Sénégal: Adama Diallo, directeur de l'orchestre national du Sénégal - « Le Masa nous a permis de retrouver la scène internationale »

28 Mars 2020
interview

L'Orchestre national du Sénégal s'essaie, ces derniers mois, à redorer son blason de cadre d'expression par excellence des musiques sénégalaises. Son étrier reçoit des coups stimulants du pied de son directeur, Adama Diallo, qui s'assigne la mission de sa régénération. Il revient, dans cet entretien, sur les raisons de la léthargie de l'entité, les stratégies de sa renaissance et évalue sa participation au dernier Marché des arts du spectacle d'Abidjan (Masa) 2020.

Quelle évaluation faîtes-vous de votre participation au Marché des arts du spectacle d'Abidjan (Masa) 2020 ?

Je l'évalue positivement. C'est la première participation de l'Orchestre national du Sénégal à ce festival et c'était une belle opportunité pour exposer le talent de notre ensemble dont la majorité des membres sont issus du Conservatoire national de musique et d'art dramatique. Nous étions initialement programmés pour deux concerts. Mais, dès notre arrivée, le coordonnateur du Masa nous a programmés pour la cérémonie d'ouverture devant tous les officiels et les représentants du pays invité d'honneur (le Canada). Notre prestation était retransmise en direct sur la Radio télédiffusion ivoirienne (Rti).

Le lendemain également, nous sommes revenus dans une salle de 4 000 places du Palais de la culture de Côte d'Ivoire, au bord de la lagune, pour une performance dont la qualité m'a moi-même impressionné. Les 11 et 12 mars, nous avons encore remis les belles prestations que le public du festival a très bien appréciées. Mais cela, c'est parce que l'Orchestre national du Sénégal a bénéficié de bonnes conditions d'expression. Le Masa nous a permis de retrouver la scène sous-régionale et internationale. Il y a dix mois, nous étions en France pour la fête de la musique. Nous voulons justement multiplier ces opportunités pour nous confronter au public international et exporter notre musique.

Qu'est-ce que l'Orchestre national a proposé au public du Masa ?

Nous avons exploité le travail de recherche sur tous les airs de l'espace sénégalais. En partant du taara (toucouleur), des airs mandingues, diolas, etc., nous avons fait un mix intéressant et très kaléidoscopique de la carte artistique sénégalaise. Nous avons le souci de préserver tout ce que le pays a comme acquis musical. Et ce sont ces sonorités locales que l'Orchestre national a partagées au Masa 2020 et partage dans le monde.

Quelle est la situation du Plan triennal de relance de l'Orchestre national du Sénégal ?

Depuis que je suis à la direction de la structure, il y a dix mois, j'essaie de faire une réadaptation du budget-programme. On avait initié une journée de réflexions au cours de laquelle sont sorties de fortes recommandations. Ces suggestions ont concerné la structure de l'orchestre, les missions, etc. Nous nous sommes même réadaptés au Plan triennal de l'Uemoa et nous pouvons dire que nous sommes maintenant dans l'action. Nous sommes résolus à créer les conditions de création professionnelles pour les artistes.

Nous leur faciliterons les espaces appropriés pour maximiser leurs compétences et leurs productions. Nous avons reçu mandat, sur instruction du ministère de la Culture et de la Communication, de constituer trois orchestres régionaux (à Diourbel, Louga et Sédhiou). À Sédhiou, au festival international de la région, à travers des ateliers, nous avons eu le privilège de détecter des musiciens très talentueux. Nous comptons maintenant avancer très vite et essayer d'atteindre les autres régions.

L'Orchestre national du Sénégal a longtemps été aux avant-postes dans les cérémonies officielles de la République. Mais vous avez ensuite presque disparu des scènes d'envergure du pays. Qu'est-ce qui explique cette léthargie ?

C'est une situation que nous avons trouvée ici et que nous essayons de redresser. Et nous gagnons peu à peu la réconciliation avec le public et les autorités. Les morceaux se recollent. Cette léthargie s'explique par un environnement qui devenait défavorable, avec surtout la montée en puissance des orchestres privés. Les lignes musicales bougeaient et se renouvelaient, et le public avait fini par déménager. L'Orchestre est un orchestre d'État, mène des missions et n'est pas commercial.

