Cameroun: "L'Etat se doit d'anticiper"

interview

Les explications de Gaston Eloundou Essomba, ministre de l'Eau et de l'Energie.

Monsieur le Ministre, le pays est résolument engagé dans divers chantiers pour notamment augmenter l'offre en eau. Où en est-on avec l'évolution des projets dans ce secteur ?

Dans le cadre de sa politique tendant à l'amélioration significative des conditions de vie des populations, le président de la République considère l'approvisionnement en eau potable desdites populations comme une priorité de premier plan. C'est dans cette optique que les pouvoirs publics ont engagé un vaste programme en vue d'accroître l'offre en eau potable à travers la conduite d'un certain nombre de projets. Nous pouvons citer quelques-uns des plus importants, récemment achevés ou en cours de réalisation: le Projet d'alimentation en eau potable de la ville de Yaoundé et ses environs à partir du fleuve Sanaga, le Projet d'amélioration de la desserte en eau potable à Yaoundé et trois villes secondaires (Edéa, Bertoua et Ngaoundéré), financé par l'AFD et la Banque européenne d'investissement pour un montant total de 103,6 milliards de F et dont les travaux sont réalisés à un peu plus de 63%.

Nous avons aussi le projet d'alimentation en eau potable de sept centres secondaires réalisé et réceptionné tandis que les lots 2 (Akom II et Olamzé) et 3 (Mvengué et Mvangan) sont réalisés à plus de 55% et 25 % respectivement. Le Projet d'alimentation en eau potable de neuf villes, financé par Eximbank China, ce projet vise l'extension et la remise à niveau des stations de production d'eau potable des villes de Bafoussam, Bamenda, Kribi, Sangmélima, Garou-Boulaï, Dschang, Yabassi, Maroua et Garoua. Les travaux de la première phase concernant Bafoussam, Bamenda, Kribi et Sangmélima ont été réceptionnés en 2019 et permettent auxdites villes de recevoir des volumes journaliers d'eau supplémentaires. Soit 10.000 m3/j pour les villes de Bafoussam et Bamenda et 7.000 m3/j pour les villes de Kribi et Sangmélima. Quant à la deuxième phase concernant Garou-Boulaï, Dscang, Yabassi, Maroua et Garoua, les études sont achevées et les travaux pourront bientôt démarrer. On a également le Projet de réhabilitation, de renforcement et d'extension des systèmes d'adduction d'eau potable dans 52 Centres, financé par la Belfius Banque de Belgique. Les travaux de cet important projet sont achevés dans plusieurs centres et en voie d'achèvement dans d'autres.

Les grands projets semblent se concentrer uniquement sur les grandes métropoles. Quid des zones rurales ?

Pour répondre à votre préoccupation, il y a lieu de faire observer d'emblée que les grandes villes camerounaises connaissent un accroissement rapide de leur population, avec l'extension de nouveaux quartiers périphériques. Pour faire face à cette démographie galopante, l'Etat se doit d'anticiper pour mettre en place des infrastructures adéquates permettant de satisfaire les besoins desdites populations, et particulièrement en eau potable. Cependant, il serait inexact de dire que les grands projets se concentrent uniquement dans les grandes métropoles. En la matière, il importe d'ailleurs de rappeler que le secteur de l'eau potable au Cameroun est subdivisé en deux zones d'intervention : la zone urbaine et périurbaine d'une part, la zone rurale d'autre part.

L'intervention en milieu urbain et périurbain est du ressort de la Camwater, société de patrimoine, bras séculier de l'Etat, désormais en charge de la construction et de la gestion de l'ensemble des infrastructures, des biens et droits, ainsi que de l'exploitation du service public de production, de transport et de distribution de l'eau potable en milieu urbain et périurbain, conformément au décret n° 2018/144 du 20 février 2018 portant réorganisation de ladite société. C'est d'ailleurs pour cela que l'intervention directe de l'Etat, tous ses projets et tous ses efforts en matière d'adduction potable sont davantage concentrés dans les zones rurales, plusieurs projets ayant expressément ou essentiellement pour cible les populations desdites zones.

Il en est ainsi des projets réalisés dans le cadre du Plan d'urgence triennal instruit par le chef de l'Etat. La phase I de ces projets concerne la réalisation de 900 forages dans 9 régions et 19 mini adductions d'eau potable dans la Région du Nord-Ouest ; les phases II et III consistent à réaliser 588 puis 469 forages dans la partie septentrionale de notre pays. Ainsi, en milieu rural, les travaux de construction de forages et de mini-systèmes d'alimentation en eau potable a permis de soulager plus de 450.000 personnes.

