Sénégal: Sidiki Kaba Ministre des forces Armées, - «L'Armée est pleinement engagée dans la lutte contre le Covid-19»

2 Avril 2020

De la place de l'Armée dans la lutte contre la pandémie du Coronavirus à la lutte contre le terrorisme, en passant par la probabilité du confinement général ou partiel, le Ministre des Forces armées, Sidiki Kaba, aborde toutes les questions sans détours. Dans cet entretien, il revient également sur la célébration du 60e anniversaire de l'accession du Sénégal à la souveraineté internationale, entre autres sujets.

Cette année, le thème retenu est : « Le rôle des Forces de défense et de sécurité dans la gestion des pandémies et autres catastrophes ». Quelle est sa pertinence ?

Le Président de la République a anticipé en décidant, lors de la journée des Forces armées tenue le 7 novembre 2019, de traiter du rôle des Forces de défense et de sécurité dans la gestion des pandémies et autres catastrophes naturelles. On peut dire que c'est prémonitoire, mais c'est aussi de l'anticipation, parce que le Président de la République avait déjà, dans le cadre d'instructions qu'il avait données, mis l'accent sur l'être humain qui doit être la centralité dans le combat contre les différentes menaces auxquelles nous sommes confrontés comme le terrorisme, le grand banditisme, etc. L'Armée devait être préparée, non pas seulement pour assurer la défense de l'intégrité du territoire national, mais aussi pour intervenir contre des menaces particulièrement insidieuses telles que le Covid-19.

Aujourd'hui, on le voit, son rôle, c'est de préserver les populations face à la menace terrible qui fait énormément de victimes partout. Les Forces armées doivent aussi veiller au respect de l'état d'urgence. Nous ne sommes pas dans une situation idéale pour organiser une fête d'indépendance telle qu'on le faisait à l'accoutumée. Nous devons tenir compte de cette réalité pour adopter un format réduit dans la célébration du 60e anniversaire de notre indépendance.

Quelles sont les dispositions prises dans ce sens ?

Le Président de la République, Monsieur Macky Sall, a décidé, à juste titre, que le format sera réduit. Donc, en lieu et place du défilé militaire, nous aurons une cérémonie aux couleurs qui va se dérouler au Palais de la République.

Justement, quelle est la place de l'Armée dans cette lutte contre le Covid-19 ?

Elle est importante et elle s'est manifestée à travers l'installation d'un hôpital de campagne à Touba dès l'instant que la crise a éclaté. C'était une façon de soutenir rapidement le centre de santé de Darou Marnane dans la prise en charge des patients non infectés par le Covid-19. Fruit de la coopération avec les États-Unis, c'est un hôpital de dernière génération qui dispose de tous les services qu'on peut trouver dans un hôpital de niveau 2. Dès le départ, l'Armée a apporté son expertise médicale pour soulager et soigner les populations. Cette réaction précoce signifie que l'Armée est prête à jouer sa partition dans la lutte contre cette pandémie.

C'est beaucoup de missions à la fois quand même. Est-ce qu'elle en a vraiment les moyens ?

Les moyens, c'est d'abord la mobilité des troupes, c'est aussi le capital humain avec des médecins de très haut niveau et dotés d'une expérience professionnelle indéniable. Ce sont surtout les structures de santé dont l'Armée dispose à travers le territoire national. Les médecins militaires sont tous mobilisés pour appuyer leurs collègues civils. C'est le lieu pour moi de les féliciter pour leur professionnalisme, leur courage et leur engagement face à cet ennemi invisible, mais dont les effets sont particulièrement dévastateurs.

L'Armée travaille donc avec d'importants moyens logistiques, humains et matériels pour soutenir les populations. Dans ce cadre, elle fait face à trois défis énormes. D'abord, elle doit se protéger, c'est-à-dire préserver ses personnels contre cette pandémie. Ensuite, elle doit protéger les populations et enfin en ce qui concerne le couvre-feu, elle doit faire en sorte qu'il soit respecté par les populations en déployant ses unités sur le terrain.

Pour ce qui est du couvre-feu, le Ministère de l'Intérieur a fait une sortie pour recadrer ses hommes par rapport aux incidents du premier jour. À votre niveau, qu'est-ce qui est fait ?

