Burkina Faso: Urbain yameogo, conseiller spécial du président du faso

interview

« Si les syndicats s'engagent sur la lutte politique, ils vont nous trouver sur le terrain »

Il s'appelle Urbain Yaméogo. Il est actuellement enseignant-chercheur et directeur du programme Environnement de l'Université Aube Nouvelle. Là-bas, il est aussi directeur du master en management de l'Environnement et du développement durable. Il est biologiste et titulaire d'un Doctorat en écologie en 2005 à l'Université d'Orléans en France. Cadre du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), Urbain Yaméogo, originaire du Boulkiemdé, occupe un poste de conseiller spécial auprès du président Roch Marc Christian Kaboré. Il est l'invité de « Mardi Politique » de ce jour !

« Le Pays » : Vous êtes enseignant-chercheur et on vous retrouve sur le terrain politique. Dites-nous comment vous parvenez à concilier ces deux domaines.

Urbain Yaméogo : En tant que patriote, j'ai toujours été sur le terrain politique en tant que militant engagé avant d'être enseignant-chercheur. J'ai participé aux grandes luttes démocratiques de notre pays dont les plus récentes furent : la lutte contre la modification de l'article 37 de la Constitution et la mise en échec du coup d'Etat du Général Diendéré. Et puis, ce nouveau statut d'enseignant-chercheur est récent. Actuellement, je n'ai pas de problème pour la conduite des activités universitaires, particulièrement les enseignements et mes activités politiques. C'est vrai, je ne suis pas toujours dans les médias. Je ne suis pas toujours en première ligne dans les combats. J'ai toujours donné ma contribution sur le plan conceptuel, organisationnel et opérationnel sans forcément me faire voir.

Pourquoi être sur le terrain politique et vouloir rester dans l'ombre ?

(Sourire) ... Après tout ce que je viens de vous dire, je ne suis pas un homme qui veut rester dans l'ombre. Toutefois, j'ai un parcours de militant et pour moi, dans une organisation politique, ce qui est essentiel, c'est la discipline militante qui commande d'agir dans le cadre du parti et dans la ligne politique du parti. C'est pour cela qu'à chaque sollicitation, je réponds toujours présent et j'exécute les missions qui me sont confiées. Pour moi, la médiatisation des hommes politiques constitue une certaine vedettisation de l'homme politique pour vendre son image. L'objectif ici étant de toucher, conquérir et de fidéliser une certaine opinion pour des besoins d'audience. C'est une recherche de popularité. C'est aussi cela, l'un des aspects de la politique. Les médias sont à féliciter pour le travail qu'ils abattent pour la visibilité des hommes politiques. En ce qui me concerne, le format politique dans lequel j'ai évolué, fait de moi d'abord un serviteur de mon pays. En tant que serviteur de mon peuple, je ne suis pas à la recherche d'une popularité à titre personnel. Pour moi, un politique qui est soucieux de sa popularité est un politicien à visée électorale. Je n'ai pas de vision électoraliste. Du reste, je pense que le bien n'aime pas le bruit et le bruit n'aime pas le bien. J'ai choisi l'efficacité dans la discrétion. Il y a des gens qui médiatisent leur moindre bienfait. Moi je ne suis pas dans cette logique.

Et pourtant, vous avez besoin de poste politique et cela passe par la visibilité de vos actions !

Je ne suis pas venu en politique parce que je veux des postes. J'y suis sur la base de mes convictions. Et ces convictions, je les partage avec des camarades. Nous avons des convictions communes, collectives et individuelles sur des questions politiques. Pour preuve, je viens de vous dire plus haut que j'ai été élu député et juste après la validation de mon mandat à l'hémicycle, j'ai cédé mon poste de député à mon suppléant. Depuis lors, je n'ai été nommé nulle part si ce n'est récemment, le 5 février 2020, que j'ai été appelé auprès du Chef de l'Etat. Durant cette période de 4 ans, mon militantisme n'a jamais été ébranlé. Et c'est d'ailleurs pour moi l'occasion de dire à la jeune génération que l'engagement politique doit aller au-delà des ambitions personnelles. Nous défendons des valeurs et des principes de même qu'une cause commune. Pour cet engagement politique, on n'a pas besoin d'être à un poste pour servir la cause à défendre.

Vous êtes conseiller spécial du Président du Faso. Comment appréhendez-vous votre poste ?

