Mali: L'armée et l'ONU n'ont pas empêché un massacre

communiqué de presse

Bamako — Une milice ethnique au Mali a massacré plus de 35 villageois le 14 février 2020 après que les troupes gouvernementales ont quitté les lieux, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch. Le massacre dans le village d'Ogossagou a eu lieu quelques heures après que les chefs de village ont alerté les responsables gouvernementaux que l'armée malienne avait quitté un poste créé à la suite du massacre de 150 personnes dans le même village, perpétré le 23 mars 2019, et une heure après qu'un convoi de forces de maintien de la paix des Nations Unies avait traversé le village.

Des hommes armés appartenant à l'ethnie dogon ont pourchassé des civils dans la brousse et les ont tués, décapitant et mutilant certains, ont déclaré des témoins à Human Rights Watch. La plupart des victimes étaient des hommes du village appartenant à l'ethnie peule. Une femme peule âgée et quatre enfants ont également été tués, et 19 villageois sont toujours portés disparus. Des témoins ont donné à Human Rights Watch les noms de 20 hommes dogons qu'ils ont reconnus comme faisant partie des assaillants, la plupart issus du quartier dogon d'Ogossagou, dont certains auraient participé aux tueries de mars 2019.

« Des milices ethniques qui n'ont apparemment aucune crainte d'être tenues pour responsables de leurs actes ont à nouveau tué et mutilé des dizaines de civils », a déclaré Corinne Dufka, directrice pour le Sahel au sein de Human Rights Watch. « Le deuxième massacre à Ogossagou a été particulièrement horrible car l'armée malienne et les forces de maintien de la paix de l'ONU auraient pu l'empêcher. »

Human Rights Watch a interrogé 18 personnes au Mali en février et mars, dont 10 témoins de l'attaque, des chefs de la communauté peule, des responsables des institutions maliennes chargées de la justice et de la sécurité, ainsi que des diplomates étrangers.

En réponse à des lettres de Human Rights Watch, le gouvernement malien - par le biais de courriers transmis par le ministère de la Défense et des Anciens Combattants et par le ministère de la Justice et des Droits de l'homme - a indiqué que des « dysfonctionnements tactiques » avaient conduit au massacre. Le gouvernement a ajouté que des « sanctions disciplinaires » ont été immédiatement prises, dans l'attente de l'issue d'une enquête qui était en cours. La mission de l'ONU a séparément déclaré qu'une enquête sur l'incident d'Ogossagou était en cours.

Le 13 février, les militaires de l'armée malienne se sont retirés de leur poste à Ogossagou sans fournir d'explication aux villageois peuls. En quelques heures, ces derniers ont observé une accumulation d'hommes armés dans le quartier dogon. Des villageois d'Ogossagou et des chefs de la communauté peule à Bamako, la capitale du Mali, ont déclaré avoir urgemment appelé à maintes reprises des autorités maliennes de haut niveau, dont plusieurs ministres, ainsi que la mission de maintien de la paix de l'ONU, la MINUSMA, afin de les avertir du risque d'une attaque imminente. Un convoi de forces de maintien de la paix de l'ONU a traversé le village une heure avant l'attaque, cherchant apparemment le village d'Ogossagou, mais il est parti après que des hommes dogons les aient vraisemblablement mal dirigés, selon des témoins.

Peu après 5 heures du matin le 14 février, l'attaque a commencé. « Ils ont fouillé la brousse, cherchant des gens à tuer », a expliqué un témoin. « Ils ont trouvé mon ami à quelques mètres de l'endroit où je me cachais... Ils l'ont traîné dehors, lui ont tiré dessus puis ils ont mutilé son corps. » Un autre témoin a affirmé : « Je les ai vus sortir Bocarie, 47 ans, d'une maison. 'S'il vous plaît, au nom de Dieu, ne me tuez pas !' a-t-il supplié, mais ils l'ont tailladé avec une machette et l'ont égorgé. »

Le massacre n'a cessé que trois heures plus tard, après que les troupes maliennes et les forces de maintien de la paix de l'ONU sont arrivées sur les lieux. Un agresseur a été appréhendé mais les autres se sont enfuis.

