Afrique: L'Afrique subsaharienne à l'épreuve du coronavirus

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Des cas d'infection qui se multiplient face à des systèmes de santé déjà fragilisés

Les pays européens ont cru, les premiers jours, que l'épidémie du covid-19 ne sortirait pas de Chine. L'Afrique subsaharienne, tout aussi naïvement, s'est crue préservée. Le 11 mars 2020, l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) a qualifié l'épidémie du Covid-19 de « pandémie », parce qu'elle touche désormais l'ensemble de la planète, ce qui oblige tous les pays à prendre des mesures exceptionnelles. L'Afrique subsaharienne, qui s'inscrit dans une course contre la montre, ne peut échapper au « confinement » des populations et à la fermeture des frontières.

Le continent, qui abrite plus d'un milliard de personnes, est, selon Bruce Bassett, de l'Université du Cap, une véritable "bombe à retardement". D'ailleurs, le président sud-africain Cyril Ramaphosa a parlé, dès le dimanche 15 mars 2020, de catastrophe nationale, annonçant la fermeture des écoles et l'interdiction des rassemblements. Alors qu'elle semblait être moins touchée que les autres régions, l'Afrique subsaharienne doit, elle aussi, affronter la pandémie de Covid-19 avec une trentaine de pays concernés. Les cas répertoriés sont, le plus souvent, des voyageurs arrivant d'Europe, ce qui explique que de nombreux pays africains ferment aujourd'hui leurs frontières à ces voyageurs venus du Vieux continent ou qu'ils les mettent systématiquement en quarantaine.

D'un côté, la menace du pire, de l'autre, des systèmes de santé fragilisés

Le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui est le premier Africain à diriger l'organisme de santé des Nations Unies, a appelé l'Afrique à « se réveiller » face à la menace du nouveau coronavirus qui commence à se propager localement, précisant que le continent devait se préparer au « pire ». Or, les systèmes de santé de l'Afrique subsaharienne sont très fragilisés pour trois raisons : 1) ils doivent faire face à d'autres épidémies, dont certaines exacerbent déjà la dangerosité des infections respiratoires, 2) les capacités d'accueil et de soin des malades sont très insuffisants, 3) les pays africains n'ont pas les moyens financiers de mettre en œuvre des politiques de santé, même s'il existe une volonté politique pour une prise en compte rapide dans les budgets nationaux. Deux exemples : l'Afrique abrite seulement 1,3 % des professionnels de la santé, alors qu'elle porte à elle seule 25 % de la charge mondiale de maladies ; avec ses 50 millions d'habitants, le Kenya ne dispose que de 130 lits d'unités de soins intensifs et ne compte que 200 infirmières spécialisées. Il est donc urgent, pour l'Afrique subsaharienne, de se préparer au pire.

Le «confinement», un concept étranger à la culture africaine, aux conditions de vie et de travail

Culturellement - Des études faites lors de l'épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest, entre 2013 et 2016, montrent que les populations n'ont pas vu la nécessité de « se confiner » chez soi, de s'auto-isoler. S'ajoute le fait que, culturellement, selon Francis Akindès, professeur de sociologie à l'université Alassane Ouattara de Bouaké, en Côte d'Ivoire, la sociabilité est partout en Afrique. Quand quelqu'un est malade, « tout le monde va le voir pour lui serrer la main, pour lui souhaiter du courage et lui donner de l'argent. C'est une culture du partage, de la parole et de la compassion.»

Conditions de vie - Dans des villes à forte croissance démographique, la surpopulation des quartiers populaires et des bidonvilles, à l'intérieur desquelles de nombreuses familles vivent ensemble sous un même toit, va favoriser la transmission rapide du Covid-19. Ces populations, dans des zones surpeuplées, comme dans les villages, sans eau potable ni assainissement, sont encore plus vulnérables. Pour Francine Ntoumi, experte en santé publique, « Comment pouvez-vous dire aux populations de tel ou tel village de se laver les mains quand il n'y a pas tout simplement pas d'eau ou d'utiliser du gel pour se désinfecter les mains, alors qu'elles n'ont pas assez d'argent pour se nourrir ?»

