Afrique: COVID-19. Koné Solomane détaille les modalités d'affectation de l'aide de la BAD au continent

interview

La Banque africaine de développement (BAD) a mobilisé une importante enveloppe de l'ordre de dix milliards de dollars pour appuyer l'Afrique dans la lutte contre le coronavirus (Covid-19). Dans une interview aux Dépêches de Brazzaville, le directeur Afrique centrale par intérim de l'institution, Koné Solomane, explique dans quelles mesures ce soutien financier va aider le continent à rétablir les équilibres socio-économiques dans cette période difficile.

La BAD vient de créer un fonds doté de 10 milliards de dollars pour aider les pays africains à lutter contre le Covid-19. Quelles sont les modalités de répartition de ce fonds ?

Effectivement, la banque vient tout juste de lancer ce nouvel instrument de financement visant à permettre aux 54 pays membres régionaux (PMR) de faire face à la pandémie du coronavirus à laquelle le monde entier est actuellement confronté. Et comme vous le savez, l'Afrique n'est pas épargnée.

Ainsi, la Facilité de réponse rapide au Covid-19 (CRF) est un mécanisme de financement doté d'un montant d'environ 10 milliards de dollars américains (USD) destinés non seulement aux Etats, mais aussi au secteur privé, des 54 pays membres régionaux de la banque. Cette facilité permettra d'atténuer l'impact économique et social de la pandémie de Covid-19, sur les populations africaines.

En effet, la CRF aidera à atténuer certains des effets immédiats en fournissant aux PMR des liquidités pour subvenir à leurs besoins financiers immédiats et maintenir les services gouvernementaux essentiels dans ces circonstances extrêmement défavorables. Au cours des dernières années, les Etats africains, avec l'appui de la banque et d'autres partenaires au développement, ont fait des efforts importants de réformes, couronnés de succès à des degrés divers. Il est donc urgent de préserver de manière coordonnée ces acquis dans un contexte de Covid-19 perturbé aux plans sanitaire, social, économique et financier qui risque de compromettre ainsi l'avenir de nos Etats, en particulier les groupes vulnérables, les jeunes et les femmes.

À cet égard, la facilité se décompose comme suit :

5,5 milliards USD (55%) sont dédiés aux opérations souveraines du guichet du Groupe de la BAD, c'est-à-dire, les opérations engagées avec et par les Etats pour les pays à revenu intermédiaire, comme c'est par exemple, pour le cas de l'Afrique centrale, le Cameroun, le Congo, le Gabon, et la Guinée équatoriale ; 3,1 milliards USD (31%) sont destinés aux opérations souveraines et régionales pour les pays ayant accès à notre guichet concessionnel du Fonds africain de développement (FAD), qui répond également aux États en transition, ou encore considérés par ailleurs comme desdits Etats fragiles, en particulier la République centrafricaine, la République démocratique du Congo et la République du Tchad pour ce qui concerne notamment l'Afrique centrale ; 1,35 milliard USD (14%) seront consacrés aux opérations du secteur privé.

Hormis le gap de 1,35 milliard de dollars destinés au secteur privé, peut-on s'attendre à un autre financement en faveur des entreprises ?

Il est important de percevoir cette facilité au-delà de la seule incidence directe sur les Etats et les opérations souveraines. En effet, cette facilité sera aussi indirectement bénéfique au secteur privé à plusieurs titres.

Effectivement, comme expliqué ci-avant, la Facilité de réponse rapide à cette crise, mise en place par la banque, prévoit un montant de 1,35 milliard de dollars, destiné à atténuer l'impact potentiel de la crise sanitaire actuelle sur les entreprises du secteur privé. En effet, le Groupe de la banque est conscient du rôle moteur du secteur privé dans les stratégies d'émergence de nos Etats.

Des efforts ont été faits que nous nous devons de protéger. Le secteur privé doit être protégé, en ligne avec les mesures prises par les différents pays et que nous nous devons d'accompagner en coordination avec non seulement les Etats mais aussi les autres partenaires au développement, sans oublier bien-sûr le rôle majeur de la société civile. Il convient de noter à cet égard que certaines plateformes de la société civile se sont manifestées et nous ont déjà fait part de leurs préoccupations. Nous en tenons compte dans notre approche globale au Covid-19.

