Burkina Faso: Décès de Moustapha Thiombiano - Ce qu'il nous avait confié en il y a quelques années

Son prénom Laabli -qui désigne en gulmatchéma, langue parlée à l'Est du Burkina, ce qui est mouvant, en constante circulation, qui bouge- lui va comme un gant. Fondateur de la première radio libre en Afrique au début des années 1990, au moment où le continent effectuait ses premiers pas dans le pluralisme démocratique, puis de la chaîne de télévision TVZ Africa, Moustapha Laabli Thiombiano s'est surtout fait connaître comme un homme doté d'une forte créativité.

Dans la panoplie de ses œuvres, on trouve pêle-mêle un rallye auto-moto, de l'aviron, une soirée hindoue, un concours de beauté (Miss Burkina), quelques albums de musique... Egalement connu pour ses coups de gueule, le P-DG de Horizon FM commente, dans ce long entretien à Fasozine, l'actualité nationale et internationale, ainsi que ses relations avec certains hommes politiques du Burkina, sans jamais se départir de sa verve habituelle...

Vous êtes le fondateur de Horizon FM, la première radio libre d'Afrique. Avec toute la concurrence que vous devez affronter maintenant, comment faites-vous pour maintenir le cap?

Du travail, beaucoup de travail. Je dors très peu, peut-être deux heures chaque jour. Ce qui suffit largement. Pour maintenir le cap, il n'y a pas d'autre solution que le travail. C'est ce qui fait la réussite des Américains et des Européens.

En mettant TVZ Africa sur orbite, vous aviez promis d'épater les téléspectateurs. Mais selon toute vraisemblance, les choses tardent à se mettre en place...

Mais elles se mettent en place! Je viens de démarrer Good morning Africa, une émission phare de la télévision TVZ Africa, dans laquelle je reçois des hautes personnalités. L'émission est matinale et je crois que c'est bien ainsi. Le plus souvent, il faut attendre 20 heures pour voir des personnalités sur les chaînes de télévision. Nous, nous démarrons la journée avec eux.

Vous êtes aussi connu comme musicien, mais depuis quelques années on a l'impression que vous avez mis votre carrière en veilleuse...

Je joue de la musique tous les jours. J'ai présentement deux albums qui ne sont pas encore sortis. J'attends d'achever l'installation de la télévision avant de m'occuper de mes albums. L'une des chansons s'appelle de nouvelles nations pour de nouvelles générations. Je chante un peu les maux de l'Afrique. Je pense qu'il nous faut de nouvelles nations pour les nouvelles générations. L'Afrique est fatiguée et n'a plus de boussole. Quand vous voyez tous ces jeunes qui tentent de fuir le continent et qui en meurent, c'est effrayant. Quand un crapaud sort de l'eau, c'est qu'elle est chaude. Les jeunes quittent l'Afrique parce qu'il n'y a plus rien à faire. Alors qu'en réalité, l'Afrique c'est le paradis!

J'ai longtemps vécu aux Etats-Unis, mais je n'ai plus envie d'y aller parce que pour moi, le paradis, c'est ici. Le bonheur c'est ici. Nos jeunes fuient à cause du manque de boulot et de liberté d'expression. On ne peut pas parler en Afrique. Dans certains pays, on ne peut même pas prononcer le nom du président. C'est quand même invraisemblable! Il nous faut une liberté d'expression, sinon on ne vit plus.

Justement vous êtes aussi célèbre pour votre liberté de ton. Cela ne vous a-t-il pas déjà valu quelques ennuis?

Beaucoup d'ennuis! Si on viole les balayeuses municipales à 3 heures, 4 heures du matin, il faut le dénoncer, et c'est ce que nous faisons. Trouvez-vous normal que des gens volent des enfants de ces pauvres femmes obligées de travailler la nuit ou très tôt le matin? Ne peut-on pas, à 3 heures du matin, mettre la sécurité autour de ces balayeuses? Nous ne sommes pas au moyen-âge. Ceux qui embauchent ces femmes n'ont pas fait leur travail et doivent revoir leur copie ou partir.

C'est vous qui avez initié le concours de beauté «Miss Burkina». Que dites-vous de tout ce débat qui se mène sur l'opportunité d'un tel concours pour un pays sous-développé comme le nôtre?

Je crois que Miss Burkina, c'est quelque chose de très bien. Je me rappelle qu'il y a 7 ans, les gens disaient que Moustapha était là que pour manger son blé. Je n'ai pas voulu écouter, j'ai continué. Nous avons eu une miss, mademoiselle Badiel, qui est aujourd'hui top modèle et qui défile à Paris, à New York, à San Francisco. Elle est connue à travers le monde entier et elle gagne très bien sa vie. Elle porte le drapeau du Burkina Faso à travers le monde entier, grâce au concours Miss Burkina. Vous savez qu'en Afrique, ceux qui ont des idées sont souvent confrontés aux critiques. C'est pour cela que je dis à la jeunesse africaine assise, qu'elle doit se mettre debout et ne pas écouter pas les mauvaises langues. Quand les gens critiquent, c'est parce qu'ils sont jaloux. Et notre défaut, c'est la jalousie. Le Burkinabè est l'homme le plus jaloux au monde. Cela nous retarde. Moi je marche maintenant avec du coton, et quand je vois des gens qui veulent me critiquer, je bouche mes oreilles et je ne les écoute même plus! Quand on vous critique, c'est parce que vous êtes bien. Et le plus souvent, ceux qui vous critiquent, ce sont des minables. «Miss Burkina», c'est quelque chose de très bien qui devrait d'ailleurs être soutenu par le ministre de la Culture, comme dans les autres pays. Pour l'élection de Miss Cameroun par exemple, Madame Paul Biya, l'épouse du président de la République, s'implique. (... ). Miss Burkina incite la femme burkinabè à être propre, à éviter de se dépigmenter, parce qu'en faisant cela, elle salit l'image de la femme africaine. C'est pour cela que je m'entête à organiser Miss Burkina. Je viens d'ailleurs de déposer la marque auprès de l'Oapi (Organisation africaine de la propriété intellectuelle, NDLR) pour que les voleurs d'idées ne nous piquent pas celle-là.

