Ile Maurice: Dr Deoraj Caussy - «Le virus est loin d'être éliminé tout de suite après la disparition des symptômes»

interview

244. C'est le nombre de cas positifs au Covid-19 enregistrés à Maurice, hier. Parmi eux, sept patients morts et quatre guéris. Selon l'épidémiologiste Deoraj Caussy, il faudra attendre huit semaines pour savoir si le pic sera atteint.

Hier, les cas positifs sont passés à 244 et nous avons eu 7 décès. Est-ce normal pour une île comme Maurice d'arriver à un tel nombre de cas positifs et de morts en trois semaines ?

Le nombre de cas va continuer à grimper pour encore au moins trois à quatre semaines. La raison de ce nombre de cas est le résultat d'un manque de préparation. Il y a eu pas mal d'avertissements, notamment de la Chine, et à travers le monde. Des experts comme moi avons tiré la sonnette d'alarme. À Maurice, malheureusement, il n'y a pas eu de préparation précoce. Nous avons perdu six semaines critiques. Les préparatifs n'étaient pas efficaces. Ils étaient basés uniquement sur les symptômes alors qu'un tiers de la population est asymptomatique. Et c'est plus dangereux. Il fallait les mettre sous surveillance accrue, les suivre à distance, quotidiennement, durant toute la période d'incubation.

On aurait pu dépister et éviter tous ces cas positifs mais on a été tardif. Nous n'avons pas pris des précautions précoces. Il y a eu de grosses mailles dans les filets et c'est tout à fait normal que le virus se propage comme un feu de brousse. On n'a pas pris cette fenêtre d'opportunités de six semaines pour assurer cette préparation. Maintenant, les cas vont continuer à grimper.

La Réunion et les Seychelles n'ont que des cas positifs. Qu'est-ce qui explique que Maurice est la seule île de l'océan Indien à avoir enregistré sept morts ?

Comme épidémiologiste, je regarde la fréquence et la répartition dans des groupes de personnes dans des lieux en temp réel. Il existe une comorbidité entre La Réunion et Maurice. Mais ce serait vraiment le hasard que tous les patients à Maurice souffrent de comorbidité (NdlR, présence de maladies et/ou troubles aigus ou chroniques tels le diabète ou l'hypertension, qui s'ajoutent à la maladie initiale) et que ceux à La Réunion n'en souffrent pas. Cela serait probable dans deux ou trois décès mais pas dans tous les sept. C'est une hypothèse douteuse. La mortalité est un miroir qui reflète la qualité et un manque de soins médicaux. Les patients ont-ils eu accès immédiatement à tous les équipements ?

La Thaïlande, le Singapour et la Corée du Sud ont un système de détection rapide. C'est décentralisé et automatisé. La mortalité à Maurice remet en cause la qualité des soins médicaux. Le ministère de la Santé dit avoir mis en place un protocole international de prise en charge. Que peut-il dire ? Qu'il suit le protocole établi en France ou en Angleterre ? Il faut qu'il explique ce protocole international. Dire qu'on utilise un protocole international est un bouclier derrière lequel le ministère se protège. Il y aussi des gens qui pensent qu'à La Réunion, les mortalités ne sont pas répertoriées. C'est farfouillé, erroné et injustifié de faire de telles hypothèses.

Qu'entendez-vous par la qualité des soins ?

Le personnel qui n'est pas formé. Il y a une lacune dans le protocole, qui n'est pas bien rodé. Il n'y a pas suffisamment de médicaments et aussi les médicaments utilisés. Par exemple, la chloroquine dans les cas sévères aggrave les cas. En France, il y a des controverses à ce sujet. Le protocole doit être clair. Nous avons de bons spécialistes en médecine interne à Maurice. Dans les deux tiers de patients avec des symptômes, 80 % vont se manifester comme une grippe et n'auront pas besoin de soins médicaux. Les 20 % restants sont plus à risque de complications. Ils ont besoin de soins intensifs, de respirateurs. On parle là des cancéreux, de ceux souffrant de comorbidité, des personnes âgées, etc.