Conditions de travail - En RDC, 92 % de l'emploi est informel et l'Etat congolais, à cause de sa lourdeur bureaucratique, apparaît comme le moteur de l'expansion du secteur informel. Les rentrées d'argent pour se nourrir, nourrir la famille, payer les factures, se font au jour le jour. Il faut s'attendre avec le confinement et la fermeture de lieux économiques festifs (restaurants, bars, discothèques, boîtes de nuit) à un véritable séisme pour des populations déjà pauvres. L'impact sur l'emploi informel apparaît comme catastrophique.

La RDC à l'épreuve du Covid-19

Le mercredi 18 mars, le président Félix Tshisekedi avait annoncé les mesures prises afin de limiter la propagation du covid-19. « Nous ne sommes qu'au début de cette pandémie. Il s'agit d'une menace sérieuse qui appelle des mesures musclées », a précisé le chef de l'État congolais dans son message. Jean-Jacques Muyembe, médecin spécialiste en virologie, qui avait coordonné le combat contre le virus Ebola, s'est vu confier la coordination de la lutte contre le coronavirus. La RDC totalise 18 cas de COVID-19 confirmés depuis l'apparition de la pandémie. Les Congolais ont été frappé par la mort, à Paris, à l'âge de 67 ans, du chanteur Aurlus Mabélé, une figure du soukouss - version moderne de la rumba congolaise - infecté par le coronavirus. La mobilisation semble réelle. De nombreuses stars de la musique ont publié des vidéos sur Twitter exhortant les populations à appliquer les consignes de confinement et respecter les gestes-barrière : ne pas échanger ni baisers ni poignées de main, se laver les mains régulièrement à l'eau et au savon, au gel hydro-alcoolique.

Après Ebola, la RDC craint de voir une nouvelle épidémie s'installer dans le pays, ce qui explique les mesures drastiques prises par le gouvernement. L'expérience de Jean-Jacques Muyembe dans la lutte contre Ebola est un atout. Mais, Ebola a frappé l'Est du pays. Le docteur Muyembe veut rester prudent sur les capacités du pays à gérer une nouvelle épidémie. Il affirme : « Honnêtement, on n'est pas prêts. La population à l'est du pays a été confrontée à Ebola, ils ont compris le coût en vies humaines et le coût économique. Mais à l'ouest et à Kinshasa, Ebola semble loin, donc il faut tout refaire, et vite. Le virus est entré à Kinshasa, il ne faut pas qu'il en sorte. » Il considère pourtant que, depuis la riposte contre Ebola, les 10 000 centres de santé répartis dans le pays et les communautés locales qui ont été mobilisées pour la sensibilisation, constituent de précieux relais qui vont pouvoir être réutilisés, afin de faire remonter tous les cas suspects.

Ebola a permis la construction à l'Institut national de recherche biomédicale de Kinshasa, d'un nouveau laboratoire, financé par le Japon et qui est doté des infrastructures de pointe pour la gestion des épidémies. C'est d'ailleurs dans ce laboratoire qu'ont été réalisés les tests permettant d'identifier le premier malade du coronavirus. Goma et Lubumbashi devraient accueillir des laboratoires du même type. Comme tous les Etats africains, le gouvernement congolais craint de se retrouver seul face à l'épidémie, ses partenaires économiques traditionnels comme la France et la Belgique étant durement touchés par le coronavirus. La communauté internationale pourra-t-elle aider l'Afrique, si l'épidémie se propage sur le continent, en particulier en RDC, un pays gigantesque, 4 fois grand comme la France, avec 81 millions d'habitants ?

Christian Gambotti

Agrégé de l'Université

Politologue, chroniqueur

Président du think tank

Afrique & Partage

Directeur des Collections

L'Afrique en Marche,

Planète francophone

Directeur de la rédaction de la revue

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