Certaines femmes élues «Miss Burkina» vous ont reproché de ne pas tenir parole quand vient le moment de remettre les lots...

Quand vous travaillez avec des filles comme ça, vous devez faire très attention. Et c'est ce que j'ai dit aux présidents des comités. Parfois, des filles veulent passer par la courte échelle pour se faire élire et essaient de m'aguicher. Je ne suis jamais tombé dans leur piège. Moi je pense que j'ai toujours tenu mes promesses. Peut-être qu'elles ne sont pas satisfaites des lots qu'on leur offre. (... ) Moi, je me bats seul, et c'est très compliqué. «Miss Burkina» devrait avoir une voiture pour récompense. J'en ai vue une, qui coûte six millions de francs CFA. Je discuterai avec la maison qui la commercialise pour voir dans quelle mesure je pourrais l'octroyer à nos Miss. Quand vous offrez une moto à une miss, ce n'est pas très significatif parce que toutes les filles de Ouagadougou possèdent une moto. Mon souhait, c'est qu'on arrive à offrir une voiture ou une villa aux miss élues.

Quel regard jetez-vous sur les concours similaires qui foisonnent au Burkina Faso?

J'ai installé la première radio privée sur le continent et, aujourd'hui, il y en a des centaines, des milliers en Afrique. Quand vous faites quelque chose qui est bien et qu'on vous copie, il faut en être fier. Il y a beaucoup de concours de beauté maintenant au Burkina, comme «Miss Poog-Bédré», par exemple. Quand je commençais, on m'a traité de tous les noms d'oiseaux. Et c'est ainsi, chaque fois que j'initie quelque chose. Aicha Koné, par exemple, a fait dix ans sans venir au Burkina à cause de rumeurs qui circulaient sur elle. Et quand je l'ai appelée pour qu'elle vienne chanter lors de l'élection de «Miss Burkina 2007», elle a beaucoup hésité. Je suis arrivé à la convaincre et elle est venue. Depuis lors, tout le monde l'invite. Moi, je suis un fonceur et ce n'est pas la jalousie des gens qui va m'arrêter. J'ai une vision de la vie et je fonce, à partir du moment où je n'insulte personne. Et je pense qu'avec la force de Dieu, j'avancerai toujours.

Vous êtes réputé pour avoir mille idées à la fois. Vous sentez-vous suivi par la population?

Depuis mon retour des Etats-Unis, les gens aiment tout ce que je fais. Le Ramo (Rallye des motos de Ouagadougou, NDLR), Miss Burkina, la course des pirogues, qui attirent, à chaque édition, près de 10 000 personnes. On ne connaissait pas cela. Mais aujourd'hui, ce sont des évènements qui font le bonheur du public.

Vous devez être un homme riche à présent avec toutes ces activités?

Très riche en idées. Je suis pauvre en argent, mais ce n'est pas cela qui m'intéresse. Si je peux amuser la galerie, je me sens heureux. Mais je ne serais vraiment un homme heureux que quand la presse sera libre au Burkina Faso. Notre presse est un peu timide, elle a peur de s'exprimer. Nous avons besoin de liberté d'expression, comme tous les pays. Il n'y a pas de développement sans liberté d'expression. Quand vous empêchez quelqu'un de vomir ce qu'il a, cela reste dans son ventre. Et un jour, ce ventre peut exploser. C'est pour cela que je demande aux journalistes burkinabè d'écrire sans que le stylo ne tremble.

Il se murmure dans le milieu de la presse que Moustapha Thiombiano est un patron très dur, qui licencie abusivement ses employés et qui est assez mauvais payeur...

Allez poser la question aux gens qui ont fait 18 ans avec moi! Si j'étais mauvais payeur, si j'étais le personnage que vous décrivez, vous pensez qu'ils seraient restés aussi longtemps avec moi? Il nous arrive des fois où on ne peut pas payer, mais on se rattrape. Je connais des stations de radio où les employés ne touchent rien du tout. C'est triste! Moi je refuse de faire cela. Moi je paye mes employés tous les vendredis, parce que je me dis que quand quelqu'un doit attendre 30 jours avant de pouvoir s'offrir une pintade, c'est grave! C'est à celui qui est payé toutes les semaines de s'occuper de ses finances à lui. C'est le système américain. C'est ce que je fais depuis 22 ou 23 ans.

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