Cela a été dit dès le départ, parce qu'il s'agit de l'ensemble des Forces de défense et de sécurité qui, pour rappel, englobent les militaires, les gendarmes, les sapeurs-pompiers, la Police nationale, en somme tous les corps dits habillés. Bien évidemment, les violences et sévices corporelles observés le premier jour ont été fermement condamnés. Il s'agit plutôt d'utiliser la pédagogie pour amener les populations à respecter les dispositions édictées. Mais, il reste entendu que les récidivistes s'exposent à la rigueur de la loi.

Nous appelons les populations à la discipline et au respect des mesures d'hygiène. Elles sont certes simples, mais peuvent sauver des vies. Nous devons mettre ces faits en avant pour appeler les Sénégalais à la discipline et à la responsabilité qui sont incontournables pour obtenir la résilience.

Le confinement total est suggéré par certains spécialistes. Le cas échéant, y a-t-il un maillage qui permettrait d'assurer tout cela ?

La Gendarmerie nationale a renforcé le maillage du territoire national à près de 90%. Elle contribue, de façon déterminante, à la surveillance du territoire national. Je voudrais surtout dire que concernant le confinement, le Président de la République a d'emblée fait une juste appréciation de la situation. C'est pourquoi, après avoir donné des directives claires aux différentes forces impliquées dans la riposte, notamment les Forces de défense et de sécurité, les médecins et personnels spécialistes, il a pris des mesures conformément à la situation, mesures fondées sur le principe de la proportionnalité, de la gradation et de la graduation.

Au fur à mesure que la situation évoluera, les décisions idoines seront prises par le Chef de l'État en conformité avec le personnel médical. Il faut d'ailleurs féliciter le Ministre de la Santé, Monsieur Abdoulaye Diouf Sarr, son équipe et l'ensemble des médecins, spécialistes, chercheurs, ainsi que tout le personnel de santé pour leur sacrifice et les risques qu'ils prennent.

Là aussi, l'Armée joue un rôle important. Le personnel de santé militaire est au cœur du dispositif, en synergie avec les médecins civils. Cela montre que dans des situations de crise, il faut agir à l'unisson en mutualisant notamment les personnels et les moyens.

On dit que l'Armée sénégalaise a une bonne signature à l'étranger. Qu'est-ce qui fait sa particularité ?

C'est une armée républicaine. Il est, à cet égard, important de noter qu'il n'y a jamais eu de coups d'État au Sénégal, alors que sur l'ensemble du continent, à un moment donné, les Armées ont été tentées par l'aventure politique avec des fortunes diverses. L'Armée sénégalaise est une armée d'intégration. L'ensemble des enfants du pays se retrouvent dans cette armée, filles comme garçons. Elle a dans son sein des Sénégalais de toutes origines au service de leur Nation. Les valeurs de civisme, de discipline, de patriotisme, de fraternité et d'entente sont cultivées pour que chaque militaire puisse les mettre en œuvre et participer ainsi à assurer la paix.

C'est une armée d'intégration, mais également une armée de développement. Elle participe à l'œuvre de développement national (construction de routes, de ponts, de forages), et apporte des soins aux populations notamment dans le Sénégal des terroirs. Mais c'est aussi et surtout une armée artisan de la paix. En effet, dans les crises qui ont éclaté sur le continent africain ou ailleurs, elle s'est toujours illustrée par son professionnalisme et par l'action qu'elle a menée sur les différents théâtres de conflits.

En 1960, l'Armée sénégalaise était déjà au Congo, pays frère, confronté à la sécession katangaise. L'armée sénégalaise y a joué dignement sa partition. C'est une armée qui participe à la stabilité de notre pays. En particulier, la Gendarmerie, véritable force du continuum, a toujours contribué à la construction de l'État de droit. Rappelez-vous, au début de l'indépendance, le premier Conseil des ministres s'était tenu à la Caserne Samba Diery Diallo le 20 août 1960.

La guerre contre le Covid-19 intervient au moment où il y a une autre lutte, celle contre le terrorisme. Est-ce qu'il n'y pas risque de délaisser le second combat ?

Vous avez raison. C'est pourquoi, dès le départ, le Président de la République a pensé qu'il faut un nouveau concept de défense et de sécurité. Celui que nous avions jusque-là, résultant de la loi 70-23 du 6 juin 1970, portant Organisation générale de la Défense nationale, a été remplacé par le nouveau concept de défense et de sécurité diffusé suivant l'instruction présidentielle n°4O/PR/EMP/CAB du 05 février 2015.

