Burkina Faso: Abdoulaye Bandaogo, handicapé visuel - Ce consultant sportif au regard pointu

interview

La nature ou encore la force des choses peut vous ôter un organe de sens et Dieu peut vous permettre de développer d'autres afin de consolider celui perdu. Tel est le cas d'Abdoulaye Bandaogo. Non-voyant dès l'âge de 7 ans, ce garçon n'a jamais abdiqué.

Aujourd'hui la vingtaine bien sonnée, il a trouvé les ressources pour devenir un consultant sportif à la radio Oméga. A défaut de pouvoir exprimer son talent sur les terrains de football, cet amoureux du ballon rond vit autrement sa passion ; sur les ondes.

D'où vous est venu cet amour du sport, notamment de la radio ?

C'est une histoire qui remonte à ma tendre enfance parce que je jouais au football avant de perdre la vue. J'évoluais avec «Avenir FC' ». En 2005, à l'âge de 5 ans, j'ai intégré l'équipe cadette du Rail club du Kadiogo jusqu'à 16 ans. Mon dossard était le 8, c'est-à-dire organisateur de jeu, mais souvent je fonctionnais comme un 10 pour le relais. C'est en 2007 que j'ai perdu la vue, mais j'ai continué à aimer le ballon rond.

Gamin, tu rêvais déjà de faire carrière dans le football alors ?

Oui je suis né avec cet amour parce que j'ai grandi non loin du terrain d'entraînement du RCK. Rien que voir les aînés jouer m'a donné très tôt cette envie. Les gestes techniques, l'environnement composé d'anciens joueurs, les encouragements de mes aînés m'ont aussi galvanisé. Je rêvais de faire carrière dans le football ; malheureusement ma maladie a tout gâché. Néanmoins, je reste attaché au football.

Lorsque vous avez perdu la vue, comment avez-vous eu les ressources nécessaires pour puiser en vous cette autre qualité de faire de la radio tout en gardant cette passion pour le sport ?

Après 2007 lorsque j'ai perdu l'usage de mes yeux, j'avais deux options : baisser les bras ou faire courageusement face aux obstacles. J'ai préféré me battre parce qu'à force de s'en donner les moyens, on finit par atteindre son but. C'est avec cette conviction que j'ai poursuivi ma formation à l'Ecole des jeunes aveugles, où j'ai pu avoir quelques diplômes.

En 2013, Radio Oméga avait invité ses auditeurs à participer à une émission publique, mais bien avant cela, j'écoutais la radio, notamment des voix comme John William Somda, Salifou Guigma. Tout est parti de là. Aujourd'hui, je travaille dans un service où tout le monde m'a bien accueilli et où on est tous unis. Je veux parler de Radio Oméga.

Comment on peut être consultant d'un match qu'on a partiellement écouté à la radio et faire des analyses pointues comme vous le faites ?

Vouloir, c'est pouvoir. Je peux dire que cela est un don. Les gens regardent les matchs une ou plusieurs fois. Je le fais plusieurs fois pour tirer mes analyses. Les statistiques m'aident beaucoup et je fais aussi des comparaisons en fonction des évolutions des différentes équipes. Avec ma formation en football, j'étudie les joueurs afin de connaître leurs forces. Avant chaque match, je suis aussi attentif au système de jeu mis en place par les encadreurs selon les situations de jeu.

Je suis très épaulé à la radio, on m'aide avec des résultats, des statistiques que je reçois à travers mon compte WhatsApp, ma page Facebook. Dans mon Smartphone et mon ordinateur, j'ai une application, « talk-back », qui me guide avec des indications vocales dans mes recherches. Avec les nouvelles technologies, je suis donc au parfum des informations.

Avez-vous cru dur comme fer à cette aventure sur les ondes ?

Au début, je participais à des émissions interactives où je partageais mes points de vue : c'était sur Radio Légende, la radio municipale de Ouagadougou. L'aventure avec Radio Oméga a débuté en 2013. Je me rappelle que lors d'une confrontation entre les Diables Rouges du Congo et les Etalons, à laquelle j'avais été invité, lorsque j'ai fait ma petite analyse le journaliste sportif Bernabé Kabré en a été surpris ce jour-là. Je lui ai dit que je ne voyais pas certes, mais que le vrai aveugle, c'est celui qui refuse de voir. On a commencé à travailler ensemble. Le rédacteur en chef d'alors Albert Nagréogo, m'a offert l'opportunité d'intervenir à l'émission "Ça nous concerne" et cela m'a lancé.

J'ai été honoré par le P-DG de Radio Oméga, le ministre des Affaires étrangères, Alpha Barry, qui m'a rendu visite en studio lors d'une demi-finale de la CAN 2015 entre le Ghana et la Guinée équatoriale. Il est passé me féliciter et m'encourager. A partir de ce moment, j'ai décidé de foncer, parce que j'avais trouvé ma voie.

Parlant de votre métier de consultant, vous avez forcément des idoles. Des gens que vous voulez imiter ou surpasser ; pourquoi pas ?

Quand tu écoutes une émission, c'est l'animateur qui te captive. Ça s'apparente à de la pédagogie. Pour qu'un élève soit attentif, l'enseignant doit mettre une dose de psychologie dans son enseignement. Les différentes questions que mon coach me posait pendant les pauses m'ont été d'un grand apport. Il nous mettait en situation pour que l'on sache comment se comporter selon les circonstances et cela m'a aidé.

A un moment donné, on se demandait si vous étiez mal voyant ou non-voyant...

Je ne vois absolument rien ; je suis donc un non-voyant. Les scientifiques disent que j'ai un 6e sens très développé. Je marche sans canne, sans aide parfois. J'essaie de maîtriser mon environnement. Côté épanouissement, je ne me plains pas. Je n'ai pas de difficulté pour aller au contact des gens.

Au-delà de la radio quelles sont les ambitions que vous nourrissez ?

Je ne me fixe pas de limite. J'essaie de faire de mon mieux, de toujours m'améliorer et cela est remarquable dans mes productions. Mes émissions de 2020 sont meilleures que celles de 2015. J'ai acquis de l'expérience. Dans les années à venir, j'aimerais aider à donner la chance à des déficients d'avoir leur mot à dire, être leur modèle. J'aimerais être une référence dans mon domaine. Je me lance toujours, quitte à échouer.

D'ailleurs vous êtes à la tête d'une amicale qui aide les non-voyants...

C'est vrai. J'ai ma petite structure qui aura bientôt 5 ans. C'est l'Amicale club des personnes handicapées. Comme j'ai pu m'intégrer sans difficulté dans la société, j'essaie aussi de donner cette chance aux « petits frères » afin de leur faire comprendre qu'il ne faut pas rester dans son coin. Pour diffuser ce message et cette image, on s'appuie sur le sport, notamment le torball, qui est le sport des personnes handicapées visuelles. A travers ce sport, on veut surtout renforcer les liens de solidarité entre les non-voyants, mais également avec les personnes bien portantes. In fine, nous voulons créer un cadre d'épanouissement physique et mental pour les non-voyants pour qu'ils puissent exprimer leurs talents. Nous sommes sur ce coup et pour ce qui est des échéances à venir, nous allons essayer d'organiser des conférences radiophoniques et publiques avec des thèmes comme Radio et Sport, Handicap et politique, Handicap et sécurité, car nous, handicapés, pensons que nous avons aussi notre touche à apporter au développement de ce pays.

Plus de: L'Observateur Paalga

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