De même, certains projets à financement extérieur sont prioritairement orientés vers les populations rurales, à l'instar du Projet d'alimentation en eau potable et d'assainissement en milieu rural (Paepa MRU). Financé par la Banque Africaine de Développement pour un coût de 18 milliards de F, le Paepa MRU vise la construction, en milieu rural, de 60 adductions d'eau potable et de 2.220 latrines dans les lieux publics (hôpitaux, écoles, marchés), sur l'ensemble du territoire national.

Il en va de même des 350 stations Scanwater réalisées sur l'ensemble du territoire dans les années 1980, sur financement danois, pour alimenter des villages hors du périmètre de la Camwater. Faute d'entretien et de moyens adéquats pour leur ravitaillement en carburant, ces importantes infrastructures avaient cessé de fonctionner, ont été laissées à l'abandon et vandalisées. Fort heureusement, le Gouvernement vient d'engager un vaste programme de réhabilitation desdites infrastructures avec le concours de la société chinoise, Sinomach. La mise en œuvre dudit programme a d'ores et déjà commencé et le 25 février dernier, je me suis personnellement rendu dans la Haute Sanaga, sur le site pilote de Ndjoré, pour inaugurer la station Scanwater réhabilitée de cette localité. Désormais adossée à un système d'alimentation en énergie solaire photovoltaïque, innovation majeure, elle permet aujourd'hui de desservir, sans arrêt, un peu plus de 1 875 personnes en eau potable. Ce programme va se poursuivre dans les autres localités abritant les stations SCANWATER sur l'ensemble du pays.

Pour ce qui est du domaine de l'énergie, de nombreux barrages sont en cours de construction pour certains ou de finition pour d'autres. A quel moment les populations vont-elles profiter de tous ces investissements ?

Comme vous l'avez si bien relevé, mon département ministériel conduit, ces dernières années, plusieurs projets de construction de barrages de production de l'énergie électrique ; certains sont achevés ou en voie de l'être, notamment les aménagements hydroélectriques de Lom Pangar, de Memve'ele ou de Mekin. S'agissant de l'Aménagement hydroélectrique de Lom Pangar, il convient de rappeler qu'outre l'usine de pied et la ligne d'évacuation d'énergie associée, la principale fonction de cette infrastructure est de constituer, pendant la saison pluvieuse, des réserves d'eau dans sa retenue pour augmenter, pendant l'étiage, les débits naturels du fleuve Sanaga et ainsi, maintenir et accroître la productivité des centrales de production situées en aval (Songloulou et Edéa) pendant cette période d'étiage. La construction du barrage réservoir, d'une capacité de 6 milliards de m3, est achevée depuis 2017 et sa mise en eau permet, depuis lors, de garantir une puissance supplémentaire de 150 MW et ainsi, de diminuer les délestages en période d'étiage, au profit de nos populations et de l'économie camerounaise bien évidemment.

Les travaux de construction de l'usine de pied attenante audit barrage, d'une durée de de 34 mois, ont commencé depuis mars 2019 ; quant à la construction des lignes de transport de 100 km entre Lom Pangar et Bertoua et du poste d'interconnexion de Bertoua et des ouvrages connexes, les dossiers d'exécution des travaux ont été validés par le bureau d'études CIMA. La réalisation de ces ouvrages permettra l'arrêt de la centrale thermique de Bertoua et l'alimentation pérenne des populations de la région de l'Est en énergie électrique.

S'agissant de l'aménagement hydroélectrique de Memve'ele, d'une capacité de 211 MW, la centrale a été mise sous tension depuis le mois d'avril 2019, la mise en service définitive étant prévue au 31 décembre 2020. Et, bien que sa ligne d'évacuation ne soit pas encore achevée, ledit ouvrage injecte actuellement 65 MW par jour dans le Réseau Interconnecté Sud, à travers une ligne provisoire, via le poste de Mbalmayo, au grand soulagement des populations de la Région du Sud, en particulier celles d'Ebolowa pour lesquelles les délestages intempestifs sont désormais un triste souvenir. Cette mise en production partielle a permis le démantèlement des centrales thermiques d'Ahala Oyom Abang, Mbalmayo et Ebolowa, générant des économies dans la facture des combustibles de l'ordre de 350 millions de F par semaine. Des diligences et des essais de montée en puissance au niveau de la centrale sont en cours par la Sonatrel, tendant à augmenter cette puissance à 75 MW.

