autres» en économie ou dans d'autres domaines du savoir.

Plus de: Le Phare

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