Burkina Faso: Me Ambroise Farama, à propos du coronavirus - «Cette pandémie nous donne l'occasion de repenser le monde»

interview

Le président de l'Organisation des peuples africains-Burkina Faso, Me Ambroise Farama, l'un des candidats déclarés à l'élection présidentielle de novembre prochain, dans cette interview, « vend » l'idéal de son parti et dénonce la gestion de l'épidémie de la maladie à coronavirus.

 Pourquoi votre parti, l'Organisation des peuples africains-Burkina Faso, OPA-BF, depuis sa création, n'est que l'ombre de lui-même ?

Me Ambroise Farama (A.F.) : Ah bon ! Vous me l'apprenez. Je ne sais pas ce que vous appelez être l'ombre de soi. Dans tous les cas, nous n'avons pas la prétention d'être le soleil et nous n'agissons pas dans la propagande. L'OPA est un parti d'avant-garde qui fait de la conscientisation des masses sa priorité afin d'élever leur conscience de classe.

Par ailleurs, sachez qu'en deux ans d'existence, le parti a des représentations dans 35 provinces du pays nonobstant le fait qu'une partie de notre territoire échappe au contrôle du pouvoir central.

S'agissant de l'animation du débat politique, nous nous sommes toujours prononcés sur des questions d'actualité avec des lectures bien avisées. J'en veux pour preuve notre proposition de faire appel aux bras valides sous les drapeaux pour défendre l'intégrité du territoire. Cet appel a été bien entendu par le chef de l'Etat qui n'a pas voulu utiliser le même concept et qui a préféré parler de volontaires. Très vite, il a réalisé qu'il n'y avait pas de cadre juridique pour organiser les volontaires alors que lorsque nous nous parlions d'appel sous les drapeaux, ce concept était déjà encadré juridiquement. Conséquence, c'est un échec.

S'agissant de la vie de notre parti, nous avons tenu les 28 février et 1er mars dernier, notre 1er congrès ordinaire avec l'ensemble de nos structures. Si c'est cela être l'ombre de soi pour un parti qui n'a jamais participé à une échéance électorale, alors je pense que nous n'avons pas la même compréhension.

 Vous êtes candidat à l'élection présidentielle de novembre prochain. N'est-ce pas une candidature de trop ?

A.F. : Je comprends alors pourquoi vous parlez tantôt d'être l'ombre de soi. Voyez-vous, je ne suis pas candidat parce que simplement je le veux. Je suis porteur d'un projet de société révolutionnaire et anti-impérialiste. Ce projet de société a été adopté au cours de notre congrès après une analyse critique de la situation politique, économique et sociale du monde et du Burkina en particulier. Nous sommes parvenus à la conclusion, d'une part, que seule une lutte anti-impérialiste peut nous permettre de venir à bout de l'hydre terroriste et, d'autre part, seul un projet de société révolutionnaire et anti-impérialiste peut libérer le peuple burkinabè de la domination et de la misère dans laquelle il croupit et nous permettre d'asseoir un programme de développement durable intégral et intégré. Et pourtant de tous les autres candidats annoncés, aucun ne propose un tel projet de société. Alors, notre candidature ne peut pas être considérée de trop. Elle est pour nous la seule et crédible candidature dont notre peuple disposera comme alternative à l'échec de la gouvernance du MPP et de ses alliés.

Face à la propagation de la maladie à coronavirus, le président du Faso a pris un certain nombre de mesures. Certains estiment qu'il aurait fallu décréter l'état d'urgence afin que ces mesures s'inscrivent dans la légalité. Qu'est-ce qu'il aurait fallu faire ?

A.F.: En matière d'urgence sanitaire, ce qui importe ce n'est pas la forme, c'est l'impact des mesures prises même si j'en conviens avec vous que certaines mesures peuvent manquer d'efficacité parce que mal encadrées.

Selon la loi, « l'état d'urgence est une situation de crise permettant aux autorités administratives de prendre des mesures exceptionnelles en matière de sécurité et qui sont susceptibles de porter atteintes aux droits et libertés des personnes.

