Sénégal: Momar Diongue, analyste politique, sur la situation conflictuelle à l'APR - «Cette guéguerre risque d'émailler tout le mandat»

La guéguerre qui fait rage dans l'Alliance pour la République (Apr) ne déteindra-t-elle pas sur le mandat en cours du président Macky Sall ? L'on est tenté de répondre par l'affirmative au vu des éclairages du journaliste analyste politique, Momar Diongue, qui semble attester la thèse du mandat piégé pour le chef de l'Etat.

Après avoir listé les nombreuses choses qui ont commencé à «chahuter» le mandat du président, dès sa réélection, Momar Diongue a estimé que cette affaire du troisième mandat «risque d'émailler tout le mandat», avec notamment la chasse à l'homme qui a démarré contre ceux qui ne seraient pas disposés à accompagner Macky Sall jusqu'au bout de l'aventure, éventuellement pour un 3ème mandat.

«Le mandat du président Macky Sall a commencé à être chahuté par beaucoup de choses, avant même le débat sur le troisième mandat. On aura remarqué que, aussitôt après sa réélection, quand il a fini de faire sa prestation de serment, en dégageant un certain nombre de priorités dont le dialogue national, la question de l'emploi des jeunes, l'amélioration du cadre de vie avec les opérations de désencombrement et la réforme de l'administration pour sa modernisation, il a été rattrapé par l'affaire BBC et Aliou Sall sur le pétrole. Cela a installé une crise au sommet de l'Etat, avec des prises de position contradictoires qui l'avaient même amené à se débarrasser de son porte-parole.

Ensuite, il y a eu les syndicats d'enseignants qui ont repris le cri de guerre et qui demandent à l'Etat de respecter tous les engagements qu'il avait souscrits. Il faut y ajouter le démarrage tardif du dialogue national et toute l'incertitude que cela avait installé dans le pays. S'y ajoute aussi la crise qui était déjà née au sein de l'Apr avec l'échange de propos très durs entre Yakham Mbaye et Moustapha Cissé Lo au sujet de la campagne arachidière et de la distribution de l'engrais. Donc, vous avez-là 4 éléments qui avaient déjà commencé à chahuter le mandat du président ».

LA CHASSE A L'HOMME A DEMARRE

« Maintenant, au-delà de ces 4 éléments, il vient s'y ajouter le 5ème élément qui est la question du mandat. Il a commencé déjà à faire ses effets, parce que ce qu'on a remarqué, c'est que ceux qui ont dit que le président n'avait pas droit à un troisième mandat ont vu le courroux du président s'abattre sur eux. Il y a d'abord Sory Kaba et ensuite Moustapha Diakhaté qui lui était solidaire. Par contre, ceux qui défendent la position contraire, comme Boun Abdallah Dionne et Mbaye Ndiaye n'ont pas été jusque-là touchés par la cravache du président de la République. Qu'est-ce que cela renseigne ? Cela veut dire tout simplement que, aujourd'hui, le président de la République Macky Sall est en train de débusquer tous ceux qui ne sont pas prêts au sein de son parti et du gouvernement, à l'accompagner jusqu'au bout de l'aventure, éventuellement pour un 3ème mandat.

Il y a un certain nombre de personnes qui ont été cités comme n'étant pas disposés à accompagner le président jusqu'à un troisième mandat, qu'on accuse d'avoir des ambitions, et qu'on est en train de traquer. Ce n'est pas pour rien qu'aujourd'hui, Amadou Ba et Aminata Touré apparaissent comme des cibles principales pour ceux qui sont favorables à un troisième mandat de Macky Sall. C'est cela qui est en train de se dessiner au sein du parti et ça risque d'émailler tout le mandat. Il y aura une chasse à l'homme contre tous qui ne semblent pas disposés à accompagner le président Macky Sall pour un troisième mandat. Malheureusement, ça ne fait que commencer et au fur et à mesure qu'on va s'avancer dans le mandat, il y aura un règlement de comptes de cette nature ».