Effectivement, j'ai eu l'honneur d'être nommé par Son Excellence Monsieur le Président du Faso comme conseiller spécial en matière d'environnement et de développement durable. Dans ces domaines bien précis et dans bien d'autres, je me considère comme celui qui détient une torche pour éclairer la voie pour le Président. Elle doit permettre au Président du Faso d'avancer sur certaines questions précises et je suis là pour que cette torche ne s'éteigne pas.

Parlez-nous brièvement de votre parcours politique !

Mon parcours politique n'a rien d'exceptionnel. Je suis initié à la politique depuis mon secondaire, en militant tout d'abord dans les associations de scolaires, ensuite estudiantines. A l'université, je fais partie de ceux qui ont eu la chance d'avoir des aînés qui étaient soucieux de notre encadrement politique à travers les veillées-débats dans des cercles ou cellules politiques. Nous avons ainsi évolué avec ces camarades tout d'abord dans la clandestinité, puis la semi-clandestinité surtout avec le Groupe communiste burkinabè (GCB) et enfin au grand jour. Le leitmotiv était que nous devions être utiles à notre pays en étant des cadres techniquement compétents et politiquement avertis. Par la suite, avec ces mêmes aînés, j'ai milité dans le GCB, dont une fraction conduite par Salif Diallo, qui, avec d'autres organisations de la même obédience, ont créé, le 19 avril 1989, l'Organisation pour la démocratie populaire, Mouvement du travail (ODP/MT).

L'ODP/MT a fusionné, le 5 février 1996, avec d'autres partis (soit 10 partis) se réclamant de la social-démocratie, pour créer le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). Je me suis écarté et je suis resté en marge du CDP, parce que la vision politique était conforme à la social-démocratie mais la pratique était plutôt néo-libérale. Néanmoins, j'étais solidaire de mes camarades qui étaient dans ce parti et qui pensaient qu'ils pouvaient changer les choses de l'intérieur. Vous connaissez comment cette aventure s'est achevée les 30 et 31 octobre 2014 avec l'insurrection populaire. Les camarades ayant pris conscience de la situation de chaos qui guettait notre pays, ont repris les contacts avec les uns et les autres pour constituer une force politique avec une offre politique à notre peuple. C'est ainsi qu'est né le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Je me suis engagé avec les camarades pour cette cause commune.« Aujourd'hui, les anciens doivent travailler pour préparer la relève »

Vous êtes du Centre-Ouest. D'après ce que certains disent, les aînés ne feraient pas assez pour faciliter l'intégration des jeunes sur la scène politique. Qu'en dites-vous ?

Personnellement, je vois aujourd'hui, une volonté des jeunes de s'affranchir de toutes les contraintes pour leur épanouissement. Cela est légitime et l'a été de tous les temps. Seulement, cette volonté est souvent construite sans aucune considération, sans égard des valeurs collectives communes. Faisant ici appel à ce que j'ai dit plus haut sur le sens de l'engagement politique, les jeunes doivent accepter de se former et de se faire coacher politiquement pour une bonne maturité afin de bien agir. Généralement, les jeunes s'opposent à tout ce qui est ancien et veulent les changements tout de suite, ici et maintenant, souvent sans tenir compte de certaines réalités politiques du terrain. Les jeunes pensent qu'il faut aller vite ; et souvent, ils ne tiennent pas compte de certaines valeurs morales, notamment le respect des anciens, la considération des compétences, la prise en compte des valeurs d'intégrité,... Pour certains jeunes, la fin justifie les moyens. Les jeunes ne doivent pas être dans un nihilisme politique. Autrement dit, ils ne doivent pas nier la vérité morale, les valeurs collectives communes et la hiérarchie dans une société.

Voulez-vous dire que les jeunes sont très pressés ?

C'est normal, ma conviction est qu'une nation dans laquelle la jeunesse n'est pas pressée, est une nation qui n'est pas viable et va se scléroser. La jeunesse est une source de vitalité et de dynamisme qu'il faut savoir canaliser et utiliser à bon escient. C'est pourquoi je parlais tantôt de maturité politique. Certains sont très pressés. Je pense qu'en politique, il n'y a pas de génération spontanée. La politique est avant tout, une science et un art que l'on apprend. C'est pourquoi, aujourd'hui, les anciens doivent travailler pour préparer la relève. Et il faut que les jeunes acceptent d'être encadrés pour assurer une bonne relève. Les jeunes ont besoin des anciens et les anciens ont besoin des jeunes.

