Burkina Faso: Jacques Gueda Ouedraogo, à propos des conséquences du Covid-19

« En suspendant le paiement de la dette des pays en voie de développement, on reporte le problème »

Depuis l'apparition du Covid-19, experts et organisations intervenant dans le domaine économique, s'alarment sur les conséquences désastreuses qui découleront des mesures prises par les gouvernants à travers le monde pour y faire face. Pour comprendre certaines mesures prises, leur implication et leur impact socio-économique, nous avons approché le monétariste, enseignant à l'Université Ouaga2, Dr Guéda Jean Jacques Ouédraogo. Lisez plutôt !

« Le Pays » : Que pensez-vous des mesures annoncées par la BCEAO pour faire face à l'impact économique et social du Covid-19 ?

Nous sommes dans une situation de crise. Dans ce contexte, toutes les initiatives des gens de bonne volonté, sont à saluer et à prendre. J'apprécie les mesures prises par la BCEAO sous cet angle.

Cela étant, gouverner, c'est prévoir. La prévoyance aurait consisté à travailler à mettre en place un cadre monétaire et financier porteur d'efficacité et de capacité de résilience de sorte qu'en cas de crise, les stimuli politiques puissent produire des effets plus grands. Nous sommes dans un monde ouvert et assez transparent. Les bonnes pratiques et les bons modèles peuvent être connus. Il ne nous reste qu'à nous en inspirer pour trouver des solutions à nos problèmes. Si vous prenez, par exemple, le modèle américain, vous voyez que la Banque centrale américaine, la Fed comme les initiés l'appellent, a placé la lutte contre le chômage au centre de la politique monétaire.

Le plein emploi est l'objectif premier de la Fed et cet objectif est inscrit dans ses statuts. Donc, l'action quotidienne de cette banque centrale vise le plein emploi. Si alors survient une crise qui affecte l'emploi, il va de soi que les mesures nouvelles et fortes qui seront prises, auront plus d'effets sur l'emploi dans un tel contexte, que dans un autre contexte où la Banque centrale aurait eu ou poursuivi d'autres objectifs. Il se trouve que la lutte contre l'inflation est devenue l'objectif premier de la BCEAO depuis un certain temps. Du plein emploi, elle ne veut pas en entendre parler.

Si dans un tel contexte, une crise qui affecte l'emploi survient et qu'on prend des mesures à cet effet, il me semble qu'elles ne seront pas très efficaces. Les mesures proposées par la BCEAO visent à accroître les possibilités de refinancement des banques, à accroître les possibilités d'endettement des PME/PMI et à faciliter les paiements électroniques et les retraits d'espèces dans les distributeurs automatiques de billets. Mais quel sens cela a -t-il dans un contexte où les banques ne sont présentes, pour le Burkina Faso en tout cas, que dans un maximum de 45 localités, et dans un contexte où obtenir un petit accompagnement auprès de sa banque, relève du parcours du combattant ? Je vous signale en passant qu'aux Etats-Unis et au Canada, vous pouvez obtenir un crédit bancaire sans détenir un compte dans cette banque.

« La structure de l'économie d'un pays comme le Burkina Faso, ne permet pas d'envisager ce format d'appui dans l'immédiat »

Que pensez-vous des mesures prises par les autorités pour faire face au Covid-19 ?

Les mesures prises par l'autorité burkinabè sont les mêmes que celles de la plupart des gouvernements d'autres régions du monde affectées par le Covid-19. L'idée est simplement de lutter contre la propagation du virus en limitant les déplacements des populations. Il me semble que ce sont des réflexes responsables et de bon sens. C'est ce qui explique l'unanimité des responsables politiques et religieux sur ces mesures. En tant que simple citoyen, je les approuve.

D'aucuns estiment que ces mesures sont insuffisantes. Qu'en pensez-vous ?

De telles opinions se fondent certainement sur ce qu'on a pu observer ailleurs. Les pays développés, par exemple, apportent des soutiens directs et indirects aux salariés et aux entreprises pour faire face aux pertes d'activités et de revenus. La structure de l'économie d'un pays comme le Burkina Faso, ne permet pas d'envisager ce format d'appui dans l'immédiat.

Quelles peuvent être les conséquences de ces mesures sur les populations ?

Les conséquences sur les populations sont liées au ralentissement de l'activité. Les activités nocturnes sont complètement arrêtées. Celles de certains secteurs économiques sont ralenties ou réduites. Concrètement, cela se traduit par une réduction des revenus. Lorsque le revenu diminue, le pouvoir d'achat suit. Et cela pourra impacter le bien-être des populations : capacité à s'alimenter, à se soigner, etc.

Pensez-vous que le Burkina Faso peut se payer le luxe d'un confinement général ?

Cela semble difficile dans notre contexte où le commerce en ligne n'est pas du tout développé. Si nous le faisons, la situation empirera : les populations risqueraient de mourir de faim et de soif, la mortalité infantile augmenterait, sans oublier les autres maux. D'après ce que rapporte la presse, le confinement intégral dans les pays qui l'ont expérimenté, a entraîné le développement de la violence dans les familles.