S'agissant de l'aménagement hydroélectrique de Mekin, d'une capacité de 15 MW, la mise sous tension de la centrale a également eu lieu en avril 2019 ; cependant, elle est en arrêt depuis plusieurs mois à cause d'une panne de la bobine du point neutre ; la société Hydro Mekin est en cours d'acquisition d'une pièce de remplacement.

En dehors des barrages cités ci-haut, dont les travaux sont quasiment terminés, d'autres ont démarré et sont encore en plein chantier ou en phase de démarrage : il en est notamment de Nachtigal Amont, de Bini à Warak ou de Menchum.

Ainsi, après le bouclage financier depuis le 28 décembre 2018, les travaux de construction de l'aménagement hydroélectrique de Nachtigal Amont, d'une puissance de 420 MW, associée à une ligne de transport d'électricité de 400 kilovolts, ont effectivement démarré le 1er février 2019, pour une mise en service de la première turbine dès octobre 2022, la mise en service définitive du barrage étant prévue en 2023.

La réalisation à bonne fin de ce projet permettra, à court terme, d'améliorer la fourniture, en quantité et en qualité, de l'énergie électrique dans l'ensemble du réseau interconnecté Sud (RIS) ; à long terme, le surplus de l'énergie produite sera injecté dans les réseau interconnectés Est (RES) et Nord (RIN), à travers des lignes dédiées de 225 KV ; la construction de la ligne Yaoundé -Abong Mbang a déjà commencé pour le RIS, tandis que la ligne Nachtigal-Tibati-Ngaoundéré pour le RIN a, quant à elle, déjà obtenu le financement de la Banque Mondiale.

Quant à l'aménagement hydroélectrique de Bini à Warak, d'une capacité installée de 75 MW, associée à une ligne de transport d'électricité de 225 KV, l'entreprise Sinohydro, en charge des travaux, est installée sur le chantier et a commencé à réaliser un certain nombre de prestation ; seulement, elle s'est démobilisée, le partenaire financier n'ayant pas libéré les fonds d'avance de démarrage. Les négociations sont en cours avec ledit partenaire au niveau du Minepat et nous osons espérer que les travaux pourraient reprendre dans les tout prochains jours.

Pour ce qui est de l'aménagement hydroélectrique sur le fleuve Menchum, pour une capacité de 72 MW, avec une ligne associée de transport d'électricité de 90 KV, les études d'avant-projet détaillé se poursuivent, le contrat commercial ayant déjà été signé ; cependant, les problèmes sécuritaires dans le Nord-Ouest constituent pour l'instant une entrave pour la mise en œuvre ce projet.

Le sous-secteur est certes en plein chantier, mais les consommateurs se plaignent encore de la mauvaise qualité de service à eux offerte. Que faites-vous au quotidien pour satisfaire les populations qui souffrent des délestages ?

Dès mon arrivée à la tête du département ministériel, j'ai mis sur pied une mission de veille permanente du service public de l'électricité sur l'ensemble du territoire. Globalement, cette mission consiste à faire le point sur les problèmes liés à la fourniture de l'électricité dans toutes les régions, sur l'équilibre offre/demande, à l'état des transformateurs, sur les interruptions enregistrées. Bref, elle permet une remontée de l'information en temps réel, pour des actions rapides et des solutions idoines, s'agissant des problèmes liés à la fourniture de l'énergie électrique. Pour ce faire, les outils modernes de communication sont mis à contribution ; ainsi, une plateforme « WhatsApp » et une application baptisée « veille électrique » ont été conçues pour avoir des informations instantanées sur les interruptions de la fourniture de l'énergie électrique.

Cette plateforme intègre toutes les parties prenantes dans le domaine de l'électricité (Minee, Arsel, Sonatrel, Eneo) et d'autres intervenants sur l'ensemble du pays. A ce jour, grâce à la remontée rapide de l'information, la mission de veille a permis de réduire considérablement les délais d'intervention d'Eneo, de recenser et de remplacer systématiquement tous les transformateurs surchargés et d'anticiper sur le remplacement des poteaux-bois, entre autres bénéfices tirés de ladite mission. Dans le cadre de cette mission de veille, des réunions hebdomadaires sont instituées au niveau des délégations régionales et Départementales de l'Eau et de l'Energie, auxquelles prennent part les responsables du concessionnaire Eneo.

Ces réunions sont sanctionnées par des procès-verbaux qui me sont transmis et qui peuvent donner lieu à l'interpellation du directeur général d'Eneo, pour des mesures urgentes et adéquates à prendre. A ce jour, grâce à la remontée rapide de l'information, la mission de veille a permis de réduire considérablement les délais d'intervention d'Eneo, de recenser et de remplacer systématiquement tous les transformateurs surchargés et d'anticiper sur le remplacement des poteaux-bois, entre autres bénéfices tirés de ladite mission.