En quoi le Centre-Ouest constitue un enjeu électoral pour votre parti, le MPP, en novembre 2020 ?

Depuis les indépendances, le Centre-Ouest a toujours été un enjeu électoral pour ce pays. A la date d'aujourd'hui, au niveau du Centre-Ouest qui compte quatre provinces (Boulkiemdé, Sanguié, Ziro, Sissili), on a dix postes de députés. Donc, en matière électorale, cette zone est importante. Nous ne perdons pas cela de vue.

Pour certains, les élections de 2020 sont à redouter, au regard du contexte actuel. Qu'en pensez-vous ?

Le fait d'avoir exercé le pouvoir de 2016 à nos jours, nous donne des avantages comme des inconvénients. Mais nous allons aborder ces élections avec sérénité, tout d'abord avec le bilan du programme présidentiel. Nous avons des acquis énormes que nous allons présenter aux Burkinabè à tous les niveaux. Nous allons expliquer à la population ce que nous avons réussi à faire dans le contexte que vous connaissez, c'est cela la redevabilité, et indiquer ce que nous sommes en mesure de réaliser encore pour les cinq prochaines années. Pour moi, ce n'est pas un inconvénient, c'est beaucoup plus un atout parce que nous avons montré une capacité de résilience et notre farouche volonté de progresser, de faire avancer le Burkina Faso malgré tous les bâtons qu'on a pu mettre dans nos roues.

Pensez-vous donc que des bâtons ont été mis dans vos roues ?

Les terroristes ont attaqué le pays deux semaines après l'investiture du président Roch Marc Christian Kaboré. Ce ne sont pas des bâtons dans les roues, mais plutôt des canons placés sous nos pieds, avec pour objectif de mettre le pays à terre. Et depuis ce temps, on est dans cette situation d'attaques tous azimuts. Dans un premier temps, on attaquait tout autour du Burkina Faso au niveau des frontières. Ensuite, ils sont rentrés à l'intérieur du pays. Ils s'attaquaient aux FDS. Maintenant, ils s'en prennent à nos populations. Les civils sont actuellement les principales cibles, dont des femmes et des enfants. C'est clair que cela n'est pas pour nous faciliter la tâche. Au contraire, c'est pour nous empêcher de gouverner tranquillement.

Pensez-vous que quelqu'un en veut au régime tout particulièrement ?

Les terroristes nous en veulent. Maintenant, qui sont ces terroristes ? Nous cherchons à le découvrir. Celui qui tire n'est pas le seul terroriste. C'est aussi celui qui l'a armé et lui a fourni les moyens logistiques pour commettre les crimes. Ceux qui tirent sur nos FDS et nos populations, ont des maîtres à penser. Ils ont des commanditaires que nous souhaitons connaître, face à face. Mais ils nous attaquent lâchement, cagoulés ; il n'y a pas meilleure façon de nous empêcher de gouverner.

Comment explique-t-on, selon vous, cette capacité à se régénérer des terroristes ?

Je fais mon analyse à plusieurs niveaux. Les terroristes qui nous attaquent ne sont pas venus du néant. Ceux qui sont les plus visibles aujourd'hui, ce sont les partisans de Iyad Ag Ghali qui ont vécu au Burkina Faso, ici avec nous. Certains étaient avec les réfugiés au niveau de nos frontières. Ils sont restés dans notre pays pendant plusieurs années et aujourd'hui, ils ont retourné leurs armes contre le Burkina Faso. Quand vous remontez dans leur histoire, à la rébellion touareg, bon nombre de ces hommes qui ont combattu pour la zone de l'Azawad pour l'occupation de territoires au Mali, Niger et Burkina, font partie actuellement des terroristes. Après avoir échoué dans leurs ambitions, ces combattants touaregs ont été cantonnés en Libye par le Colonel Kadhafi. Ils constituaient la légion islamiste de Kadhafi avec un effectif d'au moins 20 mille hommes qui assuraient même la sécurité de Kadhafi. C'était la garde prétorienne du Guide libyen.