Nous ne faisons que de la recherche et de la diffusion. Nous n'avons pas les coudées aussi franches que celles des orchestres privés. Il faut aussi dire qu'il y avait un problème de gestion qui a favorisé l'affût d'artistes qui n'étaient pas véritablement dans les critères fondamentaux et fondateurs de l'orchestre. Parce que, faut-il le rappeler, l'Orchestre national du Sénégal, créé en 1982 par l'ancien chef de l'État Abdou Diouf, a été instauré pour permettre aux diplômés du Conservatoire national de musique et d'art dramatique qui ont appris le solfège et les rudiments de l'art, de se perfectionner et de lire leur talent.

L'accueil massif et peu professionnel a créé un petit désordre. Maintenant, je veux souligner que ces artistes ont du mérite et l'ont démontré. Ils ont indéniablement beaucoup de talent et un don extraordinaire, et sont issus de grandes familles de tradition griotte. Mais il y a toujours cette base importante qui est le passage à l'école des arts, même si on reconnaît que le bon mix nécessite la réception des sensibilités musicales du Sénégal. Autre chose, il faut penser au rajeunissement.

L'orchestre a 38 ans d'âge et une partie du personnel l'accompagne encore avec une grande compétence et énormément de talents. Ils ont un important vécu et constituent les doyens de la musique au Sénégal. Ils ont même accompagné les ténors de la musique parce qu'à un moment, seul l'Orchestre national détenait la logistique pour animer les concerts. Toutefois, il faut former une autre génération et cela va nécessiter beaucoup de travail et d'accompagnement. Cela passe aussi par une bonne formation, un aspect sur laquelle le ministre de la Culture et de la Communication insiste beaucoup. Il faut aussi davantage de collaboration et de décentralisation.

Faîtes-vous des explorations dans les zones reculées du pays pour assurer l'inclusion et la diversité musicale de l'orchestre ?

Nous avons pu le faire un moment. Nous avons déjà établi des collaborations musicales avec les femmes de Djilor qui jouent de la calebasse, par exemple. Mais il faut souligner que nous puisons essentiellement à la Direction du patrimoine culturel qui fait des recherches sur le patrimoine immatériel. C'est un excellent partenaire qui constitue la principale source de nos découvertes que nous traduisons en atelier. Il y a également des collaborations avec les autres services du ministère de la Culture et de la Communication, la Direction des Arts, la Direction de la Cinématographie, celle du Livre et l'École des arts. Toutes ces sources nous fournissent les éléments qui nous permettent de jouer la musique sénégalaise.

Dans vos missions, il y a la sauvegarde et la valorisation de la musique sénégalaise. Aujourd'hui, si tant est qu'on peut définir la musique sénégalaise, comment se porte cette mission ?

Moi, personnellement, je ne veux pas m'aventurer dans les définitions parce qu'elles sont multiples (rires). Cependant, il y a une ligne forte qui se dégage comme tout le monde l'observe d'ailleurs : c'est le « mbalakh ». Il est important d'avoir un orchestre national qui ne s'inscrit pas dans le même moule, mais qui peut le faire aussi. Nous faisons du jazz, des ateliers, des classiques, de la salsa et aussi nous accompagnons les jeunes talents de la musique et même les vedettes internationales qui se produisent au Sénégal. Il y a donc de l'enseignement et du suivi. Notre devoir est d'intéresser tous les Sénégalais.

Une voix est maintenant tracée et certains obstacles devraient tomber. Nous sommes des fonctionnaires et sommes à l'abri de certaines vicissitudes que rencontrent beaucoup de confrères. De bons orchestres privés comme ceux de Baaba Maal et de Youssou Ndour nous ont ensuite prouvé qu'il est possible de bâtir une entreprise culturelle musicale autour. Nous devons nous joindre à cet ensemble pour créer de la richesse. La musique au Sénégal rencontre des difficultés, mais il reste possible de favoriser des terrains d'exploration nouvelle. De belles propositions viennent aussi de la diaspora. Tout cela, mis en commun, va créer un nouveau souffle, dans un environnement qui verra bientôt l'institution du statut de l'artiste.

Nous pouvons donc croire que vous vous inscrivez au diapason des consoles et des rythmes nouveaux ...

Ah oui. Il y a une ouverture certaine. Autant nous l'avons fait avec le folklore et le traditionnel, autant nous allons aussi nous ouvrir aux cultures urbaines. Nous avons des projets avec la musique soufie ou sacrée, si vous voulez. Nous travaillons à avoir toutes ces colorations pour réussir à atteindre plusieurs parties du monde, comme on le fait déjà à l'Occident et dans la sous-région. Nous allons, en passant, réussir notre rôle d'ambassadeur, qui est dans la dimension diplomatique de l'Orchestre national du Sénégal qui est un outil de représentation culturelle de nos pays.

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