Les habitants d'Ogossagou ont exprimé leur indignation face au manque de protection et au manque de justice pour le massacre précédent. « Si ceux qui ont tué en 2019 avaient été mis en prison, cette deuxième attaque n'aurait pas eu lieu », a déclaré un témoin. « Que dois-je dire à une femme qui a perdu deux enfants lors de l'attaque de l'année dernière et son seul enfant restant dans celle-ci ? », a demandé un ancien.

Les incidents meurtriers de violence communautaire dans le centre du Mali ont augmenté régulièrement depuis 2015, lorsque les groupes armés islamistes se sont déplacés du nord vers le centre du Mali. La violence a opposé des groupes ethniques d'autodéfense des communautés agraires bambaras et dogons, qui se sont formés en réponse à la présence insuffisante des forces de sécurité de l'État, contre des communautés nomades peules ou fulanies, accusées de soutenir les islamistes armés

Depuis 2015, Human Rights Watch a documenté le meurtre de plus de 800 civils dans le centre du Mali lors de dizaines de massacres à grande échelle de civils peuls perpétrés par des milices dogons et bambaras, ainsi que de nombreux assassinats, y compris des massacres, de civils commis par des hommes peuls armés et des groupes armés islamistes. L'épicentre de la violence est situé dans la région de Mopti, et le cercle de Bankass, la zone administrative où se trouve Ogossagou, a été particulièrement durement touché depuis 2019 avec des dizaines de représailles d'agriculteurs et d'éleveurs de tous les groupes ethniques.

Les autorités maliennes devraient de toute urgence arrêter et poursuivre de manière appropriée les responsables du massacre du 14 février, notamment ceux qui ont planifié et orchestré l'attaque, selon Human Rights Watch. Les autorités devraient désarmer toutes les milices responsables de violences, notamment à Ogossagou, et réinstaller les résidents vulnérables qui souhaitent quitter le village.

« Les autorités maliennes et le parlement, ainsi que les Nations Unies, devraient enquêter sur le rôle de l'armée malienne et des forces de maintien de la paix de l'ONU, et prendre des mesures disciplinaires appropriées à l'encontre de toute personne ayant fait preuve de négligence au regard de ses obligations de protéger les civils à Ogossagou », a conclu Corinne Dufka.

Informations complémentaires

Retrait de l'armée le 13 février

Le village d'Ogossagou se trouve à 15 kilomètres au sud du siège administratif de Bankass et a une population d'environ un millier d'habitants. Les habitants peuls et dogons vivent dans des quartiers séparés, situés à environ 300 mètres l'un de l'autre. Au lendemain du massacre de mars 2019, et compte tenu des tensions communautaires persistantes, un poste militaire d'une quarantaine de membres des Forces armées maliennes (FAMA) a été créé à Ogossagou pour dissuader toute nouvelle violence entre les communautés peules et dogons. La présence des militaires avait rassuré la population peule d'Ogossagou et de plusieurs autres villages peuls dont les habitants avaient envahi Ogossagou pour se protéger, après que leurs propres villages avaient été attaqués par des milices dogons en 2018 et 2019.

« L'année dernière, lorsque le président est venu à Ogossagou pour présenter ses condoléances pour le massacre de 2019, il a promis que les FAMA resteraient ici pour nous protéger », a indiqué un ancien du village. « Je me rappelle que IBK [le président Ibrahim Boubacar Keïta] avait dit : 'Même s'il faut 10 ans pour que la paix revienne, ils resteront.' C'est à cause de cette promesse que nous sommes restés. » Un autre habitant a fait écho aux sentiments des villageois interrogés : « Nous pensions que nous étions en sécurité ; le gouvernement a promis que cela ne se reproduirait plus. »