Cette légion, constituée de Touaregs et d'autres groupes similaires, avait également à sa tête un général qui était lui aussi Touareg. Dès lors que la communauté internationale a avalisé la déstabilisation de la Libye, et qu'un service après-vente n'a pas été assuré après la mort de Kadhafi, ces milliers d'hommes, tels des essaims d'abeilles libérées d'une ruche, ont, ainsi, disparu dans la nature avec une grande quantité d'armement. C'était la débandade. Plus tard, ces mêmes combattants ont exhumé leur désir de conquête d'un territoire. Ils font croire qu'ils défendent des valeurs mais en réalité, c'est une question de territoire.

Aujourd'hui, ils mettent à mal l'intégrité territoriale du Mali, du Burkina et du Niger, essentiellement. Pourquoi ces Touaregs ne s'attaquent-ils pas à la Mauritanie ou à l'Algérie si c'était une question de religion ? Parce qu'ils estiment n'avoir pas de territoire dans ces pays. Ce n'est donc pas une guerre contre le régime actuel, mais une guerre d'occupation du territoire. Ils utilisent seulement le manteau de la religion pour arriver à leurs fins. Cette guerre est menée par des terroristes mais aussi par des narcotrafiquants et des bandits de tout acabit.

Pensez-vous que ceux qui critiquent l'incapacité du pouvoir à faire face à la situation, font dans l'exagération ?

Il y a des gens qui font semblant de ne pas connaître l'histoire de notre pays ou de notre armée. Le Burkina Faso revient de très loin. Nos différents Etats, après l'indépendance, n'ont pas formé des armées de guerre. Mais plutôt des armées de développement. La preuve, vous avez la malheureuse guerre Burkina-Mali, les gens étaient vite essoufflés. Mieux, si on parlait de l'armée à l'époque, c'était pour la défense de l'intégrité territoriale. Or, la mission des armées des puissances qui nous assistent dans l'encadrement et la formation de nos élites militaires et de nos troupes, ne se résume pas seulement dans la défense de l'intégrité territoriale. Elle intègre aussi de la défense des infrastructures et de l'économie de leurs pays respectifs même au-delà de leurs frontières. Mais nous, nous nous contentons de la rengaine « défense de l'intégrité territoriale du pays, des biens et des personnes ». Cela s'est déteint sur la qualité nos armées et leur sous-équipement aussi.

Aujourd'hui, vous ne trouverez aucun partenaire qui vous aidera à acheter des armes parce qu'on estime que c'est une question de souveraineté. Mais curieusement, lorsque vous élaborez un budget qui vous permet de vous équiper militairement, on vous refuse l'aide au développement au prétexte que vous pourriez utiliser l'essentiel de vos ressources pour vous constituer un arsenal militaire. On fait tout pour que vous ne deveniez pas de puissances militaires qui puissent porter ombrage. Le Burkina Faso, sous la Révolution, avait commencé à travailler pour sa souveraineté militaire, à se construire une armée. Des équipements étaient acquis, des formations organisées pour que notre armée soit véritablement une armée combattante. Là aussi, à la fin de la révolution, cette vision de faire du Burkina un Etat militairement fort s'est émoussée à partir du moment où Blaise Compaoré était en train de perdurer au pouvoir. Il avait la phobie des coups d'Etat et pour cette raison, il a préféré se doter d'une garde prétorienne. A un moment donné, l'armée burkinabè était abandonnée à son propre sort, au point qu'on pouvait s'interroger si les soldats étaient normalement recrutés et formés comme il se doit. Certains bons soldats étaient aussi envoyés dans les missions onusiennes. De même, depuis la crise de 2011, nos militaires n'avaient plus d'armes qui avaient été récupérées et cantonnées quelque part. Cela a perduré jusqu'en 2014. On nous a laissé une armée qu'il fallait totalement reconstituer et reconstruire. Aujourd'hui, nous sommes sur la bonne voie et cela se voit au niveau des résultats dans la lutte contre le terrorisme.

« Aujourd'hui, un magistrat en début de carrière peut se retrouver avec au moins 600 000 F CFA comme indemnités et autres avantages et primes. Avec de tels avantages, on peut quand même, en tant que patriote, céder un minimum pour contribuer à la construction du pays »

Lors du dernier congrès du MPP, Simon Compaoré est passé de président par intérim à président du parti. Cette « promotion » n'est-elle qu'une évidence ?

