Afrique: Le continent rattrapé par ses urgences différées

8 Avril 2020

Les urgences sanitaires et économiques que la plupart des pays africains ont reléguées au second plan pour ne pas dire négligées, après 60 ans d'indépendance, rattrapent le continent en pleine tempête de pandémie de Covid-19. Même si des efforts ont été consentis, le plateau technique demeure peu relevé, les ressources humaines qualifiées limitées. Selon l'Oms, l'Afrique compte 12,8 médecins compétents pour 10.000 habitants contre une moyenne mondiale de 52,8 médecins pour 10.000. Le même nombre de personnes se partage dix lits alors que la norme est de 30.

Un autre secteur où l'Afrique a peu investi : l'industrie pharmaceutique. Largement dominée par l'Afrique du Nord, elle est presque inexistante sur le continent, soit 0,7 % du marché mondial, obligeant nos pays à importer 70 à 90 % de leurs besoins en médicaments. Et pourtant, c'est un marché important, l'Africain consacrant jusqu'à 60 % de ses revenus aux dépenses de santé. Et les perspectives nous confortent, les prévisions évaluant la consommation continentale en médicaments entre 40 et 66,5 milliards de dollars à l'horizon 2020. Une manne qui pourrait bénéficier aux multinationales pharmaceutiques étrangères.

La recherche médicale demeure également faible, expliquant en partie la fuite des cerveaux. Selon le Pr Yap Boum Il des universités de Mbarara (Ouganda) et de Virginie (États-Unis), seules 30 à 40 % des publications scientifiques ont un premier ou dernier auteur africain (lire son interview dans lemonde.fr du 17 avril 2019).

Dans un continent où les maladies chroniques prennent de l'ampleur à côté du paludisme, de la tuberculose, du Sida et d'Él'bola, « les milliardaires africains doivent financer la recherche médicale, pour que nous puissions avancer sur les sujets qui répondent à nos problématiques », estime-t-il.

« C'est aux Africains d'investir sur des problèmes qui sont les leurs. On ne peut pas se plaindre de ne pas nous-mêmes conduire l'agenda si l'on ne trouve pas de financements pour le faire », ajoute le Pr Yap Boum Il. Par exemple, au Sénégal, l'invention d'un prototype de respirateur artificiel par des chercheurs de l'École polytechnique de Thiès aurait dû aiguiser la curiosité des entrepreneurs locaux dans un contexte de très forte demande de ce matériel à travers le monde.

Les laboratoires bien équipés ne font pas non plus florès sur le continent. Au début de l'épidémie, le Sénégal et l'Afrique du Sud étaient les seuls en Afrique subsaharienne à disposer de laboratoires capables de détecter le virus ; heureusement que la plupart des pays ont mis fin à cette négligence en s'équipant à leur tour. On voit là que c'est une question de volonté politique.

Avec des infrastructures sanitaires à niveau et disponibles partout, les évacuations sanitaires à l'extérieur devraient baisser. Selon le Pr Abdou Bâ, qui se confiait récemment à « Jeune Afrique », le retour sur investissement dans le plateau technique est très rapide. Une salle de coronographie installée au Sénégal d'un coût d'un milliard de FCfa a permis d'opérer 2000 patients. Avec le même montant, on n'aurait pu évacuer que 200 patients, compare le cardiologue.

L'élite africaine, qui devait solutionner cette question vitale, ne semblait pas directement concernée jusqu'ici, assurée, grâce à son niveau de vie, d'accéder aux hôpitaux européens ou américains au moindre pépin. Aujourd'hui, avec la fermeture des frontières, cette élite ne peut plus faire du tourisme médical, se retrouvant ainsi brusquement sur un pied d'égalité avec le peuple, face au coronavirus. Ceux qui disent que c'est une maladie « très démocratique » n'ont pas tout à fait tort.

Mais l'égalité est vite rompue quand on se déplace sur le terrain de l'applicabilité même de certaines mesures pour endiguer le Covid-19. Le niveau de pauvreté rend difficile voire impossible tout confinement dans certains pays où l'écrasante majorité de la population vit au jour le jour, avec moins de deux dollars au quotidien, grâce au secteur informel. Là aussi, se pose la question de l'autosuffisance alimentaire toujours chantée mais presque jamais réalisée sur le continent, qui a consacré 46,9 milliards de dollars à ses importations alimentaires en 2018.

Certaines denrées alimentaires que nous importons sont pourtant les produits finis de nos produits agricoles non transformés et exportés à bas prix. Là encore, l'Afrique n'a pas concrétisé sa vieille volonté de créer de la valeur ajoutée en transformant sur place ses matières brutes. Conséquence : son industrialisation tarde et ses enfants migrent en masse pour fuir le chômage. Comme le dit Macky Sall, « cette crise doit aussi nous faire réfléchir davantage sur nos limites et nos vulnérabilités », telles que la dépendance alimentaire. Une fois que les masques anti-Covid tomberont et laisseront place aux sourires, il faudra « repenser l'ordre des priorités » en Afrique.

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