Burkina Faso: Crise humanitaire au Centre-Nord - Tougouri, l'autre source d'inquiétude

On le savait déjà, Kaya et Barsalagho, communes rurales de la province du Sanmatenga enregistraient une arrivée massive de déplacés internes. Il faut ajouter désormais Tougouri dans le Namentenga qui accueille elle aussi son lot de déplacés en raison de la dégradation sécuritaire dans certaines localités voisines telles que Pensa, Barsalogho, Pissila et Bouroum. En effet, le nombre de personnes recensées par les services humanitaires est passé de 5 153 en fin décembre 2019 à 14 821 à la date du 19 février 2020.

Depuis quelque temps, Tougouri, qui comptait jusque-là environ dix mille âmes, présente un nouveau décor qui témoigne de la présence de nombreuses personnes déplacées internes. Les maisonnettes ont poussé comme des champignons après l'orage dans les quartiers périphériques et les zones non-loties de la ville. A la gare d'une grande société de transport du pays située en face de la mairie, des voyageurs, constitués en majorité de jeunes, sont alignés au guichet.

Bon nombre sont des déplacés qui migrent vers les grands centres urbains et les sites aurifères des localités plus paisibles. D'autres préfèrent se réfugier carrément dans les pays voisins comme la Côte d'Ivoire et le Ghana. Ils vont ainsi à l'aventure, abandonnant des femmes inactives et des enfants déscolarisés qui seront désormais laissés à la charge de leurs parents âgés, vulnérables, eux-mêmes déplacés internes. La crise sécuritaire et humanitaire semble être l'unique sujet qui alimente les débats dans la ville. A la mairie, des femmes et des enfants font la lessive à proximité d'un forage. A côté d'eux, des ânes et des charrettes.

Il y a plus préoccupant que l'école

« Nous sommes venus ici il y a de cela une vingtaine de jours. Nous avons fui parce que les villages de Pensa qui sont à proximité de notre village ont été attaqués. Comme nos voisins fuyaient, nous aussi avons préféré nous mettre à l'abri », confie Zonabo Ouédraogo, une femme enceinte venue de Lamdamodé, un patelin de la commune voisine de Bouroum.

Accueillie avec ses cinq enfants par une famille depuis son arrivée, elle dit n'avoir pas encore été recensée par le service social de la mairie. Dame Sebgo Zaharata, elle, déclare avoir fui Lamdamoal, une localité de Bani dans la province du Séno, région du Sahel, deux jours après l'attaque terroriste du 1er février 2020 qui a fait plusieurs morts dont le major du CSPS.

Elle aussi attend toujours d'être recensée par le service humanitaire de sa commune d'accueil. Derra Mariam et Ouédraogo Aminata sont respectivement des élèves en classe de 6e et de 5e du collège d'enseignement général (CEG) de Lamdamoal. Elles ont toutes pris la poudre d'escampette avec leurs parents à la suite de l'attaque meurtrière du 1er février pour se refugier à Tougouri.

Et leurs parents, reconnaissent-elles, ont des préoccupations plus importantes que leur réinscription dans un établissement scolaire. Au nombre de celles-ci : le logement, l'alimentation, l'approvisionnement en eau potable, l'habillement et les soins médicaux de tous les membres de la famille.

Venu à la mairie pour se renseigner sur le programme de distribution des vivres, Sawadogo Ousséni, est un jeune déplacé interne, que nous suivons dans sa famille d'accueil. Notre « guide » est issu d'une famille de 23 membres dont 5 femmes et 8 enfants. Arrivés à Tougouri il y a de cela une vingtaine de jours en provenance de Rétkoulga dans la commune de Bouroum, ils ont tous été hébergés par une connaissance nommé Zabré Mahamoudou.

L'habitation du chef de la famille est composée de deux maisonnettes d'une dizaine de tôles chacune et d'une case. Epoux de deux femmes et père de 6 enfants, il a, malgré des conditions de vie déjà difficiles, témoigné sa solidarité à l'endroit de ces pauvres hères qui ne savent où aller. «Nous avons d'abord fui les attaques terroristes à Arbinda (Ndlr : province du Soum) en janvier 2019 pour nous réfugier à Rétkoulga. En raison des nouvelles attaques terroristes qui sont perpétrées dans les villages proches de Rétkoulga, nous avons décidé de nous déplacer une seconde fois à Tougouri», raconte Sawadogo Ousséni. Et de préciser que sa famille avait bénéficié à Rétkoulga d'une aide composée de riz et de mil.

