Ile Maurice: Enfants autrement capables - L'école n'est pas finie

Nombreux sont les enfants confinés à la maison à cause du Covid-19. Parmi eux, des jeunes en situation de handicap, inscrits dans des centres spécialisés. Comment font-ils en cette période de confinement ? Quid de leur encadrement ? Pourront-ils adhérer au programme en ligne que le ministère lance à partir de demain, lundi 6 avril ? Tour d'horizon.

«À l'école, elle s'adonne aux arts créatifs, au sport, à la confection de bijoux, au jardinage, à la cuisine, entre autres. À la maison, c'est difficile. Je ne suis pas équipée, sauf pour quelques activités», confie Luciana René, 51 ans. Depuis le confinement lié au Covid-19, sa fille Ornella, âgée de 22 ans et handicapée, est scotchée devant la télévision et fait du coloriage. «Quelquefois, j'arrive à l'emmener avec moi en cuisine pour préparer ensemble le repas. Mais certains jours, ça ne marche pas, comme on n'est pas à l'école. Heureusement, elle pratique la danse avec ma fille aînée qui enseigne cette discipline. Sinon, tout serait perdu avec le confinement», avoue cette mère de famille.

Ce quotidien, Astini Juggiah, enseignante, le vit aussi. Bhavesh Rao, son fils de 11 ans, est trisomique. Il fréquente la Special Education Needs School de Nouvelle-France. «Il a besoin d'une attention individuelle à l'école. Si l'État lance des cours en ligne, il n'y adhérera guère. Par contre, il suit des cours de théâtre et son professeur lui a envoyé des travaux sous format vidéo. Là, il s'y est tout de suite mis et les a complétés. Je continue aussi à faire son suivi», affirme-t-elle.

Uma Sooben, présidente de l'association Joie de vivre universelle, qui gère une école spécialisée pour les enfants à besoins spéciaux, assure aussi l'encadrement de son fils, Roy, 17 ans. Né à six mois de grossesse, ce dernier est en situation de handicap. «On essaie de garder une routine en intégrant ce qu'il a fait à l'école. Par exemple, je fais des exercices d'orthophonie, de chant, de laçage et de boutonnage avec Roy. On travaille les formes et les couleurs. Mais on sait qu'à l'école il va travailler différemment. Moi, j'ai mis cela sous forme de jeux et de musique, car on ne sait pas jusqu'à quand on sera en confinement.»

Au niveau de son organisation non gouvernementale, qui encadre une dizaine d'enfants handicapés, Uma Sooben s'active à l'élaboration d'un programme interne. Car contrairement aux écoliers et collégiens du mainstream, ceux à besoins spéciaux risquent d'éprouver des difficultés à adhérer au programme en ligne mis en place par l'État. «Un de mes professeurs contacte les parents pour préparer les cours pour les enfants du niveau de Grade 1. Mes thérapeutes aussi sont là. Mais pour les enfants sujets à des difficultés scolaires et divers degrés de handicap, si les parents n'ont pas d'ordinateur ou de connexion, comment fera-ton des cours à distance ? Une prof va essayer par WhatsApp. Il faut aussi former la famille à cela. Comment y procéder face au confinement et à la pandémie ?» s'interroge-t-elle.

Les enfants handicapés sont plus vulnérables aux risques du virus, rétorque la présidente de l'association Joie de vivre universelle. Aussi, les parents doivent redoubler de vigilance pour toute course ou autre déplacement car la contamination pourrait s'avérer fatale pour leurs petits. Maintenant, s'ils doivent aussi être formés aux formules d'apprentissage en ligne, cela compliquera davantage la situation, surtout pour les enfants dont les familles sont en précarité.