Les villageois peuls ont décrit leur confusion quand, à partir de 15 heures environ le 13 février, ils ont vu les militaires maliens démonter leurs tentes et charger leurs véhicules sans en avertir la communauté. « Nous pensions qu'ils relevaient la garde, que d'autres soldats les remplaceraient », a expliqué un habitant. « Ils ne pouvaient quand même pas partir sans nous en informer, mais ils l'ont fait. »

« À partir du moment où ils ont commencé à remballer - et nous avons vu que personne ne les remplaçait - nous avons commencé à sonner l'alarme », a ajouté un autre habitant. « J'étais avec le chef du village quand il a appelé plusieurs personnes à Mopti et Bamako pour leur dire que les soldats abandonnaient le village et que nous étions terrifiés à l'idée d'être attaqués. »

Les villageois ont affirmé que les militaires étaient bien conscients des incidents mortels en cours. Quinze villageois peuls qui s'étaient aventurés hors d'Ogossagou avaient été tués ces derniers mois, a déclaré un ancien du village. Il a ajouté qu'au début de février, trois bergers peuls, dont un garçon de 14 ans, avaient été tués à moins d'un kilomètre du village, apparemment par leurs voisins dogons armés.

La mère de l'une des victimes a déclaré : « Mon dernier-né et deux autres jeunes sont partis à 6 heures du matin pour ramasser de la nourriture pour nos animaux. Quelques heures plus tard, nous avons entendu des coups de feu. Mon cœur s'est serré. Comme ils ne revenaient pas, nous avons demandé à la FAMA d'aller à leur recherche. Plus tard, ils ont apporté leurs corps sur une charrette à âne pour les enterrements. »

Huit témoins ont déclaré qu'à partir de 19 heures environ le 13 février, ils ont remarqué des hommes armés arrivant dans le quartier dogon d'Ogossagou à moto, en taxi motorisé et au moins une voiture, indiquant selon eux qu'une attaque était en cours de préparation. Ils ont indiqué qu'aux premières heures du 14 février, des habitants avaient remarqué des phares de motos à plusieurs endroits dans le village, suggérant que des hommes armés étaient, comme l'a dit un témoin, « en train de se mettre en position comme avant la première attaque de [mars 2019]. »

« Dès que la FAMA est partie, j'ai dit: 'Demain ne nous trouvera pas vivants'», a confié à Human Rights Watch une femme de 58 ans dont le mari a été blessé au cours de l'attaque. « Peu de temps après le retrait des FAMA et tout au long de la nuit, nous avons vu les phares des motos entrer dans le quartier dogon. »

Un ancien a expliqué à Human Rights Watch : « Personne n'a dormi cette nuit-là. De nombreux villageois ont décidé de fuir sous le couvert de la nuit, tandis que ceux qui restaient dans le village attendaient près de la porte, priant Dieu de les sauver. Alors que les premiers coups de feu retentissaient, juste après 5 heures du matin, nous avons couru dans la forêt, au milieu des coups de feu, des cris et du chaos. »

Attaque du 14 février

« Un coup de feu, signalant le début de l'attaque, a été entendu juste après l'appel à la prière du matin le 14 février », a expliqué la femme de 58 ans.

Des dizaines d'hommes de langue dogon portant des armes d'assaut militaires et des fusils de chasse ont attaqué le village d'Ogossagou et ont chassé ceux qui fuyaient vers les zones alentours. Trois heures plus tard, vers 8 heures du matin, les forces de sécurité maliennes ainsi que les forces de maintien de la paix de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) sont arrivées et ont dispersé les assaillants. Les forces de sécurité maliennes ont échangé des coups de feu avec les assaillants, tuant plusieurs personnes et en capturant une qui se trouve toujours en détention. Non seulement les assaillants ont tué plusieurs dizaines de civils, mais ils ont également incendié des dizaines de maisons et de greniers et ont pillé 700 animaux, dont des vaches, des chèvres, des moutons et des ânes, ainsi que d'autres biens de valeur.