A Tougouri où ils se sont fait recenser de nouveau, l'aide alimentaire tarde à venir. « Nous subsistons grâce à nos récoltes de Rétkoulga et aussi avec le soutien de la famille d'accueil », soupire-t-il. C'est avec une grande amertume que le jeune homme relate l'assassinat de son grand frère par les IANI, ces fameux Individus armés non identifiés selon le vocable officiel : «Quand nous étions à Rétkoulga, les bœufs de la famille sont repartis dans le village d'Arbinda d'où nous sommes venus. Le grand frère qui est allé à la recherche du bétail a été assassiné par des individus armés», dit-il en écrasant une larme.

Le bébé de l'espoir

Faute d'espace dans les maisonnettes, la majorité des personnes accueillies par Zabré Mahamoudou dorment à la belle étoile. Même constat dans une autre concession. Sebgo Bougou est un septuagénaire qui a fui une première fois avec sa famille d'une dizaine de membres le village de Zaki dans la commune d'Arbinda en début 2019 pour se retrouver à Pensa dans le Sanmatenga.

Face à la dégradation sécuritaire à Pensa, l'homme est de nouveau parti avec sa famille en juillet dernier pour venir ici. Son épouse, Oumou, ne s'est toujours pas remise d'une fracture à la jambe. «C'était lors de la débandade à la suite d'une attaque terroriste qui a causé la mort de mon frère», a-t-elle expliqué.

Contrairement aux autres membres de sa famille, le vieux Sebgo Bougou, en raison de son âge avancé, dort avec leur hôte dans sa maisonnette. «Lorsque je dois accueillir ma jeune épouse, je dors sous le hangar avec les enfants», nous a-t-il confié. Et qu'en est-il de l'aide humanitaire ? «Nous avons déjà reçu 2 sacs de 50 kg de petit mil, un petit sac de haricot et un bidon de 5 litres d'huile », nous a répondu l'épouse du vieux déplacé interne.

Toujours avec l'aide de notre guide, nous voici dans une autre concession située à une centaine de mètres. Une dizaine de membres d'une famille de déplacés internes venus d'un village de Bouroum frontalier à Pensa ont également trouvé le gîte et le couvert dans une généreuse famille.

En l'absence du Zaksoba et des autres hommes, une déplacée nous raconte leur odyssée : «Les nouvelles qui nous parvenaient des localités voisines de Pensa n'étaient pas bonnes. Les terroristes assassinent les hommes, violent certaines femmes et jeunes filles, emportent le bétail et cambriolent les maisons. Comme nous sommes sans protection et sans défense, la solution était de fuir avant qu'ils n'arrivent».

N'ayant toujours pas reçu le moindre grain de céréales pour subsister une vingtaine de jours après leur arrivée, cette famille d'infortunés améliore l'ordinaire avec souvent du couscous de feuilles de choux offertes à leurs épouses par les maraîchers du barrage de la commune. «Il y a aussi des déplacés internes dans la cour voisine», nous informe notre interlocutrice, comme pour mettre un terme à nos questions qui ravivent des souvenirs douloureux.

Là, nous sommes avec une dizaine de femmes et des enfants. Faute d'espace dans les maisonnettes, leurs bagages sont toujours entreposés dans la cour. Au milieu d'elles, une femme souriante dans cet environnement de dépollution tient dans ses bras un bébé de 16 jours. Elle s'appelle Bamogo Fatimata.

Elle est issue d'une grande famille de déplacés internes forte de 52 membres dont 13 femmes et 27 enfants, tous venus de Loabilin dans la commune de Bouroum. Elle a accouché à domicile avec l'aide d'une matrone. Son souhait le plus ardent est que la naissance du bébé prénommée Dorcas Mamounata apporte la joie et la paix dans le Centre-Nord en particulier et dans le Burkina Faso tout entier en général. Ainsi soit-il !

Encadré 1

Yilyssa Oualia, 1er adjoint au maire de Tougouri

«Nous sommes plus préoccupés par les questions humanitaires que celles de développement»

Comment Tougouri vit la crise sécuritaire et humanitaire à laquelle la région du Centre-Nord est confrontée ?