Je ne parlerais pas de promotion. L'histoire du MPP est incarnée par ses trois principaux porte- drapeaux que sont Roch Marc Christian Kaboré, feu Salifou Diallo et Simon Compaoré. Roch Kaboré est devenu Président du Faso, cédant ainsi sa place à Salifou Diallo. Malheureusement, ce dernier est décédé en plein combat. Naturellement, s'il y a une personne qui a la légitimité politique pour diriger aujourd'hui le parti, c'est bien Simon Compaoré. Le congrès n'a fait qu'entériner une évidence. La politique n'est pas une affaire de génération spontanée mais revêt une grande considération de légitimité politique.

N'y avait-il pas d'autres personnes pour postuler à la présidence du MPP ?

Il n'y a eu aucune initiative pour étouffer quoi que ce soit. Cela n'a jamais existé dans le parti. Dans tous les cas, comment être candidat face à une personnalité de la dimension de Simon Compaoré dont la légitimité politique ne souffre d'aucun débat quelconque? Le MPP est un parti de gauche qui défend des valeurs et des principes et quand vous les appréhendez, notamment en ces aspects relatifs au militantisme, au parcours et à l'engagement en politique, vos ambitions sont assurément mesurées.

Peut-on dire qu'il y a une cohésion au sein du MPP, quand on voit les frustrations dues à plusieurs raisons, notamment la distribution des postes ?

Il y a plusieurs raisons de venir en politique. Certains viennent en politique parce que leur grand-frère, leur ami, oncle, est à la tête du parti ou est dans le parti. Il y en a qui viennent en politique parce qu'ils pensent que c'est une passerelle pour avoir une promotion sociale. Toutes ces raisons sont aussi valables, les unes que les autres. C'est cela l'ambition. Quand vous êtes dans un parti comme le MPP, vous devez savoir qu'il y a des principes et des textes à respecter. Vos ambitions sont assujetties à celles du parti. Ce sont les ambitions du parti qui priment. Vous ne pouvez pas imposer des choses au parti. C'est au parti de juger du mérite des militants et c'est lui qui planifie la promotion des uns et des autres dans la gestion des cadres. Vous ne devez pas estimer que, parce que vous avez fait telle ou telle chose, l'on devrait vous nommer à un tel poste. Ceux qui réclament des postes à tout va, sans avoir fait leurs preuves et laisser le parti juger des apports, sont des opportunistes, des arrivistes qui ne militent que pour leurs intérêts bassement matérialistes. Cette impatience est un manque de maturité politique. Ce ne sont pas des militants engagés. Ce sont des militants alimentaires.

Les syndicats des agents publics sont en guerre contre l'IUTS. Comment analysez-vous cette réaction des syndicats sur cette question de l'IUTS ?

Cette fronde contre l'IUTS est dans la norme des choses. Le syndicat, par principe, défend les intérêts matériels et moraux de ses militants. Aujourd'hui, l'IUTS qui est querellé, doit toucher les revenus des travailleurs et par principe, vous ne trouverez pas un syndicat au monde qui va donner son accord à un gouvernant de toucher au revenu d'un travailleur. Sinon ce syndicat n'a plus sa raison d'être. Donc, les syndicats sont dans une lutte de principe. L'IUTS a une histoire et ce, depuis le temps de Marc Garango, alors ministre en charge des finances. Le texte pris à l'époque, s'applique au public et au privé. Seulement, la disposition n'a pu être effective au niveau des agents publics, tout simplement parce que les indemnités servies étaient faibles au niveau du secteur public. J'ai été directeur et mon indemnité de fonction était de 10 000 F CFA. Mon indemnité de logement était insignifiante. Mais depuis 2015, les textes qui ont été pris, accordent des avantages énormes.

A tire d'exemple, aujourd'hui, un magistrat en début de carrière peut se retrouver avec au moins 600 000 F CFA comme indemnités et autres avantages et primes. Avec de tels avantages, on peut quand même, en tant que patriote, céder un minimum pour contribuer à la construction du pays. La CGT-B avait demandé la suppression pure et simple de l'IUTS. Un Etat fonctionne sur la base de ses ressources propres. L'IUTS, tel que pensé à l'époque, servait à constituer des ressources propres à l'Etat pour l'investissement public. Cet esprit est toujours d'actualité. Dans les débats, le privé a trouvé avantageux que l'on supprime l'IUTS. Dans ces conditions, le gouvernement ne pouvait, non plus, accepter l'idée de suppression de l'IUTS parce qu'il se priverait lui-même d'une grande partie de ses ressources propres.