« Les Dogons avaient encerclé le village et nous ont tiré dessus alors que nous courions, ainsi que sur les gens qui avaient grimpé aux arbres pour se cacher », a indiqué un villageois. « La dernière fois, ils ont massacré des villageois à l'intérieur des maisons, mais cette fois, la plupart des gens ont été tués dans la brousse. »

Deux hommes ont décrit le meurtre et la décapitation d'Allaye Barry, 26 ans. L'un d'eux a expliqué :

Nous étions cachés dans la brousse, recroquevillés, essayant d'éviter d'être repérés. Vers 7 heures du matin, un grand groupe d'attaquants est passé, puis s'est arrêté à environ 50 mètres. J'ai reconnu beaucoup d'entre eux, notamment des hommes dogons avec qui j'avais grandi ; la plupart étaient armés de fusils automatiques. Alors qu'ils nous cherchaient, mon cœur battait la chamade. Ils ont trouvé Allaye, à une dizaine de mètres de moi. Ils l'ont abattu à bout portant, puis l'ont décapité et ont mis sa tête dans un sac. Quelques minutes plus tard, l'un des assaillants a crié que les FAMA arrivaient et il a ordonné aux autres de se diviser en trois petits groupes et de battre en retraite.

Deux résidents ont vu un attaquant tirer avec un fusil de chasse sur deux enfants âgés de 9 et 14 ans, les blessant tous les deux. « Ils ont crié aux enfants, recroquevillés sous un arbuste, de 'se lever, maintenant !' Et ils ont immédiatement ouvert le feu », a déclaré un témoin. « Les enfants sont tombés, en sang. La mère de l'un des enfants se cachait à proximité et lorsque les attaquants sont partis, elle a crié à sa fille de revenir dans la brousse pour se cacher jusqu'à la fin de l'attaque. »

Quelques villageois ont affirmé que certains assaillants semblaient épargner les femmes et les enfants. Une femme a ajouté :

Les femmes et les enfants, dont moi, nous étions rassemblés en prévision de l'attaque et quand elle a commencé, nous avons fui vers l'est et les hommes sont allés vers l'ouest. Alors que je courais, deux Dozos [chasseurs traditionnels] m'ont rattrapée et l'un d'eux a dit : « Tue-la, tue-la ». Mais l'autre a répliqué : « Non, ce sont des femmes. » Les hommes ont été traqués dans la brousse... . Honnêtement, je n'ai revu vivants après l'attaque aucun des hommes qui étaient partis vers l'ouest.

Une femme âgée de 55 ans a indiqué :

Cinq femmes et sept de nos enfants se sont regroupés dans une maison sous des tirs intensifs lorsque quatre Dogons, tous armés de fusils d'assaut militaires [AK], ont forcé la porte pour rentrer et nous ont ordonné de sortir en disant : « Nous vous tuons tous ». J'ai dit ... tremblant : « S'il vous plaît, ayez pitié de nous. ... à quoi cela vous servira de nous tuer ? » Ils ont fouillé la maison pour trouver des hommes et ont menacé de tuer le seul enfant garçon, qui avait environ 9 ans, mais ils nous ont finalement laissés. Alors que nous nous enfuyions, ils ont mis le feu à la maison et ont tout pillé, notamment nos moutons, qu'ils ont détachés et emportés avec eux.

Récupération et enterrements des corps

Sur la base d'entretiens réalisés auprès de membres de la famille des victimes, de témoins ainsi que de personnes qui ont enterré les morts, Human Rights Watch estime que 36 habitants, dont 4 enfants, ont été tués lors du massacre d'Ogossagou, tandis que 19 autres, dont 3 enfants, sont toujours portés disparus.

« La majorité des morts étaient des hommes », a expliqué un ancien du village. « Nous avons trouvé des morts pendant plusieurs jours ; la plupart éparpillés ici et là dans la brousse, certains jusqu'à deux kilomètres de distance. Plusieurs des personnes tuées ont été déplacées d'autres villages, dont le chef du village de Guiwagou. »

Un homme qui a participé à la recherche, à la récupération ainsi qu'à l'enterrement de corps a expliqué avoir trouvé son fils de 27 ans parmi les morts :

Après que les coups de feu ont cessé, je n'ai pas pu trouver mon fils aîné, mais j'espérais dans mon cœur qu'il aurait survécu. À environ un kilomètre au nord du village, nous sommes tombés sur deux corps... Ils avaient été arrosés de balles ... Mon cœur s'est serré quand j'ai reconnu mon garçon. Nous avons trouvé 21 corps le premier jour - un ici, deux là - et sept autres le lendemain.