L'état d'urgence peut être déclaré sur tout ou partie du territoire, soit en cas de péril imminent résultant d'atteintes graves à l'ordre public, soit en cas d'évènements présentant le caractère de calamité publique par leur nature ou leur gravité ». Dans le cas d'espèce, la pandémie ne pose pas à mon avis un problème de sécurité et nous ne sommes pas non plus à mon humble avis dans une situation de calamité publique. Mais comme des grandes puissances parlent d'état d'urgence, nous aussi nous avons emboîté le pas sans regarder ce que dit la loi chez nous. Je pense que dans notre dispositif, la situation qui convient c'est l'état d'alerte sanitaire.

L'état d'alerte sanitaire, quant à lui, est prévu par notre code de santé publique et est institué par décret sur proposition du ministre de la Santé, en vue d'enrayer tout danger de propagation des maladies transmissibles en instituant des mesures obligatoires d'hygiène et de prophylaxie durant une période déterminée. La violation des mesures sanitaires édictées est sanctionnée par des amendes et/ou une peine d'emprisonnement de 5 à 15 jours.

Il me semble qu'au regard de notre droit positif, c'est l'état d'alerte sanitaire qui était le mieux indiqué dès le départ et l'état d'urgence pourrait être envisagé en cas de calamité publique. Et c'est la confusion entretenue au sommet de l'Etat qui explique la barbarie que nous constatons dans la mise en œuvre des mesures prises.

 Le terrorisme et le coronavirus donnent l'occasion aux hommes d'affaires et politiques de faire des dons à des déplacés et au ministère de la Santé. Pourquoi « le parti du phénix » ne l'a-t-il pas fait alors qu'il compte trouver une vingtaine de millions comme caution pour votre candidature à la présidentielle ?

A.F.: Vous avez bien dit qu'il compte trouver, cela ne veut pas dire qu'il l'a. En plus, quand on fait une œuvre sociale, on n'a pas besoin de la médiatiser si ce n'est pour instrumentaliser la misère des autres. Nous en faisons tous les jours et nous continuerons toujours de le faire dans la limite de nos moyens. Mais pour nous, il n'y a aucune fierté à instrumentaliser la misère des populations ou de prétendre se substituer à l'Etat qui, à ma connaissance, n'est pas en cessation de paiement.

S: En l'espace de quelques semaines, le Burkina Faso est passé de deux à plus de deux cents cas confirmés de coronavirus. Etes-vous inquiet de la progression de la maladie ?

A.F.: Je suis très inquiet du plan de riposte qui semble reposer sur du mimétisme. Cela nous montre qu'au sommet de l'Etat, on semble avoir été surpris alors que la pandémie a été déclarée hors d'Afrique depuis décembre et il fallait se préparer à son expansion vers nos pays. Je suis inquiet pour la mère qui ne peut plus se rendre à son lieu de vente pour pouvoir subvenir aux besoins quotidiens de ses enfants, pour le scolaire qui est privé des salles de classe et voit son avenir hypothéqué. Je suis inquiet pour l'Homme de la culture qui ne peut plus vivre de son activité, pour le commerçant qui voit ses affaires prendre fin du jour au lendemain. Je suis inquiet pour l'infirmier, pour le soldat qui, en assurant notre santé et notre protection, se trouve exposé, pour ces milliers de détenus privés de leur liberté et gardés dans des prisons avec tous les dangers que cela comporte et qui ne savent pas quand ils seront présentés à un juge. Et je suis inquiet de savoir que nos gouvernants n'ont que la répression comme seul moyen d'affirmer leur autorité.

S: Que faut-il pour lutter efficacement contre cette pandémie?

A.F.: La mobilisation de toutes les communautés sans aucune distinction est notre principal moyen de lutte contre la pandémie. Et nous avons les moyens de réussir cette mobilisation, pourvu qu'on sache associer les intelligences afin que tous les Burkinabè des villes et des campagnes s'approprient les mesures de protection individuelles et familiales. C'est une question urgente.

A côté de cet engagement communautaire, il y a le rôle exclusivement dévolu aux pouvoirs publics, celui de prendre les mesures qui s'imposent mais aussi celui de mettre à la disposition des acteurs, les moyens dont ils ont besoin pour accomplir convenablement leur mission. Seulement, les pouvoirs publics doivent comprendre que la lutte contre la pandémie a plusieurs dimensions. Une pandémie est une question d'ordre public si sérieuse qu'elle ne peut être confiée aux seuls spécialistes de la santé. Dans la lutte contre la pandémie, il faut se préoccuper de la propagation de la maladie et de son éradication, mais il faut aussi éviter de causer des dégâts plus néfastes que la pandémie elle-même. Il faut donc gérer l'urgence tout en pensant à tous les secteurs de la vie pendant et après la pandémie.

