Afrique: «Étrange», quand le Festival d'Avignon parle d'Éros et Thanatos

Est-ce bien le moment de parler d'Éros et Thanatos au théâtre quand le nombre de morts causés par le coronavirus en France a franchi le cap des 10 000 ? Mercredi 8 avril, Olivier Py a présenté en conférence vidéo les 45 spectacles de sa programmation du Festival d'Avignon, sans réellement savoir si l'événement phare du spectacle vivant en Europe pourra se maintenir entre le 3 et le 23 juillet.

« Bienvenue dans cette étrange présentation de la 74e édition ». Or, quand le directeur du Festival d'Avignon nous convoque à une présentation de l'édition 2020 avec un faux direct sur Facebook Live, avec des coupes de montage malheureuses, faisant l'impasse sur la partie questions-réponses avec les internautes, cela renforce l'impression que les temps sont graves. « Ce confinement est tragique, mais passionnant ». Et Olivier Py reste convaincu : « le théâtre survivra ».

« Mourir, désirer »

L'édition 2020 prévue (ou « celle que nous avons rêvée », selon Olivier Py) s'articulera autour de deux dieux : Eros et Thanatos, pour « nous demander ce que cela veut dire : mourir, désirer, aujourd'hui, dans le monde tel qu'il est, dans un monde mondialisé. » Le thème a visiblement provoqué l'ire d'une partie de gens connectés. Sur le live, des commentaires incrédules, voire haineux ont fusé : « L'érotisme dans la mort ? Je vais vous envoyer vendredi au Cameroun pour assister aux obsèques en plein confinement. Vous verrez, c'est très sexy. » « Très belle programmation. Mais comment vont venir tous les artistes étrangers ? C'est de la science-fiction. »

Pour l'instant, Olivier Py, à l'image d'une Sainte Geneviève implorant au Ve siècle les Parisiens de ne pas abandonner la ville face à l'invasion des Huns, fait appel, malgré la pandémie, au maintien du Festival dans la cité des papes. Donc, si tout va bien, le rideau se lèvera le 3 juillet dans la Cour d'honneur du Palais des papes pour ouvrir la 74e édition du Festival d'Avignon avec la nouvelle création de Dimitris Papaioannou. Ce chorégraphe grec de 55 ans avait mis en scène la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques d'été de 2004 à Athènes. Quant aux ambitions pour sa nouvelle pièce : « Face au rééquilibrage que notre société est en train de vivre, j'ai envie de regarder ces icônes avec tendresse avant de les "tuer"... »

« La mort de l'amour »

En tout cas, chez Angélica Liddel, la prêtresse espagnole du théâtre inconventionnel, la folie ne manquera pas, vu sa pièce intitulée Liebestod (La mort de l'amour) - Histoire(s) du théâtre III. Très attendu aussi Le jeu des ombres de Valère Novarina, mis en scène par Jean Bellorini.

Et peut-être pour nous faire danser sur la mélodie d'Eros et Thanatos, le désir et la mort, dans la forêt de l'inconscient collectif, la danse occupera, avec sept spectacles, une grande place dans la programmation, dont la création de Hofesh Shechter : Double Murder.

Ivo van Hove abordera le père de la psychanalyse sous l'angle des années jeunes de Sigmund Freud, sans oublier que c'est le personnage de Hamlet qui avait inspiré Freud pour développer la psychanalyse... Van Hove explique d'avoir envie de montrer le « découvreur qui n'a pas peur de prendre le risque d'échouer ».

L'obsession de faire exister la 74 édition du Festival d'Avignon

La présentation en ligne de l'édition 2020 a duré 45 minutes sans que les mots « coronavirus » ou « Covid-19 ». O soient une seule fois prononcés. Olivier Py semble presque obsédé de faire exister cette 74e édition au moins dans les imaginaires pour qu'elle ne deviendra pas aussi une victime de la pandémie.

Et là où certains de ses collègues sont accusés de vouloir remplir le vide provoqué par la fermeture des salles de spectacle avec des initiatives dans l'univers numériques, avec du théâtre au téléphone ou de captations de spectacles gratuitement mis à disposition des internautes, Olivier Py semble décidé de faire le plein au théâtre coûte que coûte : « Le fait théâtral, ce n'est pas d'être derrière un écran, c'est certain. C'est de se réunir, c'est qu'il y ait une communauté d'esprit qui se réunisse pour, ensemble, chercher ce qui en nous peut être plus humain encore. Cette réunion à Avignon en est probablement dans le monde un des plus beaux exemples. J'espère que nous lèverons le rideau sur cette magnifique édition. »

Py lui-même envisage de créer deux spectacles shakespeariens : Othello Astrologue, avec les prisonniers du Centre pénitentiaire Avignon - Le Pontet, et Hamlet à l'impératif, le feuilleton théâtral en plein air dans le jardin de la bibliothèque Ceccano. C'est sa manière de poursuivre Shakespeare : « À quoi sert le théâtre ? Sert-il à quelque chose ? Doit-il servir à quelque chose ? »

De Brett Bailey à Felwine Sarr

Côté création africaine, Py a annoncé le retour de Brett Bailey du Cap dans la cité des papes avec Samson, « une pièce de théâtre musical apocalyptique, qui transpose le tragique héros biblique et son histoire d'amour, de trahison et de vengeance au XXIe siècle. » Une réponse artistique aux questions de l'immigration de masse et de l'extrémisme. En 2013, avec sa pièce Exhibit B, il avait suscité d'abord l'admiration à Avignon, avant une colère sans borne lors de la reprise (sous protection policière) en 2014 à Saint-Denis, accusé d'appropriation culturelle par des organisations antiracistes.

Le Burkinabè Etienne Minoungou interprétera Traces - Discours aux nations africaines de l'économiste-philosophe-musicien Felwine Sarr. Ce dernier donnera avec joie une lecture de René Char en écho.

La Franco-Ivoirienne Eva Doumba, vigie afropéenne, nous racontera des histoires autour de la nourriture et la domination. Dans sa pièce Autophagies se croisent « la nourriture, le théâtre, la musique et le documentaire. Autophagie c'est l'acte de se manger soi-même. » Et le Guinéen Hakim Bah (Prix RFI Théâtre 2016) sera présent dans le cadre de Vive le sujet!, les petits formats, mais ô combien inspirants, du Festival d'Avignon.

« Le sacré de la vie »

Reste à savoir comment la pandémie du coronavirus évoluera. Au moment où le Fringe Festival d'Édimbourg vient d'annuler son édition 2020 prévue en août, Olivier Py semble prêt à tout pour sauver le Festival d'Avignon : alléger le programme, raccourcir le Festival, diminuer le nombre de spectateurs, repousser les dates... avec une seule limite : « J'ai joué des jours de deuil, des jours de fatigue extrême, sans public, sans lumière, ou parfois en se demandant d'aller aux manifestations. Il n'y a rien de plus sacré que le théâtre, mais sans sacrifier la vie. Là, c'est le sacré de la vie qui l'emporte ».

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