Sénégal: Coronavirus - Nouveau défi, nouvelles frontières

16 Mars 2020
éditorial

Comme le claquement sinistre et métallique de serrures se refermant, le monde se barricade à mesure que le Covid-19 s'étend. La planète semble entrer dans un long tunnel sombre en raison du spectre de la pneumonie à coronavirus en passe de heurter jusqu'à notre mode de vie. Samedi, l'Etat a pris des mesures hardies pour interdire, pour une durée de 30 jours, toutes les manifestations publiques sur l'ensemble du territoire. Salles de classe, amphithéâtres et cours de récréation seront vides ce lundi !

Les événements religieux reportés ; la fête de l'indépendance va se résumer en une prise d'armes au palais de la République ; les liaisons aériennes avec l'Espagne et le Maroc (le premier pays à fermer sa porte) suspendues tout comme le calendrier sportif ou encore le grand pèlerinage à La Mecque : c'est du jamais vu de mémoire de Sénégalais né (bien) après les indépendances ; jamais lu dans les éphémérides ; jamais vécu sous nos latitudes...

Certes, le pays a connu des traumatismes sanitaires de grande ampleur et difficilement « gérés » par l'administration coloniale. Figurent, sédimentées dans les archives, l'épidémie de peste (1917-1920) à Saint-Louis après celle qui avait meurtri Dakar (1914) avec des poussées en 1920, 1930, 1934 et 1944-45. Mais ni les épidémies de fièvre jaune ou de choléra à la fin du 19ème siècle, ni les crises politiques (dualité au sommet de l'Etat en 1962, état d'urgence en 1988, conflit frontalier avec la Mauritanie, revendication indépendantiste du Mfdc) n'avaient fait peser autant d'incertitudes que la pandémie du Covid-19, justifiant des mesures tout aussi draconiennes. Le naufrage du bateau « Le Joola » au large de la Gambie, la funeste nuit du 26 septembre 2002, avec ses 1863 victimes, reste à ce jour le plus grand drame que le Sénégal a eu à affronter. On ne sait pas où nous mènera la pandémie. En tout cas, hier à 17 heures, elle avait fait 6.420 morts dans le monde avec plus de 163.930 cas d'infection dans 141 pays.

Une à une, les frontières réapparaissent, rendant chaque pays à sa propre réalité géographique et révélant ce qui sourdait sous la (fausse) marche tranquille des Nations : le mouvement d'ensemble de la mondialisation, ses consensus autour de l'ouverture des marchés, la libre circulation des personnes et des biens, les organisations communautaires qui dominaient le monde affichent sous nos yeux leur vulnérabilité. C'est que le Covid-19 est un véritable pied de nez à une certaine idée du monde.

Au Sénégal, cette semaine qui débute voit la confrontation du monde du travail à la réalité du péril viral. Alors que s'affrontent deux visions du monde, on découvre l'ampleur de la tâche et, surtout, la profondeur des fractures entre une classe alphabétisée (en français ou en arabe), informée, consciente des défis auxquels nous devons faire face, et une autre, celle-là accrochée à « l'irréel du présent », travailleuse mais fataliste, sommairement renseignée mais majoritaire. Beaucoup parmi les contaminations futures seront l'expression d'un certain rapport à la vie, donc à la mort, rapports de fatalité, comme si, contrairement à l'enseignement des textes sacrés, la vie ne devait pas être défendue.

Se laver régulièrement les mains avec du savon, éviter les salamalecs et les regroupements, éternuer dans un mouchoir ou en mode « discret » en se couvrant la bouche et les narines, se signaler en cas de suspicion sont autant de comportements simples, mais aussi des Kilimandjaro à escalader pour beaucoup de nos concitoyens. Il faudra, à ce niveau, résister...

Pour faire face au virus, la restriction dans les déplacements, avec son corollaire, le ralentissement des échanges, les confinements, le respect des consignes sanitaires, ont un répondant économique. Déjà, les familles d'émigrés installés en Italie, en Espagne ou en France en ressentent les effets. Les transports aériens sont le premier secteur à battre de l'aile. Sous peu, l'extraversion de notre économie, marquée par des importations massives surtout des biens de consommation courante, apparaîtra avec de probables pénuries.

Les esprits optimistes remarquent que la sous-région a globalement réagi à l'impact. L'espace Cedeao ne souffre pas, comme l'Union européenne, de décisions unilatérales de pays membres en remettant en cause des principes fondateurs comme la libre circulation des personnes. Ils mettent en avant l'opportunité de voir le patronat national, formel via les entreprises ou informel, s'illustrer dans la production de ce qui était jusqu'ici importé. In fine, ils espèrent qu'un remède au Covid-19 sera trouvé rapidement. Les pessimistes, eux, s'attendent à un rush vers les structures de santé, à l'impossibilité de faire appliquer les règles sanitaires et à une explosion des contaminations. Ils pensent qu'il sera difficile de faire respecter les mesures d'interdiction de regroupement. Et que nos perspectives économiques, surtout celles liées au pétrole et au gaz, sont assombries par la baisse de rentabilité annoncée du secteur. Entre les deux, il nous faut, plus que jamais, protéger notre lien social.

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