Burkina Faso: Condiments pour la popote - Visite de l'éphémère «Baskuy-yaar»

La fermeture des 36 marchés de Ouagadougou dans le cadre de la lutte contre la propagation du coronavirus au Burkina Faso frappe durement les vendeuses de produits maraîchers. Le marché du quartier Kologh-Naaba communément appelé « Baskuy-yaar » est un de ces lieux de vente. Il est clos, mais essaie de subsister face à la demande des ménagères. Dès 5 heures du matin, à la levée du couvre-feu, les rues qui bordent le marché s'animent, donnant l'opportunité à celles qui doivent assurer la popote de faire leurs emplettes avant la descente des pandores. Le mardi 31 mars 2019, nous avons pu visiter ce marché éphémère.

A 5h du matin, l'appel du muezzin de la mosquée voisine résonne comme un son de cloche. C'est la fin du couvre-feu, et les vendeuses de légumes se précipitent pour occuper les lieux. Les unes viennent sur des vélos ou des motos surchargés de marchandises. Les autres s'éclipsent et reviennent en trimballant de gros sacs. Avant d'étaler leurs produits à même le sol, certaines prennent le soin de donner un coup de balai pour faire propre. Les premières clientes avancent la gibecière serrée dans la main. Ce sont les demi-grossistes qui s'approvisionnent afin de revendre à domicile ou devant leurs cours. Elles connaissent déjà les prix des victuailles et, outre les salamalecs, tout se fait en silence. Sans que la cliente ne le demande, la vendeuse n'oublie jamais le geste marketing habituel qui fidélise.

Elle prend le soin d'ajouter aux tas choisis le fameux «lenga» (1). En avançant le long de la rue on a l'impression de rencontrer des lucioles qui voltigent, car les femmes sont toutes munies de petites torches. Les opérations se font dans l'obscurité en attendant le lever du jour non pas parce que les participantes se cachent, mais simplement parce que c'est le côté extérieur du marché, où il n'y a pas de réverbères. Yadéga est une septuagénaire un peu isolée dans son coin. Depuis 50 ans elle est là tous les jours avant 5h du matin. Ses produits maraîchers viennent des rives du lac Bam à Kongoussi : des choux, du gombo, de la tomate et des aubergines. «Pour des problèmes techniques du camion, la dernière livraison a traîné en route pendant l'acheminement.

Les produits sont périssables, et cette fois-ci je vais subir de grosses pertes», se complaint-elle. Un canif serré dans la main, elle s'évertue à débarrasser chaque chou des feuilles noircies. «Encore deux ou trois jours, et tout cela sera jeté aux porcs. J'aurais bien voulu tout brader, mais comme vous le voyez, les clients se font rares », ajoute-t-elle. Puis, avec une note de mélancolie dans la gorge, la vieille Yadéga renchérit : «Le drame dans tout cela est que mon fournisseur attend son argent chaque semaine avant la livraison suivante. C'est sur ce principe que je fais mon commerce depuis longtemps». A partir de 6h, l'affluence devient plus importante, et nous apercevons Françoise Sanou, une jeune fonctionnaire. Contrairement au marché habituel de 8 h, fréquenté par les ménagères, elle fait ses emplettes à l'aube avant d'aller au travail. Elle affirme que ce marché parallèle n'est pas nouveau et est complémentaire de celui qui est fermé, et il faut bien trouver où acheter les condiments pour la cuisine. Le marché est particulier, car les hommes y sont rares. Quand nous avons voulu prendre quelques photos, des vendeuses se détournaient de la caméra, et une voix masculine a rétenti soudain : « Je sais que vous faites votre travail, mais arrêtez de prendre des images. Vous voulez nous créer des ennuis après ? », gronda-t-elle dans le dos.

Nous nous retirons sur la pointe des pieds pour nous retrouver du côté lumineux du marché, qui fait face à la route de Ouahigouya à quelques mètres de l'échangeur du Nord. Là, nous retrouvons Mariam Kaboré, une riveraine rencontrée la veille devant son étalage de tomates juste à la porte de son domicile. Elle se plaint de la rareté des clientes, car bon nombre d'entre elles ont déjà fait des provisions pour quelques jours. « Je suis venue pour quelque 2 heures. Vers 8 h il faut plier bagage, car c'est l'heure d'arrivée des forces de l'ordre. Le premier jour de fermeture, les gendarmes sont venus les premiers. Eux, ils ont été plus calmes et sensibilisaient aux dangers auxquels on s'expose, et en demandant poliment de se retirer des lieux. Suite à eux, sont venus les hommes en noirs, plus menaçants. Puis les policiers de Simon Compaoré (ancien édile de la capitale) ont débarqué. Ils confisquaient tomates et oignons et ont tout emporté dans une direction inconnue », a-t-elle relaté. Non loin au milieu des amas de chiffons et de feuilles de choux délaissées, sous les hangars, il y a un signe de vie : le corps qui s'étire est celui d'un fou qui vient d'être réveillé par les rayons de soleil. Il n'a aucun souci concernant la prochaine visite de la police.

Plus de: L'Observateur Paalga

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