Un autre homme qui a aidé à retrouver les morts a déclaré avoir enterré trois personnes décapitées, une femme âgée qui avait été brûlée dans sa maison, ainsi qu'un père et sa fille de 2 ans.

Auteurs présumés des exactions

Les dix témoins de l'attaque qui se sont entretenus avec Human Rights Watch ont affirmé que les assaillants étaient des hommes armés dogons qu'ils appelaient alternativement « Dozos », « chasseurs », « miliciens dogons », ou des membres de Dan Na Ambassagou (ce qui signifie « les chasseurs qui font confiance à Dieu »), une coordination de groupes d'autodéfense du village dogon dotée d'une structure quasi militaire.

Les témoins ont déclaré que la plupart des assaillants portaient des tenues traditionnellement revêtues par les Dozos : des vêtements brun rougeâtre ornés d'amulettes telles que des coquillages ou des miroirs, et certains portaient des casquettes avec de petites cornes d'animaux. Certains assaillants portaient des tenues civiles. Des témoins ont également fourni à Human Rights Watch les noms de 20 attaquants présumés qu'ils auraient reconnus, selon eux, la plupart originaires du quartier dogon d'Ogossagou.

Deux responsables maliens au courant de l'enquête du gouvernement sur l'attaque du 14 février ont déclaré à Human Rights Watch qu'un commandant local de Dan Na Ambassagou est soupçonné d'être responsable de la planification, de l'organisation et de la distribution des munitions utilisées lors de l'attaque. Pour autant que Human Rights Watch ait pu le déterminer, les autorités ne l'ont pas encore interrogé. Le 15 février, Dan Na Ambassagou a publié une déclaration niant la responsabilité de l'attaque. Deux hommes dogons d'Ogossagou ont déclaré à Human Rights Watch que des membres de leur communauté n'étaient pas impliqués dans l'attaque. Ils ont affirmé que les attaquants étaient des « assaillants non identifiés ». Ils ont indiqué que les tensions entre les communautés dogons et peules étaient élevées, notant qu'en janvier, deux Dogons du village d'Ogossagou avaient été tués à trois kilomètres de là par des « hommes peuls armés » alors qu'ils ramassaient de l'herbe pour nourrir leurs animaux. Ils ont ajouté qu'en janvier, des hommes peuls armés vivant dans cette région avaient volé des centaines de leurs animaux.

Trois témoins de l'attaque du 14 février ont déclaré avoir identifié quelques hommes armés dogons qui avaient également participé au massacre de 2019. « Ils étaient dans la première attaque - je les ai vus », a expliqué l'un d'eux. « Je les ai signalés aux gendarmes enquêtant sur l'attaque de 2019, et de nouveau aux gendarmes qui ont enquêté sur l'attaque de 2020. »

Tentatives d'alerter les forces de sécurité maliennes

Trois dirigeants communautaires d'Ogossagou ont déclaré qu'à partir de 15 heures environ le 13 février, ils avaient téléphoné sans relâche à des représentants de l'armée, des services de sécurité et du gouvernement, ainsi qu'à la MINUSMA, afin d'exprimer leur inquiétude concernant le départ du personnel de l'armée puis, plus tard, après avoir observé le mouvement d'hommes dogons armés dans le village, leurs craintes d'une attaque imminente.

Les dirigeants ont indiqué avoir appelé à plusieurs reprises au retour urgent du personnel des forces de sécurité maliennes pour les protéger. Parmi les personnes qu'ils ont assuré avoir contactées, figurait du personnel des forces de sécurité - notamment des gendarmes et des militaires - basés à Bankass, situé à 15 kilomètres seulement. Ils ont déclaré avoir continué de donner l'alarme et d'appeler à l'aide jusqu'à peu de temps avant l'attaque.

