Sénégal: Guinaw Rails -Nord - Quand la dèche incite à la débrouille

25 Février 2020

Le quotidien des populations de Guinaw Rails-nord, commune nichée dans le Département de Pikine, est des plus pénibles. Beaucoup d'entre elles croupissent dans une extrême indigence. La débrouille est leur ultime recours pour se dépêtrer de ce dénuement.

Ce matin, la lumière du soleil est éblouissante. De rares nuages, éclatants de blancheur, défilent dans un ciel d'un bleu authentique.

En un seul sursaut, Guinaw Rails-nord revient à la vie. Les demeures étroites rejettent leur trop-plein dans les labyrinthes du «ghetto». La clarté flatteuse et pleine d'espoir du jour indiffère les âmes habitant les lieux.

Le réveil semble brutal pour certains pères de famille. Ils cherchent refuge dans la rue à cette heure matinale pour chasser l'indicible morosité. Le dehors n'est pas fameux. Ça empeste ! Une eau noirâtre et nauséabonde se dégage des égouts. Des crottins de cheval viennent enlaidir davantage le décor.

Quelques hommes, visages plissés, emmitouflés dans de modestes habits après un rapide débarbouillage, quittent leur domicile pour un itinéraire imprévisible.

Une fois de plus, ils retournent à leur «gorgoorlu» (débrouillardise) quotidien quelque part dans la capitale sénégalaise, espérant revenir le soir avec quelques menues monnaies pour la survie de la famille.

La faim a rongé certains êtres toute la nuit. Les mères de famille se dépêchent vers les boutiques de fortune ou vers les tables des vendeuses de «ndeki» (petit déjeuner), à la quête de pains et de tartines pour la marmaille.

«Le petit déjeuner est un luxe ici. Dans beaucoup de ménages, seul le repas de midi est assuré. Pour le reste, chacun se débrouille», confie un riverain.

Papa, maman et les «gosses» dans la même piaule

Dans un triste décor, Adama Diatta attise le feu pour préparer le déjeuner. À 14 heures et demie, elle vient de poser la marmite sur le fourneau. «Je prépare du riz au niébé». Des «fricots» que la dame de 35 ans, le visage agressé par les rides, a obtenus par la grâce des voisins.

Cinq cents grammes de riz et un sachet de niébé pour tromper sa faim et celle de ses quatre filles. «C'est tout ce que nous pouvons nous offrir.

Mon mari est parti pour le village et n'a rien laissé ici. Je vendais du « bissap » au marché Thiaroye pour assurer la maigre pitance. Mais ayant accouché il y a deux mois, je n'ai pas la force de mener une quelconque activité pour le moment», gémit-elle, la mine blême, les lèvres enflées.

La famille vit dans une ruine. La maison manque de tout, ni portail, ni toilettes, encore moins de l'électricité. La grande cour est tapissée d'herbes sur lesquelles reposent quelques meubles de fortune. «Les pluies ont détruit tous nos bagages. Il ne nous reste plus rien.

Mon mari, mes petites et moi-même dormons tous dans la même pièce et sur des nattes», renseigne cette âme démunie, de sa voix rauque et pleine d'émotions. Point d'alternatives pour cette dame désemparée allaitant un nourrisson.

Si ses colocataires ont vite fait de déménager après que les eaux pluviales ont englouti la maison dont le toit en ardoise menace de s'effondrer, Adama, elle, ne pouvait se permettre un tel luxe : «Je n'ai nulle part où aller».

Aujourd'hui, jour de fortune, la famille Diatta savourera ce repas. Pour demain, seul Dieu sait ! Le dîner, vestige d'un autre temps, est une formidable aubaine tombée du ciel dans ce «bled».

«Mon seul garçon veut braver la mer»

«Pourquoi vos enfants ne vont-ils pas à l'école ?» À cette question, Marie Thérèse Dione répond par des sanglots. Le souffle coupé, les yeux cachés derrière un morceau de tissu, la sexagénaire peine à expliquer son chagrin. «C'est mon plus grand regret. Je n'avais pas les moyens de les inscrire», affirme-t-elle.

En face de son étal de fruits (orange, tranches de pastèque, bonbons... ) installé juste à droite de la porte rouillée de son domicile, la dame au gabarit imposant récolte, chaque jour, avec son petit business, quelques pièces pour assurer la dépense quotidienne de la famille.

«Mon époux est âgé et malade. Mes enfants ne travaillent pas. Le seul garçon que j'ai veut braver la mer pour se rendre en Europe».

Une à une, ses trois filles âgées entre 15 ans et 22 ans viennent lui réclamer le petit déjeuner. La «daronne» sort d'un panier caché sous la table des bouts de pain proportionnellement coupés. Elle les distribue avec une pièce de 50 FCfa à chacune pour la tartine.

Marie Thérèse souhaite au plus vite rompre avec cette vie : «Dès que je le pourrai, j'irai habiter ailleurs avec ma famille. Ici, on ne peut pas leur assurer une bonne éducation». En attendant, la bonne dame veille, d'un œil affectif et désemparé, sur son foyer, dans le difficile quartier Guinaw Rails-nord.

Se gaver de fruits pourris après l'accouchement

Dans une pièce si petite qu'un homme de grande taille aurait du mal à y allonger ses jambes dorment quatre jeunes. Le domicile de Ngoné Seck manque de tout.

En plus de ses sept gosses, elle a, sous son aile protectrice, trois innocents fils de son frère décédé, deux autres d'une sœur partie à la fleur de l'âge et trois bonhommes souffrant d'un handicap qui, faute d'avoir où crécher, sont venus chercher refuge dans sa minuscule demeure prise en location. Malgré une drépanocytose sévère, la veuve se démène comme un beau diable pour la survie de ses protégés.

«Je me suis réveillée avec 700 FCfa dans la poche. Hier, je n'ai pas pu me rendre au marché Colobane pour vendre de la friperie et récolter quelques sous pour les besoins quotidiens». Vêtue d'une robe toute blanche assortie à un foulard noir, la cheffe de famille dégage une sérénité contagieuse.

«Mes deux filles aînées, qui ont arrêté leurs études à cause de ma maladie, me demandent tous les jours ce qu'elles deviendront si je mourrai demain?» Une question à laquelle elle répond toujours par le silence de la prière, en fervente «Yaye Fall» (Ndlr - femme membre de la communauté des Baye-Fall).

Son dernier fils, Ngoné a dû le mettre au monde chez elle faute de moyens et d'assistance. C'est seulement après cette péripétie que la drépanocytaire, tenant difficilement sur ses vigoureuses jambes, s'est rendue au poste de santé de la localité.

À défaut de pouvoir s'acheter une ordonnance de 10.000 FCfa, la femme de 39 ans avait opté pour une solution des plus risquées : «J'ai envoyé une de mes filles me chercher des restes de fruits, certainement pourris, sur le sol insalubre du marché Sandika. Je les ai bouillis puis j'ai imploré le Seigneur de me redonner la santé avant de boire la tisane». Cet épisode, loin de l'abattre, a ravivé sa foi.

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