Donc l'Armée, tout en gardant ses missions classiques de défense du territoire national, de notre espace maritime et aérien, s'investit pleinement dans les défis et les nouvelles menaces comme le terrorisme, les crimes transfrontaliers, l'insécurité économique, sanitaire et environnementale de nos concitoyens.

C'est un concept de défense global qui met l'individu au cœur de la défense et invite à la coordination et à l'action interministérielle. C'est pourquoi le Chef de l'État a estimé que pour le réussir, il faut agir conjointement sur l'équipement et les infrastructures militaires, la formation et l'amélioration des conditions de vie et de travail des personnels.

L'Armée n'est pas dans la seule défense de nos frontières. Elle doit être en aptitude de lutter contre le terrorisme. Aujourd'hui, les effets du terrorisme sont visibles dans des pays regroupés dans le cadre du G5 Sahel. Tous les jours pratiquement, leurs unités subissent de violentes attaques menées par de puissants groupes terroristes. Il faudrait donc préparer notre armée à ces nouveaux enjeux et défis sécuritaires, notamment par la mise sur pied de forces spéciales bien formées, équipées et entraînées.

Le schéma classique où des armées régulières se battaient dans une guerre conventionnelle pour défendre des territoires ou protéger des populations est dépassé. Aujourd'hui, les terroristes utilisent des moyens et des procédés qui visent, sans discrimination, militaires et populations civiles, en marge du droit international humanitaire. C'est pourquoi, la formation doit se faire avec beaucoup de médecins pour qu'en cas de pandémie, comme celle que nous vivons actuellement, nous puissions y faire face.

Le fait d'avoir pu déployer en 48 heures un hôpital de campagne de niveau 2 à Touba prouve à suffisance que l'Armée est prête à faire face à ce genre de situation.

Avec toutes ces missions, il y a quand même un besoin en ressources humaines de qualité et en nombre ?

Dès l'indépendance, les autorités ont manifesté la volonté de former les officiers dans les grandes académies de pays amis. Parallèlement, les autorités ont construit des écoles de formation militaire telles l'École nationale des officiers d'active (Enoa), l'École nationale des sous-officiers d'active (Ensoa), l'École nationale des Officiers de la Gendarmerie nationale (Eogn), le Prytanée militaire de Saint-Louis qui prépare les jeunes à une vie adulte fondée sur le respect du service public et la citoyenneté.

La formation a donc toujours été et reste au cœur des préoccupations des autorités militaires et de leur chef suprême. La qualité de la formation des personnels, toutes catégories confondues, explique sans aucun doute que nous avons une armée dont les qualités sont reconnues sur le plan international.

Un indicateur de la qualité de nos ressources humaines est le fait que ce sont des militaires sénégalais qui sont choisis généralement pour des postes de commandement dans les opérations de maintien de la paix à travers le continent.

La médaille Mbaye Diagne des Nations unies constitue également une parfaite illustration du courage et de l'engagement de nos soldats. Il en est de même de la reconnaissance faite à l'officier de Police Madame Seynabou Diouf pour sa contribution à la lutte contre les violences faites aux femmes au Congo. Les cas de soldats sénégalais dont le service peut être donné en exemple sont nombreux, mais sont tous mus par le sentiment de sacrifice suprême.

Dans un contexte où la psychose commence à gagner les Sénégalais, quel message aimeriez-vous leur adresser ?

Il faut prendre au sérieux ce mal invisible dont les effets sont foudroyants. Il tue. Mais en suivant les gestes barrières, de prudence, en se lavant les mains, en respectant la distanciation sociale, en alertant les autorités sanitaires en cas de symptômes de la maladie, on peut se protéger et protéger les autres. Sinon la transmission communautaire fera des ravages, parce que c'est une maladie qui a une propagation fulgurante. Elle a mis en difficulté beaucoup de pays plus développés que le nôtre et dotés de structures sanitaires performantes. Nous devons être responsables dans nos actes. Nous sommes dans la même barque. Donc tous contre le Covid-19, tout contre le Covid-19 !

Plus de: Le Soleil

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