Un aîné peul à Bamako a expliqué :

Je recevais des nouvelles [d'Ogossagou] toutes les cinq minutes - que des hommes armés envahissaient la zone, qu'ils tiraient en l'air, qu'ils se concentraient comme ils l'avaient fait avant le premier massacre. J'ai communiqué la situation en long et en large. Tard dans la nuit, alors que les villageois réalisaient que tous nos efforts pour faire revenir l'armée étaient vains, c'était la panique totale.

Un témoin qui avait assisté à une réunion de hauts responsables du gouvernement et de la MINUSMA dans la région de Mopti le lendemain du massacre a déclaré que le gouverneur de la région de Mopti, Abdoulaye Cissé, était furieux de n'avoir pas été informé des plans de retrait des forces militaires maliennes. Lors de la même réunion, selon le témoin, un haut responsable du gouvernement a déclaré que trois ministres, dont les ministres de la Défense et de la Sécurité, avaient été contactés en début de soirée le 13 février par des personnes qui voulaient lancer l'alerte quant à la probabilité d'une attaque.

« Je n'ai jamais vu une alerte aussi forte et largement diffusée que celle-ci », a déclaré la personne qui a assisté à la réunion. « Il était clair que toutes les autorités politiques et militaires possibles, ainsi que la MINUSMA, étaient informées de la probabilité d'une attaque imminente par des Dogons armés contre la communauté peule - ministres, gendarmes, policiers et commandants de l'armée, l'ONU, le pouvoir judiciaire, les chefs religieux. Avec des millions de dollars dépensés pour l'alerte rapide et tous les engagements pour la protection des civils, comment cela a-t-il pu arriver ? »

Une délégation du gouvernement, comprenant plus de 20 véhicules et des officiers supérieurs, s'est rendue à Ogossagou le lendemain de l'attaque. Deux membres de la délégation ont expliqué avoir dû passer par plus de 10 postes de contrôle officieux entre Sévare et Ogossagou, tous occupés par des membres du groupe d'autodéfense dogon portant des armes d'assaut. La forte présence d'hommes armés contredisait les promesses faites par le gouvernement de désarmer les milices au lendemain du massacre d'Ogossagou en 2019.

Les habitants de la communauté ont exprimé leur profonde colère et leur déception envers les autorités nationales et internationales concernant leur incapacité à protéger Ogossagou. « Après le massacre de 2019, le Premier ministre, le ministre de la Défense, le ministre de la Sécurité et le Président ont promis de désarmer les milices, de démanteler les postes de contrôle des milices, de traduire les tueurs en justice et de garantir la sécurité des survivants d'Ogossagou », a déclaré un sage de la communauté. « Mais moins d'un an plus tard, voilà, nous venons d'enterrer encore plus de 35 proches. »

« Les autorités ont promis que les personnes qui nous ont attaqués la première fois seraient mises en prison, et pourtant elles ont encore tué », a ajouté un autre aîné. « Beaucoup de jeunes avaient perdu leurs parents lors du premier incident et maintenant ils sont morts eux aussi. »

Rôle des troupes de l'ONU

Deux chefs de village ont déclaré à Human Rights Watch qu'ils avaient appelé le personnel de la MINUSMA et une ligne téléphonique d'urgence de l'ONU à Mopti peu après le départ de l'armée malienne du village le 13 février. Ils ont indiqué s'être entendu répondre que des forces de maintien de la paix allaient être envoyées dans le village. Plusieurs personnes connaissant les opérations de l'ONU ont déclaré qu'un groupe de plusieurs dizaines de Casques bleus sénégalais était stationné sur une base temporaire à Dialassagou, à 30 kilomètres au sud d'Ogossagou. Le mandat de la MINUSMA comprend la garantie de la sécurité et de la protection des civils.