Il ne faut pas aussi perdre de vue le fait d'assister directement les Etats en cette période trouble, leur permettra de libérer de l'espace budgétaire pour non seulement faire face à la crise sanitaire urgente, mais aussi à leurs obligations financières, notamment à l'égard du secteur privé, à travers les plans d'apurement des arriérés sur la dette intérieure du secteur privé, et même la promotion de la production locale et des circuits de distribution des biens essentiels, dont les chaînes sont actuellement perturbées de manière significative, non seulement aux plans nationaux mais également internationaux.

Aussi, il faut surtout voir dans la facilité comme une contribution significative et solidaire de la BAD à un effort planétaire dans un contexte où nul n'est épargné. La facilité doit pouvoir jouer son rôle de catalyseur pour attirer le soutien d'autres partenaires techniques et financiers, qu'ils soient multilatéraux, bilatéraux, commerciaux ou philanthropes. La facilité, en coordination avec d'autres mécanismes en place aux plans nationaux et internationaux, doit être perçue comme un moyen efficace de soutenir les gouvernements, les communautés et les économies du continent africain dans cette crise sans précédent. Il est crucial que tous les partenaires puissent aussi avoir un volet spécifiquement dédié au secteur privé, aux ménages et groupes vulnérables.

La République du Congo peut-elle compter sur la BAD pour accroître sa résilience face au Covid-19 et relancer son économie ?

Tout naturellement. Le Congo, émargeant notamment au guichet BAD, est un partenaire stratégique qui fait face à de nombreux défis, même avant la crise liée au Covid-19. Le Groupe de la banque a toujours été engagé à ses côtés. En cette période plus que perturbée, nous le sommes encore davantage.

Comme indiqué en réponse à votre première question, le Congo est éligible non seulement à la facilité au titre des 5,5 milliards de dollars destinés aux opérations souveraines de tous les pays éligibles au guichet BAD, mais aussi au 1,35 milliard USD prévus pour le secteur privé. Il s'agira pour nous d'assurer l'équité, la solidarité, l'efficience et la transparence dans l'allocation de ces ressources, certes importantes, mais qui restent relativement modestes face à l'ampleur de la crise. Nous devons surtout jouer un rôle très utile de catalyseur.

Il convient également de noter que les modalités effectives d'accès à ces financements feront l'objet non seulement d'un dialogue soutenu avec les autorités, en vue d'arrêter un montant précis, en fonction des besoins respectifs, mais aussi en fonction des règles prudentielles de la banque, de manière à garantir la notation triple A de la banque, qui reste cruciale dans notre appui et un avantage comparatif dans les services que nous rendons à nos PMR.

De façon plus générale, s'agissant de la relance de l'économie congolaise, la banque s'y est déjà engagée à travers le Document de stratégie pays (DSP) 2018-2022, qui a été approuvé par le Conseil d'administration de la banque le 13 décembre 2018. Pour rappel un DSP est le cadre général de coopération entre un pays donné et la banque. Pour le DSP Congo 2018-2022, la stratégie repose sur deux piliers : la promotion des chaînes de valeur agro-industrielles, à travers notamment le développement et la transformation des filières porteuses de croissance et d'emplois, en soutien à la diversification de l'économie ; et, le renforcement du capital humain et la gouvernance.

Des aspects transversaux, tels que le genre et l'emploi des jeunes, sont également au centre de ce cadre de coopération. Ce DSP est aligné sur le Plan national de développement (PND) 2018-2022 du pays. Une revue à mi-parcours du DSP 2018-2022 est d'ailleurs planifiée pour cette année 2020 et devrait permettre de faire le point de ce qui a été accompli jusque-là. De manière inévitable, il s'agira d'intégrer l'impact du Covid-19, de préserver les acquis et de se positionner sur les défis à moyen et long terme du pays.

 Lors de la visite à Brazzaville de son président, en mai 2019, la BAD avait promis d'investir 2 milliards de dollars au Congo durant les trois prochaines années. Quel est le niveau actuel de décaissement de ces fonds en termes d'appui budgétaire ?

En effet, lors de la visite du président de la banque à Brazzaville, en mai 2019, il avait été annoncé un niveau d'investissement de 2 milliards USD au cours des trois prochaines années. Ceci s'inscrit parfaitement dans la Stratégie d'appui au pays contenu dans le DSP Congo 2018-2022, et devrait notamment comporter un soutien multiforme d'appui budgétaire et de projets d'investissements structurants de développement, en particulier dans le domaine des infrastructures et les activités visant la diversification de l'économie congolaise.