Comment expliquezvous, qu'à ce stade, il n'y ait que quatre patients guéris du Covid-19 à Maurice ?

80 % des patients présentant des symptômes guérissent seuls comme dans le cas d'une grippe. Donc, quatre patients guéris, c'est tout à fait normal. Au contraire, on devrait avoir plus de quatre guéris. C'est quatre cas sur combien de patients ? Sans le numérateur, on ne peut pas valider ces chiffres.

Selon le journal en ligne newscientist.com, les gens continueraient à excréter le virus dans la salive et les selles pendant deux semaines après avoir récupéré du Covid- 19. Cela indique qu'une personne peut toujours infecter d'autres. À quel point est-ce vrai ?

C'est vrai que la sécrétion des virus se poursuit après la disparition des symptômes chez beaucoup de personnes. Certains patients continueront à les sécréter pendant deux jours, voire une semaine. C'est normal car le virus n'est pas éliminé tout de suite après la disparition des symptômes. On a vu ça dans la salive et les selles. Mais ce n'est pas nécessairement infectieux.

Que faire dans ce cas ?

Il faut continuer avec les gestes barrières pendant au moins une semaine. Parce qu'on ne peut pas envisager de tester tout le monde. Pour le personnel soignant, la police, etc., on doit les tester au moins deux fois après la disparition de symptômes. Il faut surtout se laver les mains et continuer à suivre les consignes d'hygiène personnelle et communautaire.

La Chine, plus précisément Wuhan, foyer de la pandémie, reprend graduellement ses activités. Les habitants ont repris leur vie. N'y a-t-il pas un risque de récurrence du virus ?

La Chine dit qu'elle a éliminé le virus. Mais elle dit aussi qu'il y a de nouveaux foyers parmi les habitants qui reviennent chez eux. Soit ils étaient partis avant d'être infectés, soit ils ramènent l'infection d'ailleurs. C'est quoi le taux de communauté infectée ? Peut-être la Chine n'a pas atteint le pic aigu. Le virus va continuer à se propager tant qu'il n'aura pas atteint le pourcentage voulu. Dans le cas du chikungunya, Maurice avait atteint 60 % de la population et l'épidémie s'est arrêtée. Pour la rougeole, l'épidémie s'est arrêtée à 95 %. Pour ce nouveau virus, on ne le connaît pas. Il y a eu une modélisation à Londres ; en Allemagne, qui a préconisé que l'épidémie s'arrêtera, elle a atteint de 60 à 80 % de la population.

Peut-on savoir quand Maurice atteindra le pic et pourra enrayer le virus ?

Le virus a été introduit sur notre territoire. Des personnes sans symptômes le transmettent. Le contact tracing n'atteint pas tout le monde et ne va pas éliminer le virus à 100 % parce que la présence de personnes susceptibles d'infecter d'autres continuera à créer de nouveaux foyers d'infection. Le contact tracing doit être complémenté par d'autres moyens comme les mesures de mitigation - le désinfectant, la distanciation sociale. Une fois le confinement levé, cela ne veut pas dire que tous les gens sont vaccinés. Il faut faire attention aux super-contaminateurs, ces personnes porteuses qui secrètent le virus continuellement. Ce virus reprend très vite. Dans le cas du SRAS, cousin du SARS-COV2, les gens l'ont propagé très vite.

Ils sont dangereux. On doit réduire la gravité des infections, prendre soin des personnes contaminées. Quand on pratique le confinement, on n'atteint pas le pic d'immunité collective. Le confinement, c'est pour éviter que les gens convergent rapidement vers les hôpitaux. Il ne faut pas croire que le confinement est un vaccin. Il faudra attendre huit semaines pour savoir si le pic sera atteint. Quand le nombre de décès sera réduit à zéro, cela indiquera que le virus a atteint son pic. Ce sera une indication de substitution. L'indicateur indirect sera la mortalité.

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