De son côté, Ali Jookhun, président de l'association U-Link et Down Syndrome, la continuité de l'encadrement sera plus difficile pour les enfants sujets à un handicap intellectuel. «Down Syndrome International a donné des consignes pour que les parents, qui demeurent les premiers éducateurs, continuent le suivi. Mais chaque cas est différent ainsi que les limitations intellectuelles. Cela pourrait être plus difficile pour ceux atteints de handicap intellectuel comparés aux enfants souffrants à handicap moteur. En effet, ces derniers n'auront pas à bouger et auront leur ordinateur devant eux pour reprendre leur encadrement», déclare-t-il. D'ailleurs, pour se rendre physiquement à l'école, il aurait fallu solliciter des facilités de transport, entre autres logistiques. Or, sur cet aspect, ces jeunes seraient avantagés, selon lui.

Abondant dans ce sens, Géraldine Aliphon, fondatrice et directrice d'Autisme Maurice, souligne les complications liées au confinement. «C'est encore plus difficile pour les jeunes sujets à un handicap intellectuel, et plus particulièrement pour les enfants autistes dont la routine est bien ancrée. L'enfermement à la maison sans explication, la privation d'école, l'interdiction de sortir, etc., tout cela est difficile pour eux», avoue-t-elle. Également maman d'Evans, 15 ans et autiste, elle a institué un service d'écoute psychologique par téléphone ou visioconférence pour les parents de l'école d'Autisme Maurice. Les éducateurs travaillent toujours de la maison avec des synthèses pour les familles.

«L'école et la maison, ce n'est pas la même chose. Ce ne sont pas les mêmes environnement, structure et formation qu'à l'école. Au moins, les parents disposent de pistes pour continuer le travail et que cela ne se perde pas. On a créé des groupes sur WhatsApp pour les parents, notamment. On peut s'exprimer. On n'a pas coupé le lien», poursuit la fondatrice et directrice d'Autisme Maurice, qui accueille 42 enfants âgés entre 5 et 20 ans. Selon Géraldine Aliphon, il ne faut pas mettre de pression sur les enfants sujets à un handicap. Des petites séances de 10 à 15 minutes sont ainsi préconisées sur l'écriture, les chiffres, les jeux constructifs, entre autres. Il faut maximiser ce temps pour initier les enfants qui portent des couches à l'autonomie aux toilettes, aux tâches ménagères ou encore au renforcement des liens avec la fratrie.

Quel est l'impact sur ces enfants en l'absence d'encadrement ? «Ils deviennent plus agressifs. Ils perdent tout, y compris leur socialisation. Ils reviennent à la base et régressent. C'est pour cela qu'il faut maintenir leur autonomie, travailler avec la mémoire et tout recommencer», déclare Uma Sooben. Pour Ali Jookhun, cela dépend de la prise en charge des parents. «Le risque de régression peut être élevé car la routine de l'enfant handicapé est complètement brisée. Déjà, ils ne verront pas leurs amis. Ils seront plus isolés à la maison», affirme-t-il. Citant l'article 11 de la Convention des droits des handicapés qui fait mention de leur protection dans les cas de conflits et urgences humanitaires, il soutient que le gouvernement devrait considérer cela puisque Maurice en est le signataire.

De son côté, Géraldine Aliphon, maman d'Anaïs, 18 ans, confirme que les enfants handicapés peuvent perdre leurs acquis. «Comme on est sur la gestion du comportement et l'apprentissage de l'autonomie, on devra recommencer s'il n'y a aucune prise en charge continue.»

E MIE à la rescousse des «special needs education schools»

Dès la semaine prochaine, des ressources pédagogiques seront disponibles sur le site du Mauritius Institute of Education (MIE) pour les écoles SENS. «Les enfants aveugles y auront accès à la télévision. Nous sommes aussi à développer du matériel spécial pour ces jeunes sujets à divers degrés de handicap. S'ils ne peuvent pas le faire à la télévision, ils pourront se tourner vers Internet», fait valoir Om Varma, directeur du MIE. Les ressources couvriront plusieurs sujets. Le matériel sera présenté sous forme ludique, notamment à travers des jeux. Les parents, enfants concernés et écoles pourront y avoir accès. Une dizaine d'effectifs travaillent sur ce projet. «Tout sera adapté aux divers besoins des enfants handicapés», assure Om.

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