Que pensez -vous de la proposition du FMI et de la Banque mondiale, de suspendre le payement de la dette des pays en voie de développement ?

C'est une idée louable, mais l'idéal aurait été la suppression de la dette de la période. En suspendant le payement de la dette des pays en voie de développement, on reporte le problème de la dette mais on ne le résout pas. En outre, si l'intérêt continue à courir, on se retrouvera, au bout du compte, à supporter une charge de la dette plus lourde.

Selon vous, quelles sont les mesures d'accompagnement que peuvent prendre les autorités pour amoindrir la souffrance des populations ?

Je pense que l'autorité politique suit de très près l'évolution de la situation, et possède vraisemblablement déjà des scénarii d'accompagnement des populations. Si l'évolution de la situation venait à l'imposer et que mon avis était requis, je suggérerais qu'on procède à des distributions gratuites de vivres aux plus démunis et qu'on subventionne les biens de première nécessité, y compris les médicaments. Dans l'immédiat, on devrait continuer à faire en sorte que les produits locaux, les produits périssables des maraîchers, par exemple, puissent continuer à s'écouler. Cela va permettre le ravitaillement des centres urbains en produits frais et le maintien des revenus de ces producteurs et des autres acteurs de la chaîne.

« Avec cette crise, je pense de plus en plus qu'il faut que l'Etat revienne dans la production. Le retour de l'Etat pourrait prendre la forme de PPP »

Quel peut être l'impact du Covid-19 sur l'avènement de l'ECO ?

Le Covid-19 est une maladie qui aura des conséquences économiques catastrophiques. L'ECO est un projet découlant de la décision d'Etats africains, d'aller de l'avant dans leur volonté d'intégration. Les conséquences immédiates du Covid-19 sont le ralentissement de l'activité économique et administrative et les pertes de revenus que nous avons déjà évoqués plus haut. En revanche, le Covid-19 n'est pas censé affecter, de quelque manière que ce soit, la volonté politique des chefs d'Etat. En tout cas, je ne vois pas personnellement le lien avec le Covid-19 qu'on pourrait évoquer pour remettre en cause le projet de création de la monnaie unique. Donc, au pire des cas, les délais pourraient être revus mais pas le processus lui-même.

D'aucuns estiment que cette crise va bouleverser l'ordre mondial établi. Qu'en pensez-vous ?

L'ordre mondial actuel a deux dimensions : économique et militaire. Sur la dimension économique, les deux plus grandes puissances sont les Etats-Unis et la Chine. Cette dernière semble d'ailleurs prendre le pas sur la première. Sur la dimension militaire, on retrouve les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Est-ce que le Covid-19 va bouleverser cet ordre ? Je ne le pense pas. Peut-être que le Covid-19 a mis en évidence les écarts qu'il y a entre les différentes puissances en termes de maîtrise technologique, d'organisation et de capacité de résilience.

Comment envisagez-vous l'après-Covid-19 ?

Je suis optimiste. Le monde va rebondir. Les difficultés ne manqueront pas, mais le monde va remonter à la surface et progresser.

Quelles sont les leçons à tirer de cette crise ?

En tant qu'économiste, la leçon que je tire est que nous devons changer notre fusil d'épaule par rapport au rôle de l'Etat dans l'économie. Nos entreprises publiques ont failli dans le passé et on nous a convaincus qu'il faut que l'Etat se désengage de l'activité économique. Avec cette crise, je pense de plus en plus qu'il faut que l'Etat revienne dans la production. Nous sommes dans le contexte du partenariat public-privé, le PPP. Eh bien, le retour de l'Etat pourrait prendre la forme de PPP dans tel ou tel secteur pour transformer nos matières premières ou renforcer notre tissu industriel.

Allons chercher les industriels étrangers en Europe, en Amérique ou en Asie pour nous accompagner. Je suis sûr qu'on en trouvera. Nous devons aussi changer notre fusil d'épaule dans la recherche du modèle économique porteur d'efficacité et de capacité de résilience. Il faut que nous mettions fin aux situations de monopoles (énergie) et d'oligopoles (secteur bancaire, télécommunication) pour favoriser l'économie de la concurrence, l'Etat jouant son rôle régalien de régulateur. Nous avons conquis la démocratie politique. La lutte doit maintenant porter sur la démocratie économique. Pendant que la pauvre femme du secteur informel paye un intérêt de 30%, voire plus, à sa structure de micro-crédit, certaines banques de la place réalisent des bénéfices équivalant à 85% de leur capital social et distribuent un dividende équivalant à 47% de la valeur nominale de leur action.

D'aucuns disent que le Burkina Faso n'était pas préparé pour faire face à cette crise. Qu'en pensez-vous ?

Quel pays connaissons-nous qui dit s'être préparé à cette crise ? Les informations disponibles semblent plutôt indiquer que tous les pays ont été surpris, à commencer par les plus puissants. Certains d'entre eux, comme vous le savez, n'avaient pas pris l'affaire au sérieux. Donc, c'est vrai, le Burkina Faso n'était pas préparé à faire face à cette crise. Mais je ne lui ferai pas de procès pour ça.

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