La commune a déjà enregistré trois attaques terroristes. La première a été perpétrée le 13 mars 2019 contre la brigade territoriale de gendarmerie et a causé la mort d'un gendarme. Deux autres ont ciblé par la suite les villages d'Abkango et de Naré avec des incendies de lieux de commerces dont des maquis.

La commune a accueilli ses premiers déplacés internes en juillet 2018 en provenance de certaines localités de l'Est et du Sahel. Dès leur arrivée, la municipalité s'est investie pour qu'ils soient accueillis fraternellement par les populations locales. Ils ont même bénéficié de terres cultivables.

De nos jours, la situation humanitaire est de plus en plus inquiétante au regard de l'évolution des données. Le nombre de déplacés internes est passé de 5 153 en fin décembre 2019 à 14 821 à la date du 19 février 2020 (Ndlr : Les chiffres ont évolué après l'attaque meurtrière de Rétkoulga dans la commune de Bouroum).

Notre commune ne disposant pas de site d'accueil pour les déplacés internes, la majorité de ceux-ci sont accueillis dans des familles. Notre service social en charge des questions humanitaires procède à leur recensement dès leur arrivée et transmet les données au CODESUR (Conseil départemental de secours d'urgence et de réhabilitation).

Ce sont les interventions du CONASUR à travers ses démembrements au niveau local et des partenaires tels que le PAM, la Croix-Rouge et le HCR qui nous permettent de leur venir en aide. Le gros lot est venu à la même période, précisément en début février.

De quels moyens disposez-vous pour faire face à cela ?

Très peu. Cette situation complique la tâche du CODESUR. En plus de l'insuffisance de l'aide alimentaire, la commune fait face au manque d'abris et au manque d'eau en raison des pannes de nombreux forages. Il y a aussi des risques d'épidémies sur le plan sanitaire car de nombreux enfants ne sont pas vaccinés.

Aussi, l'afflux massif des déplacés impacte négativement le fonctionnement de nos services. Aujourd'hui, nous sommes plus préoccupés par les questions humanitaires que celles du développement. Cette situation sécuritaire et humanitaire a créé une psychose générale.

La commune a enregistré la fermeture de 4 écoles primaires et d'un CSPS. Les autres formations sanitaires toujours fonctionnelles se ferment la nuit en raison de l'insécurité.

De nombreuses femmes enceintes ont accouché à la maison en raison de cette situation et nous avons malheureusement enregistré un cas de décès par suite d'accouchement la nuit. Nous rencontrons également des difficultés dans le domaine du foncier car certains chefs de familles d'accueil nous sollicitent des terrains pour permettre à leurs hôtes de réaliser des habitations de fortune.

Pour tout dire, nous sommes présentement débordés. C'est pourquoi nous lançons un cri de cœur à l'endroit des forces vives et des partenaires de la commune afin qu'ils nous viennent en aide. Leurs actions de solidarité permettront à la municipalité de soulager les déplacés internes qui sont présentement en situation de détresse.

Encadré 2

Plus de 6 000 personnes déplacées internes après l'attaque meurtrière de Rétkoulga

Au lendemain de notre passage à Tougouri, Bouroum, une commune voisine, a été endeuillée par une nouvelle attaque. Le bilan, selon les informations, faisait état d'une vingtaine de civils assassinés dont un pasteur déplacé interne du Centre d'évangélisation international du nom de Ouédraogo Paul, de 5 volontaires tombés lors d'une opération de traque des assaillants, de 6 terroristes abattus par les volontaires, d'importante somme d'argent et de biens dérobés, d'énormes dégâts matériels suite à l'incendie du marché.

Face à la dégradation de la sécurité et de l'absence des Forces de défense et de sécurité, la majorité des villages des communes de Bouroum et de Nagbingou se sont vidés de leurs habitants. Bon nombre ont trouvé refuge à Tougouri, à Yalgo, à Kaya et dans d'autres localités de l'intérieur et de l'extérieur du pays.

Selon les données du service social de la mairie, Tougouri a accueilli plus de 6 000 personnes depuis l'attaque meurtrière de Rétkoulga, pour l'essentiel constituées de femmes et d'enfants. Une situation qui complique d'avantage la tâche du CODESUR.

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