GUERRE DES TRANCHEES ENTRE DEUX CAMPS

« C'est ce qui explique ce qui s'est passé aux Parcelles assainies contre Amadou Ba. C'est aussi cela qui explique les attaques contre Aminata Touré. Non seulement, leurs noms ont été cités nommément par Mame Mbaye Niang et Bara Ndiaye, mais aussi vous avez vu qu'on a sorti une histoire de voitures commandés au Conseil économique, social et environnemental. Tout cela entre dans le cadre de la guéguerre déclenchée au sein de l'Apr entre tous ceux qui sont prêts à accompagner le président Macky Sall jusqu'au bout pour avoir un troisième mandat, quitte à violer la Constitution, quitte à faire un forcing, et ceux qui ne seraient pas disposés à le faire. C'est la guerre des tranchées qui est enclenchée entre ces deux camps ».

CE MOT COMPLOT QUI TRAHIT LE SENTIMENT DE MBAYE NDIAYE ET CIE !

« Vous devez remarquer d'ailleurs qu'il y a un terme qu'on utilise de la part de ceux qui défendent le président, ceux qui sont considérés comme les plus fidèles. Ils parlent de complot concernant ceux qu'ils visent. Ils disent qu'Amadou Ba et Aminata Touré sont en train de comploter contre le président Macky Sall.

Le mot là trahit leur intention. Comment peut-on comploter contre un président qui a fini de faire un premier mandat, qui en fait un second, et qui normalement ne devrait pas se représenter à une élection présidentielle ? Pourquoi on comploterait contre lui ? Pour empêcher quoi ? Donc, cela veut dire que si on parle de complot, le mot là trahit le sentiment réel de ceux qui, comme Mame Mbaye Niang, Mbaye Ndiaye, comme Boun Abdallah Dionne croient que le président devrait aller vers un troisième mandat, quel qu'en soit le prix. Parce qu'ils parlent de complot de la part de ces gens pour entraver la volonté du président d'aller vers un troisième mandat. Sans quoi, ils n'auraient pas utilisé le mot de complot, parce qu'on ne peut pas comploter contre un président qui fait son second et dernier mandat et qui ne doit pas se représenter ».

VERS UNE SITUATION PARTICULIEREMENT DIFFICILE

« Les réalisations ont commencé à connaitre un coup de frein parce que la situation économique est tendue, depuis longtemps. Jusque-là, on a engagé beaucoup d'argent dans des projets qui ne sont pas automatiquement productifs. Vous avez entendu récemment la polémique après la sortie de l'ambassadeur de France pour dire que le TER ne serait pas fonctionnel, d'ici avril. Cela avait soulevé une levée de boucliers au sein du camp du pouvoir.

Mais, il en sera de même pour les autres projets. Le BRT qui n'a même pas commencé et énormément de projets qui risquent de connaitre une difficulté surtout que le Fmi vient d'enjoindre l'Etat du Sénégal qu'il faut faire attention avec son volume de dette et qu'actuellement on est en train de se rapprocher dangereusement du seuil autorisé par l'Uemoa. L'Uemoa dit, par rapport aux critères de convergences, que tous ses pays membres devraient avoir un taux d'endettement au maximum équivalent à 70% du PIB. Or, le Sénégal est aujourd'hui à 64,5% du PIB. Cela veut dire que la situation financière est difficile.

On est parti pour avoir une situation particulièrement difficile. Donc, ça va impacter sur le panier, ça va s'ajouter au mécontentement populaire. Il faut admettre que Macky Sall, lors de son premier mandat, était parvenu à maitriser les prix des denrées de première nécessité, contrairement à ce qu'on a vécu avant lui. Mais, vous avez remarqué que depuis sa réélection, tous les prix sont partis à la hausse. Il y a eu d'abord la hausse du prix du carburant, puis celle du prix du ciment.

Il y a la valeur de la douane qui va augmenter et qui va se traduire donc par une hausse des prix des produits importés par les commerçants. Il y a aussi le prix de l'huile, tout comme celui du riz qui ont flambé, sans oublier celui de l'électricité. Donc, tout cela se traduit par un mécontentement des Sénégalais. Maintenant, au lieu d'apporter des réponses à cela et de soulager les Sénégalais, le camp du pouvoir est en train de se crêper le chignon, ça va ajouter au climat général de mécontentement, de désespoir et de découragement».

Plus de: Sud Quotidien

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