Pour l'équité au moins et n'ayant pas d'autres possibilités pour combler une éventuelle suppression de l'IUTS, le gouvernement a décidé de l'appliquer aux agents du secteur public. Il ne faut pas oublier non plus que le privé est en droit de demander des remboursements si toutefois l'Etat décidait de la suppression de l'IUTS. D'ailleurs, il faut remarquer, que depuis plusieurs décennies, l'IUTS sur les indemnités, primes et autres avantages, est appliqué aux agents du secteur privé sans qu'aucun syndicat ne demande sa suppression, ne serait-ce qu'au nom de l'équité sociale et de l'égalité des travailleurs devant la loi.

N'est-ce pas une option suicidaire pour le gouvernement ? Etes-vous prêts à en supporter les conséquences ?

Je ne vois pas où se situe le suicide. J'ai la conviction que même si on reportait cette application en 2021 ou 2022, on aurait exactement la même fronde syndicale. Quant aux conséquences, elles ne sont qu'avantageuses. Car, on augmente ici l'assiette fiscale de l'Etat. En politique, c'est une question de courage et d'audace. Dans notre pays, quelle que soit la réforme qu'on voudra engager, il y aura toujours un braquage. Comment voulez-vous qu'on avance si on ne peut pas faire de réformes après une évaluation de nos efforts ? Tout ce qu'on entreprend pour faire avancer le pays, on nous dit d'arrêter. Quel pays a pu progresser sans le moindre sacrifice de son peuple ?

Comment entrevoyez-vous l'issue de cette crise née de l'affaire de l'IUTS ?

Le gouvernement, dans sa logique, est ouvert au dialogue. Depuis 2016, le front social est toujours en ébullition. Des grèves, des sit-in, des appels au boycott, etc. Le Conseil d'Etat a été sollicité pour dire le droit et a déclaré illégaux certains actes comme le sit-in, les boycotts des actes administratifs, etc. Malgré tout, certains syndicats et leurs militants persistent dans cette situation d'illégalité flagrante. Notamment, la CGT-B continue d'appeler les travailleurs à faire ce qui est illégal. Maintenant, j'espère que l'Etat qui est l'employeur, va appliquer la loi rigoureusement, dans l'intérêt du pays. Nous parlons de l'intérêt général du pays. Donc, de tous les Burkinabè. La CGT-B, elle, parle de l'intérêt des fonctionnaires.

Des partis politiques demandent au régime de surseoir à l'application de l'IUTS. Qu'en pensez-vous ?

C'est de la politique politicienne. En réalité, c'est de l'inélégance politique. Tout acte qui peut mettre à mal la gouvernance du MPP, qui peut braquer l'opinion contre le MPP et qui peut jouer négativement sur le MPP aux élections, vous ne pouvez pas demander à nos adversaires de se mettre en marge. Ils ne peuvent que jeter de l'huile sur le feu. C'est de bonne guerre. Je comprends ces partis, mais c'est politiquement incorrect de leur part. A la place du MPP, ils n'auraient jamais accepté cette situation. Dans tous les cas, ils demandent de surseoir à l'application de l'IUTS, donc juste ajourner ou reporter le problème mais pas de supprimer. Les travailleurs ont sûrement compris le message de ces partis politiques.

D'aucuns pensent que la fronde sociale a des visées politiques. Qu'en dites-vous ?

Je ne peux qu'adhérer à cela. C'est la lecture politique qu'il faut avoir. Dans un premier temps, c'était des revendications syndicales précises et qui répondaient à un cahier de doléances. Aujourd'hui, on est passé à une revendication politique à travers le discours sur la gouvernance. Mais si les syndicats s'engagent sur la lutte politique, ils vont nous trouver sur le terrain.

Le malheur n'arrivant pas seul, le Burkina Faso est touché par le Covid-19. Quel regard portez-vous sur les différentes mesures prises par le gouvernement ?

