Afrique de l'Ouest: Mendicité - Le Sénégal, eldorado des mendiants de la sous-région

27 Février 2020

Le Sénégal serait-il devenu un eldorado pour les mendiants de la sous-région ? Ces derniers, en nombre important, envahissent de plus en plus le «marché» sénégalais de la mendicité.

Une femme, embonpoint bien entretenu et portant un bébé sur le dos, se faufile entre les véhicules bloqués dans un embouteillage sous un soleil de plomb.

Elle ne comprend pas un seul mot wolof mais parvient à rendre le cœur des automobilistes accessible à la compassion. Ils la gratifient de quelques menues monnaies.

Puis, elle s'en va rejoindre ses infortunés «acolytes» assis à l'intersection de la Cité des eaux. Hommes, femmes, garçons et filles et même des nourrissons se sont emparés de ce lieu. Ils y mangent, s'y accordent du répit de temps en temps et espèrent y trouver fortune.

Ils ont un point commun : aucun d'eux n'est sénégalais. Ils viennent du Mali, de la Gambie, de la Guinée-Bissau, de la République de Guinée, du Niger, du Burkina Faso et même de la Sierra Leone.

On les voit partout dans les artères de la capitale. Ils «guettent» les bienfaiteurs à hauteur des feux de signalisation, des ronds-points stratégiques, à la sortie des banques... Leur business, c'est faire la manche, espérant nourrir leur famille d'ici et d'ailleurs.

Au Rond-point faisant face aux Cours sainte Marie de Hann, ils ont fini de faire partie du décor. En cette matinée de lundi, le soleil envoie sa chaleur sur la terre, mais il ne les rebute point. On met un léger voile sur la tête pour aller à la rencontre des âmes charitables.

Ici, l'ambiance est bon enfant. On rit, on s'esclaffe ! Leur dialecte nous est inconnu. «Nous venons du Mali», affirme la plus âgée des femmes, en tressant sa fille. Notre «intrusion» casse l'ambiance. Difficile de leur tirer un mot de plus.

«Nous nous sentons en sécurité au Sénégal»

Quand la confiance s'est installée, l'un des rares à se débrouiller en français accepte de se livrer. «Nous ne faisons de mal à personne. Nous venons ici le matin pour mendier et, à la tombée de la nuit, nous rentrons tous ensemble.

Si nous avons préféré le Sénégal à d'autres pays limitrophes, c'est parce que nous nous sentons en sécurité ici», lance Salifou, lunettes bien ajustées laissant entrevoir un œil endommagé.

Ce groupe de plus de dix personnes venues d'un ailleurs tumultueux pour trouver un mieux-être au Sénégal est presque devenu une famille.

Ce sont des couples, des amis, des parents originaires de la même contrée. Selon Salifou, âgé de 40 ans, c'est un groupe de cinq qui a rejoint en premier il y a un peu plus de trois ans.

«Au fur à mesure, ils ont envoyé les frais de transport aux autres qui les ont rejoints», explique-t-il. Boukary, lui, est un non-voyant. Il est tout le temps accompagné de sa fille. Ils préfèrent faire la manche à l'intérieur des quartiers comme Hann Mariste que d'inhaler la pollution émise par les voitures.

Ayant élu domicile à Dalifort où le loyer lui revient à 5000 FCfa par mois, il est hors de question pour lui de révéler sa recette journalière. Mais, il n'est pas près de rentrer.

BOURAMA, MENDIANT MALIEN : «Je suis venu au Sénégal avec ma famille après l'attaque de mon village»

Bourama est originaire du Mali. Il a fait de Hann Mariste son fief. Portant des haillons, il est le prototype du mendiant professionnel.

Entre un français approximatif et un wolof plus proche du baragouin, il parvient tout de même à se faire comprendre. Il est arrivé au Sénégal quand son village a été attaqué par des djihadistes.

«Une partie de ma famille est à Bamako ; je suis venu au Sénégal avec ma femme et mes deux enfants», explique-t-il en désignant de son index ridé sa fille qui lui sert de guide. Occupant une maison abandonnée à la Cité des eaux, Bourama ne se plaint pas.

Avec des recettes journalières qui varient entre 5.000 et 10.000 FCfa, il ne dépense presque rien pour la nourriture. Les voisins le gratifient de leurs restes.

Chaque matin, révèle-t-il, la famille se divise en deux groupes qui partent à la quête de l'aumône. Un business qui rapporte et dans lequel il semble se plaire.

D'ailleurs, assure-t-il, une seule chose peut le ramener au pays : le retour au calme. Ce qui, selon lui, «reste une utopie». «Cette histoire ne finira jamais», dit-il, abattu.

