Guinée Bissau: Cacophonie post-électorale

Cérémonie d’investiture du gouvernement du Premier ministre, Nuno Nabian (désigné par Umaro Sissoco Embalo) au palais présidentiel, au soir de ce lundi 2 mars 2020.

L'imbroglio politique est à son comble

C'est encore la bérézina politique en Guinée-Bissau malgré l'organisation, à la fin de l'année dernière, de la présidentielle qui a vu la victoire, au second tour, du moins selon la commission électorale, de Umaro Cissoco Emballo issu de l'opposition, face au candidat du parti historique et ultra dominant du PAIGC, Domingos Simoes Pereira. On pensait, naïvement peut-être, que cette fois-ci au moins, l'histoire tumultueuse de ce pays lusophone d'Afrique de l'Ouest dont aucun président n'a pu parvenir à la fin de son mandat depuis son indépendance en 1974, allait cesser de bégayer non seulement à cause du ras-le-bol de la majorité des Bissau-Guinéens ulcérés par une classe politique et une hiérarchie militaire irresponsables, mais aussi de l'implication accrue de la communauté internationale et de la CEDEAO dans la stabilisation du pays.

Erreur ! La confirmation de la victoire de Umaru Emballo est, jusqu'à l'heure où vous lisez ces lignes, retardée par une Cour suprême indécise. Et l'on assiste à des allers et retours pour le moins inquiétants entre la Commission électorale nationale et la plus haute juridiction du pays habilitée à valider les résultats et auprès de laquelle le candidat malheureux a introduit des recours. On n'aurait rien trouvé à redire si cette bataille juridique sur la transparence du scrutin, ne se déroulait pas dans un pays où tout est prétexte à coup d'Etat, et si la Cour suprême n'était pas soupçonnée d'être partisane et de connivence avec le candidat plaignant.

C'est donc dans une ambiance de suspicion réciproque, où chacun des protagonistes a peur d'être court-circuité par l'autre, que ce que l'on redoutait s'est produit le 27 février dernier à Bissau, avec l'investiture, dans le luxueux hôtel Azalaï de la capitale, du candidat déclaré élu, Umaru Cissoco Emballo d'une part, et d'autre part, du président de l'Assemblée nationale populaire, Cipriano Cassama, investi le lendemain comme président intérimaire devant le Parlement monocaméral dont les députés sont majoritairement issus du PAIGC.

On ne laissera pas le PAIGC continuer indéfiniment à jouer le rôle du mauvais perdant

Ce dernier a dû battre en retraite en déclarant, hier, 1er mars 2020, qu'il renonçait à son poste pour, dit-il, des raisons de sécurité. Mais le malaise demeure tout de même. On n'est pas encore au stade de coup d'Etat, la CEDEAO veillant jusqu'ici au grain. Mais on est en droit de se demander si ces militaires qui ont fermé le palais du gouvernement qui abrite les principaux ministères, le palais de justice, et occupent depuis vendredi la radio et la télévision publique, ne seront pas tentés de perpétuer la tradition en franchissant encore une fois le Rubicond de la bêtise sous le prétexte de rétablir l'ordre et de remettre la Guinée-Bissau sur la sinueuse voie de la démocratie.

Espérons que la CEDEAO qui a pris conscience qu'il y a de l'eau dans le gaz depuis que la Cour suprême a apparemment décidé de marquer le pas dans la proclamation définitive des résultats, va abandonner sa position prudentielle pour sommer les différents acteurs de tout mettre en œuvre pour sortir de cet imbroglio politique plein d'incertitudes pour eux-mêmes et pour la Guinée-Bissau. Seulement voilà, les chefs d'Etat de la sous-région sont embarrassés par cette situation pour le moins imprévue et face à laquelle ils ne savent pas s'il faut faire respecter la légalité constitutionnelle en laissant à la Cour suprême le temps de se prononcer sur la validité des votes, ou s'il faut prévenir le risque de voir les choses partir en vrille en tapant du poing sur la table et en menaçant ouvertement de sanctions tous les pêcheurs en eaux troubles. Il est évident qu'on ne laissera pas le PAIGC continuer indéfiniment à jouer le rôle du mauvais perdant en bloquant, ou en annulant les résultats des élections.

Mais n'oublions pas que quoi qu'il arrive, ce parti conservera ses capacités de nuisance parce qu'il est majoritaire au parlement. C'est pour cela que la CEDEAO, dont les chefs d'Etat ne semblent pas parler le même langage dans cette situation rocambolesque, ne bande pas, pour l'instant, les muscles pour ne pas radicaliser, pour ainsi dire, le clan du candidat perdant qui en veut à l'instance sous-régionale pour avoir précipitamment reconnu la victoire de Umaru Emballo alors que la Cour suprême n'a pas encore vidé le contentieux. Pour autant, ce serait du gâchis et de la peine perdue que de contribuer à organiser des élections et à assister, sans broncher, au blocage du processus électoral par des individus avides de pouvoir et d'argent.

Maintenant que l'Exécutif est devenu bicéphale, la communauté internationale et la CEDEAO doivent, au nom du droit d'ingérence démocratique, intervenir de toute urgence avant que les deux clans rivaux ne sortent les machettes et déblaient le terrain pour cette armée politisée et putschiste, toujours en embuscade. Il y va de l'intérêt non seulement de ce petit pays coincé entre le Sénégal, la Guinée-Conakry et l'Océan atlantique, gangréné par la pauvreté, la corruption et le trafic de cocaïne sur fond d'instabilité politique chronique, mais aussi de toute l'Afrique de l'Ouest qui n'a pas besoin d'un autre foyer de tensions au moment où ça brûle un peu partout dans la sous-région, du fait du terrorisme et de la grande criminalité.

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