Le gouvernement est à féliciter parce que les dispositions avaient déjà été prises avant que la maladie ne contamine le Burkina Faso. Dès que notre pays a été touché, on n'a fait qu'activer les leviers du plan de riposte élaboré. Les mesures actuelles prises par le gouvernement, sont en fonction de l'évolution de la pandémie dans notre pays. Nos pays sont très sociaux mais avec cette maladie, il faut que nos comportements changent. Comme on le dit, le virus ne circule pas. C'est nous qui circulons et croisons le virus. Chacun doit prendre les dispositions par la distanciation sociale pour éviter de propager le virus.

Le Burkina Faso a-t-il les moyens de supporter le coût économique de cette pandémie ?

Nous sommes en train de réfléchir déjà sur la question au niveau du parti. Un groupe de réflexion y travaille. Maintenant, dire que le Burkina pourra supporter l'impact économique de cette pandémie, je pense que ce ne serait pas juste. Déjà, des pays comme la Chine, la France, l'Italie, auront des difficultés pour supporter les conséquences de cette pandémie. Ce n'est donc pas un pays comme le Burkina Faso qui pourra le faire. Nous devons déjà imaginer comment faire fonctionner notre économie et les autres secteurs : social, politique.

Avez-vous un message particulier à faire passer ?

Le Burkina Faso vit une double épreuve. Au terrorisme est venue s'ajouter la pandémie du Covid-19. Pour y faire face, cela va demander beaucoup de courage à notre peuple, une capacité de résilience et de dépassement de soi. C'est à travers ces épreuves que tous les pays se construisent et nous devons sortir de ces épreuves, renforcés à tous les niveaux. En ce moment précis, il faut plus de responsabilité. Je ne peux pas comprendre qu'en cette période de coronavirus, où des grandes puissances n'arrivent pas à s'en sortir, un collectif, soit-il syndical, menace de lancer des mots d'ordre de grève sans service minimum. Notre peuple n'acceptera pas une telle posture de suicide collectif. Il faut comprendre que, quand la Nation est en danger, nous tous sommes tous concernés. Les agents de santé doivent se mobiliser autour des premiers responsables de l'Etat pour faire face à la situation de crise sanitaire. Deuxième élément, nous ne devons pas baisser la garde car les terroristes continuent de nous attaquer. Nous devons rester vigilants sur ces deux fronts de la santé et de la sécurité et continuer à soutenir nos FDS.

Interview réalisée par Michel NANA

Quel est le parcours de Urbain Gnourègma Yaméogo ?

« Sur le plan académique, je suis biologiste titulaire d'un Doctorat en écologie, obtenu en 2005, à l'Université d'Orléans en France. Sur le plan professionnel, j'ai été admis à la Fonction publique burkinabè en 1989 comme Inspecteur des eaux et forêts. Actuellement, je suis Inspecteur dans le corps des eaux et forêts. Dans mon parcours professionnel, j'ai fait l'expertise depuis les années 1996 dans les domaines des évaluations environnementales, du développement durable et la gestion des ressources naturelles, du transport/routes, de l'eau, de l'énergie, l'aménagement du territoire, habitat, etc. Les travaux d'expertise m'ont conduit aussi bien dans les régions du Burkina Faso et dans la sous-région ouest africaine (Niger, Bénin, Togo, Mali, Ghana, Côte-d'Ivoire, Guinée Bissau) qu'en Afrique Centrale et Australe (Cameroun, Tchad, Burundi et Rwanda). Toujours sur le plan professionnel, et dans un désir de partager ma petite expérience avec la jeune génération, j'ai mis fin à mon statut de fonctionnaire en 2018 pour embrasser une carrière universitaire. Ainsi donc, je suis actuellement enseignant-chercheur, directeur du programme Environnement de l'Université Aube Nouvelle. Je suis également le directeur du Master en management de l'Environnement et du développement durable. Dans le domaine de l'expertise, j'ai eu l'honneur d'être appelé, depuis le 5 février 2020, par SEM Président du Faso, pour servir auprès de lui en tant que Conseiller spécial chargé de l'environnement et du développement durable. Sur le plan politique, je suis membre fondateur du MPP. Depuis sa création, je suis membre du Bureau politique National et secrétaire national chargé de l'environnement et du Développement Durable au sein du Bureau exécutif national du parti. A ce titre, j'ai été directeur de campagne des élections présidentielle et législatives de 2015 dans la province du Boulkiemdé. J'ai été tête de liste de mon parti et élu député pour, par la suite, céder mon poste à Mme Fofana Assétou qui siège actuellement à l'Assemblée nationale ».

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