La ruée des «maîtres coraniques» de la sous-région

Selon Niokhobaye Diouf, Directeur de la Protection de l'enfance, des enquêtes ont révélé que plusieurs individus se disant maîtres coraniques venant de la sous-région se sont installés dans la capitale et dans beaucoup de régions avec leurs talibés.

Le Coordonnateur de la région de Dakar de la Fédération nationale des maîtres coraniques, Kéba Gaye, confirme que le phénomène existe. «Ces individus sont mus par le seul désir de vivre de l'exploitation des enfants.

Il y en a qui font des pieds et des mains pour avoir la nationalité sénégalaise afin d'élargir leurs possibilités et de mieux exploiter les enfants. Je suis convaincu qu'ils ont des relais qui les protègent.

Nous les mettons souvent en garde mais, sans l'accompagnement de l'État, nous ne pourrons pas y arriver», dit-il, non sans souligner que ces maîtres coraniques sont très mobiles dès qu'ils sentent une quelconque menace.

70% des mendiants ne viennent pas des «daaras»

S'il est jeune, le mendiant est souvent assimilé à un talibé venant d'une école coranique. Selon Human Rights Watch, ils sont près de 50.000 enfants. Mais une bonne partie d'entre eux pratique cette activité librement et ne vient pas des «daaras».

Moustapha Lô, Président de l'Association des maîtres coraniques, estime que la plupart de ceux qui mendient ne sont pas dans les «daaras». «Un enfant qui mendie, c'est juste pour chercher de quoi manger. Si quelqu'un fait la manche jusqu'à certaines heures, c'est parce qu'il ne vient pas d'un « daara ».

Un talibé ne peut pas être dans la rue jusqu'à certaines heures», dénonce-t-il. Moustapha Lô indique que des enquêtes menées par ses collègues ont révélé que «plus de 70% des mendiants ne viennent pas des « daaras »».

Il ajoute que le rapport des Sénégalais à l'aumône pousse beaucoup de familles démunies à envoyer leurs enfants dans la rue. «Mais on met tout sur le dos des « daaras »», déplore-t-il.

Les petites nigériennes sous le regard vigilant de leurs mères

Au Croisement Cambérène, l'arrêt grouille de monde comme d'habitude. Mais le décor connaît un petit changement. Des filles de teint clair et à la chevelure longue disputent la chaussée aux piétons. Elles ne tendent pas seulement la main, elles s'agrippent aux passants.

«Sarakh, sarakh... » (aumône), répètent-elles, provoquant toutes sortes de réactions, le tout sous le regard presque indifférent de leur maman allaitant un frêle nourrisson. À en croire M. Cissé, vendeur de café à l'arrêt, elles viennent du Niger.

«Elles avaient disparu pendant un bon moment mais, depuis quelques jours, elles reviennent petit à petit», renseigne-t-il.

Il y a quelques années, une flopée de petites filles nigériennes prenait possession des rues dakaroises, particulièrement l'avenue Cheikh Anta Diop. L'histoire se répète.

Sur 1585 enfants retirés de la rue, 635 sont des étrangers

«Sur les 1585 enfants retirés lors de la première phase, les 950 sont des Sénégalais, plus de 400 sont Bissau-guinéens et les 200 des Gambiens, Maliens et quelques Sierra-Léonais».

Les statistiques sont données par le Directeur de la Protection de l'enfance. Niokhobaye Diouf estime que cette situation résulte de plusieurs facteurs. Il y a d'abord la porosité des frontières, la libre circulation des personnes et des biens dans l'espace Cedeao.

protection des enfants : Plaidoyer pour des mesures plus corsées

Quand le Ministre sénégalais des Affaires étrangères avait convoqué les ambassadeurs et les consuls des autres pays pour leur dire de prendre des mesures contre l'exploitation des enfants, cela avait offusqué un diplomate. «Un ambassadeur s'est levé pour dire que le Sénégal n'a pas le droit d'interdire l'entrée de ses ressortissants dans son territoire.

Quand ils quittent leur pays pour venir au Sénégal, ils y retrouvent une partie de leur famille. Certains sont mariés à des Sénégalais», raconte le Directeur de la Protection de l'enfance, Niokhobaye Diouf, rapportant les propos du diplomate.

À ses yeux, c'est ce qui rend les choses compliquées. C'est pourquoi, pense-t-il, il faut instaurer des titres de voyage ou des conditionnalités qui feront qu'un adulte n'aura pas le droit de convoyer six à cinq enfants dans les bus sans autorité parentale. «On ne doit pas traverser une frontière avec autant d'enfants aussi facilement», dit-il.

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