Trois témoins ont expliqué qu'aux alentours de 4 heures du matin le 14 février, environ une heure avant le début de l'attaque, un convoi d'au moins quatre véhicules de l'ONU est passé par Ogossagou - sur la route qui sépare les quartiers peul et dogon - mais ne s'est pas arrêté dans le quartier peul, alors même que plusieurs villageois ont demandé de l'aide avec des lampes-torches.

« J'ai vu quatre ou cinq véhicules blancs sur la route », a expliqué un habitant. « Nous avons dit :'Dieu merci, ils sont arrivés'. Mais à notre grande surprise, ils ne se sont pas arrêtés pour nous parler. Nous ne les avons plus revus jusqu'à ce qu'ils se présentent avec l'armée vers 8 heures du matin, plus tard dans la matinée. »

« Deux d'entre nous sont sortis et ont fait des signaux avec nos lampes torches pendant plusieurs minutes, mais [les véhicules de l'ONU] sont passés devant nous », a ajouté un autre habitant. « J'ai vu les feux de freinage pendant que le convoi s'arrêtait à l'extrémité du village - en face du quartier dogon. Nous pensions qu'ils s'étaient arrêtés - mais ensuite, quelques minutes plus tard, ils ont continué. Nos cœurs se sont serrés. »

Les trois mêmes témoins ont déclaré que lorsque la MINUSMA est arrivée dans le village après le massacre, des habitants ont demandé aux forces de maintien de la paix pourquoi elles ne les avaient pas protégés. Un témoin a expliqué : « J'ai dit à l'ONU : 'Nous vous avons fait signe, mais vous ne vous êtes pas arrêtés ! Pourquoi ?' Le commandant sénégalais a déclaré qu'ils n'avaient pas vu les lampes torches et avaient demandé à un groupe de Dogons aux abords de la ville où se trouvait Ogossagou, mais que les Dogons leur avaient répondu que c'était plus loin sur la route. » Les témoins pensaient que les hommes dogons avaient délibérément mal dirigé les forces de maintien de la paix.

Réponses du gouvernement malien et de la MINUSMA

Le 4 mars, Human Rights Watch a demandé au gouvernement malien et à la MINUSMA de décrire leurs réponses aux événements des 13 et 14 février 2020 à Ogossagou.

Une lettre du ministère de la Défense et des Anciens Combattants, reçue le 13 mars, a indiqué : « Sur la question relative au retrait des FAMa, des dysfonctionnements tactiques ont conduit à un nouveau massacre à Ogossagou, » La lettre a ajouté : « Des sanctions disciplinaires ont été immédiatement prises, à titre conservatoire, en attendant l'issue des enquêtes, qui ont été ouvertes. »

Une lettre du Ministère de la Justice et des Droits de l'homme, également reçue le 13 mars, a indiqué qu'après le massacre, « les enquêteurs de la brigade du Pôle Judiciaire spécialisé ont été aussitôt dépêchés sur les lieux ». Ce courrier a ajouté qu'une information judiciaire a été ouverte « pour des chefs d'infraction d'appartenance à un groupe de combat en relation avec une entreprise terroriste, d'assassinats, de coups et blessures volontaires, d'incendie volontaire, de dommages à la propriété ; de détention, de port de transport d'armes et de munitions de guerre ». La lettre a noté qu'un suspect avait été inculpé, et que l'interpellation d'autres suspects allait suivre.

Fin février, le gouvernement a remplacé le général Keba Sangare, commandant des forces terrestres de l'armée, ainsi que le colonel Amara Doumbia, commandant de zone de la région de Mopti, sans fournir de détails.

Le 16 mars, Human Rights Watch a reçu un e-mail du directeur de la communication stratégique et de l'information de la MINUSMA, notant : « La protection des civils et la promotion des droits humains sont une priorité absolue pour la MINUSMA. La MINUSMA a ouvert une enquête sur les événements du 14 février à Ogossagou où des civils ont été tués. Les conclusions de l'enquête seront rendues publiques très prochainement. »

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