Pour réussir une telle lutte, il faut faire appel à toutes compétences dans les différentes branches d'activités pour arrêter un plan d'urgence de lutte contre la pandémie qui prend en compte tous les secteurs de la vie nationale. Pour ce qui est du volet purement technique et sanitaire, il faut faire confiance à nos braves acteurs de la santé qui se battent jour et nuit avec les modestes moyens qu'ils ont, pour sauver notre pays. Il faut donc leur faire confiance et mettre à leur disposition tous les moyens dont ils ont besoin. Mais ils ne doivent pas oublier que la santé, ce n'est pas seulement le COVID-19, car il me revient aujourd'hui que nous enregistrons plus de morts par manque de prise en charge adéquate, qu'il n'y a de morts du COVID-19.

Ce plan d'urgence, s'il avait été conçu de manière concertée, devrait prévoir des mesures adaptées à l'évolution de la maladie et à la spécificité de chaque secteur d'activités. Ce plan aurait dû prévoir également des mesures d'accompagnement. Mais hélas, la concertation et le dialogue social semblent ne pas intéresser nos gouvernants qui doivent savoir que la victoire contre la pandémie passera par un climat social apaisé.

S: Le gouvernement a pris plusieurs décisions pour lutter contre la maladie, dont l'instauration d'un couvre-feu, la fermeture des frontières, des marchés, des bars, etc. Quelle appréciation faites-vous de ces mesures ?

A.F.: Je constate que ce sont les mêmes mesures que tous les pays semblent vouloir expérimenter. Je constate cependant qu'il n'y a pas de mesure miraculeuse. Sans pouvoir évaluer chacune de ces mesures, je reste convaincu qu'elles ne peuvent pas avoir la même efficacité partout, parce que chaque pays a sa spécificité. Chez nous, ces mesures sont pour la grande majorité inadaptées et manquent de mesures d'accompagnement.

S: Certains citoyens demandent le confinement de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso. Est-ce possible ?

A.F.: Le confinement total me semble impossible tant il y a plusieurs moyens pour accéder à nos villes sans passer par les routes officielles et il y a des dérogations accordées sans aucun examen préalable. Toutefois, je conviens que la quarantaine est un bon moyen pour freiner la propagation de la maladie dans d'autres villes.

S: La riposte au COVID-19 met à nu les insuffisances de notre système sanitaire, surtout avec le manque de respirateurs. Quel commentaire vous inspire cette situation ?

A.F. : C'est l'une des conséquences de la politique de privatisation que nous appliquons depuis plusieurs années. C'est dommage que lorsque les travailleurs revendiquent de meilleures conditions de vie et de travail, le politique n'y voit que des actions politiques de déstabilisation. Voilà qu'aujourd'hui nous sommes tous appelés à recourir aux mêmes hôpitaux aussi bien pour les riches que les pauvres. Il est donc temps qu'on réalise que nous n'avons pas un système sanitaire efficace et qu'il faille en faire une priorité absolue.

S: Que sera votre thérapie en tant que candidat à la présidentielle de novembre 2020 pour soutenir le combat contre le coronavirus au Burkina ?

A.F. : Mon engagement est d'abord personnel comme je vous l'indiquais en début d'entretien. Il est aussi collectif, car j'appartiens à des organisations qui se mobilisent déjà pour la sensibilisation des populations et pour apporter de l'aide aux personnes vulnérables.

Je ne souhaite pas que cette pandémie résiste à notre lutte jusqu'aux prochaines élections. Mais si cela devait arriver, elle sera l'une des priorités de notre programme d'action.

S : Quelle issue voyez-vous au combat contre cette maladie au « pays des Hommes intègres » ?

A.F. : Je suis optimiste que nous vaincrons cette pandémie. Mais nous devons nous battre pour en limiter les effets néfastes.

Sur le plan politique mondial, cette pandémie met à nu les tares de l'économie de marché et de la mondialisation. Elle nous donne l'occasion de repenser le monde, de redéfinir notre conception de l'humanité et de la vocation de l'homme. Sur le plan interne, cette pandémie nous révèle que notre système sanitaire est défaillant et que sa construction est une question urgente. Cela est d'autant plus urgent qu'un peuple qui ne peut pas se soigner est appelé à disparaître.

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