Pour être plus factuel, concernant les décaissements, la situation se présente de la manière suivante :

Au titre de l'appui budgétaire en soutien au Programme de facilité élargie de crédit, que nous soutenons en coordination avec le FMI, conclu par le Congo avec le FMI le 11 juillet 2019, la banque a décaissé en décembre 2019, en faveur du Congo, la somme de 150 millions d'unités de compte (UC), soit l'équivalent de 187 millions d'euros (soit un peu plus de 122 milliards FCFA). Ce décaissement important vient en appui aux réformes économiques et financières, conclues avec les autres partenaires techniques et financiers ;

Au titre des projets d'investissement de développement, les Conseils d'administration ont approuvé en faveur du Congo, le Projet de développement intégré des chaînes de valeur agricoles pour un montant de 87 millions d'euros. C'est un projet d'appui à la diversification de l'économie. Sa mise en œuvre est en cours. La banque n'attend plus que sa ratification par les deux chambres du Parlement (Assemblée nationale et Sénat), afin de procéder aux premiers décaissements ;

La Banque a approuvé un don de 1,96 million de dollars pour la réalisation de l'étude des voies d'accès en prélude au vaste projet du pont route-rail entre Brazzaville et Kinshasa d'un montant assez important, à confirmer à l'issue de l'étude ; et, il faut également noter des initiatives régionales majeures en cours de préparation, visant les grands projets intégrateurs en Afrique centrale et pour lesquels le chef de l'Etat congolais joue un rôle majeur de leader.

En matière d'intégration sous-régionale, votre institution s'est engagée à financer la construction du pont route-rail entre Brazzaville et Kinshasa, la route Ouesso-Bangui-N'Djamena. D'après vous, ces chantiers demeurent-ils des priorités ?

Il convient tout d'abord de noter que le Covid-19, certes, modifie actuellement et de manière fondamentale, toutes nos priorités et nos modes habituels de fonctionnement. Cependant, il nous faut raison garder et gérer de manière solidaire et cohérente cette période inédite pour le monde entier. Nous nous devons de préserver au mieux les acquis obtenus avec beaucoup d'efforts et de sacrifices, pour être en mesure d'affronter nos défis majeurs qui sont d'ordre structurel. Bien sûr, face au Covid-19, nous sommes tous confrontés à une situation d'urgence liée à la pandémie à Covid-19 qui risque d'avoir des impacts sans précédent à plusieurs niveaux : sanitaire, économique, financier et social. Cependant, restons sereins, avec responsabilité et solidarité.

Le projet de construction et de mise à niveau de la route Ouesso-Bangui-N'Djamena (CD-13), et celui de construction du pont route-rail entre les villes de Brazzaville et Kinshasa, demeurent des priorités incontournables pour les autorités des pays concernés, pour la région d'Afrique centrale et pour tout le continent, dans le cadre de la mise en œuvre de la zone de libre-échange continentale (ZLECAF).

Avant l'apparition de la pandémie à Covid-19, la région d'Afrique centrale sortait progressivement d'une crise économique née de la chute des cours du pétrole depuis le deuxième trimestre 2014 et de divers chocs sécuritaires. Le taux de croissance du PIB réel de la région s'était établi à 3% en 2019, un des taux de croissance les moins élevés des cinq régions du continent, dont la moyenne s'établissait à 3,4%. Les perspectives économiques élaborées avant l'avènement de la pandémie à coronavirus, projetaient que le taux de croissance du PIB réel en Afrique centrale devait s'établir à 3,5% en 2020 et à 2,9% en 2021.

Toutefois, cette croissance devrait connaître une chute, imputable à la baisse de la demande globale de matières premières (pétrole notamment) et intérieure à la suite des effets néfastes du Covid-19. La majorité des populations des pays de l'Afrique centrale étant engagées dans l'agriculture, la pandémie à Covid-19 aura un effet dévastateur sur ce secteur en termes de disponibilité et de capacité de main-d'œuvre. Certaines prévisions indiquent que cette pandémie se poursuivra pendant la saison des semailles et réduira les activités agricoles et, partant, la productivité des aliments de base.

Toutefois, nous sommes confiants que nous allons remporter cette « guerre » contre le Covid-19 et que nous devrons aussi penser à maintenir le cap une fois que la vague sera derrière nous. C'est pourquoi les équipes de la banque continuent de travailler à faire avancer ces importantes opérations d'infrastructures pour soutenir la diversification et la transformation structurelle des pays d'Afrique centrale, et en particulier du Congo.