En ce moment, les défis du sous-secteur Eau et Energie au Cameroun sont énormes. Notamment en termes de qualité de service, vétusté des infrastructures du transport, extension du réseau. Le Ministère de l'Eau et de l'Energie est-il assez paré pour relever ces défis ?

Sous la très haute impulsion de Monsieur le président de la République, chef de l'Etat, avec l'encadrement constant du Premier ministre, chef du gouvernement, la sollicitude des partenaires au développement, l'implication jamais démentie du Ministre de l'Economie et celui des Finances, la collaboration d'un personnel compétent, volontaire et dévoué, je suis en mesure d'affirmer que mon département ministériel est très bien préparé pour relever ces défis. Pour être plus précis, le Ministère de l'Eau et de l'Energie dispose des moyens, ressources et outils nécessaires pour mener à bien ses missions et répondre efficacement aux besoins des populations en eau et en électricité, à travers le dispositif stratégique, juridique, institutionnel et opérationnel mis en place.

Au plan stratégique, pour implémenter la Vision de Son Excellence Paul Biya tendant à faire du Cameroun un pays émergent à l'horizon 2035, le Gouvernement a élaboré un Document de Stratégie pour la Croissance et l'Emploi (Dsce). En droite ligne de ce Document, mon Département ministériel s'est doté de deux importants outils de pilotage dans le domaine de l'électricité à savoir, le Plan de Développement du Secteur de l'Electricité (Pdse) d'une part et le Plan Directeur d'Electrification Rurale (PDER) d'autre part. Au plan juridique, ce dispositif est complété par un ensemble de textes législatifs et réglementaires qui constituent des boussoles pour nos actions, le plus important de ces textes étant la loi n° 2011/022 du 14 décembre 2011 régissant le secteur de l'électricité.

Dans le domaine de l'eau, une loi existe également, celle n° 098/005 portant régime de l'eau, assortie d'une série de textes réglementaires. Au plan institutionnel, le Ministère de l'Eau et de l'Energie est accompagné par des organismes sous tutelle ou partenaires qui l'aident, chacun en ce qui le concerne, à relever les défis de la production et de la fourniture de l'eau et de l'énergie aux populations, entre autres, la Camwater, l'Aer, l'Arsel, la Sonatrel, Eneo, Kpdc, Dpdc, etc., chacun jouant sa partition. Au plan opérationnel, il n'est pas contre-productif de rappeler que nous avons mis sur pied des plateformes, aussi bien dans le domaine de l'eau que dans celui de l'électricité, pour assurer une mission de veille tendant à signaler et résoudre, en temps réel, les éventuels problèmes qui se posent dans notre sous-secteur.

Mais quelles sont vos priorités?

Pour relever ces défis, nous nous sommes, pour l'heure, fixé un certain nombre d'objectifs prioritaires. Ainsi, dans le domaine de l'eau, notre souci majeur est l'amélioration de la situation de la Camwater dont il faudra au plus vite, d'une part améliorer le rendement, réduire les pertes de production et le manque à gagner et, d'autre part, revisiter le modèle financier, afin de lui donner les moyens d'étendre son réseau de distribution. De manière particulière, nous veillerons à l'amélioration de l'accès à l'eau potable des populations des zones rurales, ainsi qu'au renforcement des mécanismes tendant à la durabilité des ouvrages hydrauliques dans lesdites zones.

En matière d'électricité, nos priorités consisteront à : modifier le mix énergétique en mettant un terme à l'usage des centrales thermiques à gasoil ou à fioul, très coûteux, pour privilégier davantage l'hydroélectricité et le gaz, au besoin, opter pour les centrales solaires comme source propre et économique ; relier, d'ici 2025, les trois réseaux de notre pays : le Réseau interconnecté Sud (RIS), le Réseau Interconnecté Nord (RIN) et le Réseau interconnecté Est (RIE) pour constituer un réseau interconnecté unique, l'objectif étant de faire bénéficier à l'ensemble de notre pays de l'abondante ressource hydroélectrique circonscrite dans le bassin de la Sanaga ; rénover, sur l'ensemble du territoire, le parc des transformateurs dont la vétusté est en grande partie source de baisse de la qualité de service de distribution ; remplacer les poteaux endommagés et introduire les poteaux en béton ; déployer les compteurs intelligents sur l'ensemble du territoire à l'effet de réduire les plaintes relatives aux vices de facturation et de fait améliorer la qualité de service commercial.

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