Comme vous le savez, l'Afrique centrale est confrontée à de multiples défis qu'elle devra nécessairement surmonter si elle veut asseoir les bases d'un développement durable et d'une intégration régionale réussie. Parmi ces défis figure le développement des infrastructures de transport dont le déficit est un frein à l'instauration de l'autorité de l'Etat et un obstacle au développement durable et à la libre circulation des personnes et des biens. Pour relever ce défi, les pays de l'Afrique centrale se sont lancés dans la réalisation d'un vaste réseau d'infrastructures à la suite de l'adoption en janvier 2004 par les chefs d'Etat et de gouvernement, du Plan directeur consensuel des transports en Afrique centrale (PDCT-AC). Ce plan directeur vise la densification des infrastructures et l'amélioration des interconnexions pour mettre la région sur le sentier de la croissance, de l'émergence et de l'intégration.

La BAD, en tant que chef de file dans les initiatives clés relatives à la mise en œuvre des programmes de l'Union africaine/NEPAD dans les domaines de l'infrastructure et de l'intégration régionale, a financé les études techniques, économiques, sociales et environnementales détaillées, avec élaboration des dossiers d'appels d'offres de la route Ouesso - Bangui - N'Djamena, du pont Route - Rail, et des aménagements fluviaux et portuaires.

La route Ouesso-Bangui-N'Djamena est un important maillon du corridor transafricain Pointe-Noire-Brazzaville-Bangui - N'Djamena, lequel fait partie du réseau du premier programme prioritaire du Plan directeur consensuel des transports en Afrique centrale. Ce corridor de près de 3 300 km constitue non seulement une liaison directe entre Brazzaville-Bangui-N'Djamena, mais encore et surtout il permet de relier quatre capitales et de fournir à la RCA et au Tchad un accès à la mer (par Pointe-Noire au Congo ou Matadi en RDC), additionnel à celui de Douala (Cameroun). C'est pour dire tout le potentiel de la région qui pourrait être exploité, notamment en matière de mouvement des personnes et des biens, de développement des filières agricoles et d'industrialisation.

Ce projet permettra l'amélioration des conditions de vie des populations de la zone d'influence, l'accroissement et le renforcement des échanges économiques inter-Etats, à travers une amélioration quantitative et qualitative des infrastructures de transport, pour répondre aux besoins du développement durable et de l'intégration régionale, l'accès direct aux ports de Pointe-Noire et de Matadi, par où pourront transiter les marchandises en provenance et à destination de la RCA et du Tchad, la mise en valeur des ressources naturelles et des richesses minières de la région.

S'agissant du pont route-rail, il faut noter que l'absence d'un ouvrage de franchissement permanent entre les deux rives du fleuve Congo, constitue un handicap majeur à la mise en œuvre des politiques de développement économique et d'intégration régionale, voire continentale. Ce projet fait aussi partie intégrante du Premier programme prioritaire du Plan directeur consensuel des transports en Afrique centrale (PPP/PDCT-AC). Il est, par ailleurs, inscrit dans le DSP Congo 2018-2022 cité précédemment, dans le Document de Stratégie d'intégration régionale de la BAD pour l'Afrique centrale (DSIR-AC) ainsi que dans le Plan d'actions prioritaires du PIDA (PAP-PIDA), à travers le Projet TR21 portant sur l'interconnexion des capitales des pays membres de la CEEAC.

Le projet est, également, inscrit dans le Programme d'actions à court terme (PACT) du NEPAD. Les résultats attendus du projet sont, entre autres : l'aménagement d'une liaison fixe entre les villes de Brazzaville et Kinshasa par la construction d'un pont route - rail destiné à assurer le passage dans des conditions optimales de sécurité et d'économie d'un trafic automobile et ferroviaire, la construction d'un pont de 1.575 m de long avec des voies d'accès et des raccordements routiers et ferroviaires, la construction de postes de contrôle juxtaposés, la suppression de la rupture de la chaîne de transport et le renforcement du processus d'intégration régionale et d'échanges au sein des pays membres de la CEEAC et améliorer la continuité du système de transport dans la zone et le renforcement de l'intégration de la région.

Comme vous pourrez le voir, tous ces projets demeurent donc prioritaires, même si pour l'heure, il nous faut faire urgemment face à la pandémie du Covid-19.

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