Burkina Faso: Rene Emile Kaboré - « Le Dialogue politique est une affaire concoctée par le MPP pour une fois encore, tenter de nous enfumer »

interview

Entre René Emile Kaboré, ancien ministre des Sports de Blaise Compaoré et président du Rassemblement pour un sursaut patriotique (RSR) et le pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré, c'est loin d'être le parfait amour. Du moins, exilé en Côte d'Ivoire, l'homme ne manque pas l'occasion de voler dans les plumes du président Roch et son régime. Le contenu de cet interview est l'illustration parfaite que René Emile Kaboré ne porte pas le MPP dans son cœur. Lisez plutôt !

 Quel regard portez-vous en ce milieu du mois d'avril 2020, sur l'actualité au Burkina Faso ?

Le Burkina Faso est certes un Etat indépendant, mais aujourd'hui, comme le prédisait déjà dans les années 1970 Herbert Marshall Mc. Luhan, le monde est devenu « un village global » ou « village planétaire » à tous points de vue. A telle enseigne que le virus du Corona est venu nous le rappeler de façon brusque et bruyante en tirant le monde entier d'une sorte de torpeur indolente qui n'était troublée que par les mouvements de la Bourse qui montaient ou descendaient au rythme des grandes guerres que les « hommes puissants » et égoïstes provoquaient pour s'assurer le contrôle des richesses du monde. L'actualité au Burkina est donc, comme partout ailleurs, celle imposée par le « Roi coronavirus », avec bien sûr les nuances et les particularités propres à chaque pays. Pour le cas du Burkina, en termes de catastrophe, nous sommes en-dessous de tout.

Pourquoi dites-vous cela ?

Dans le monde entier, et sans vouloir entrer dans les détails, la crise du Covid-19 est perçue comme un révélateur des fautes, des erreurs, des manquements à ses devoirs et à ses obligations, d'une humanité qui se déshumanise, une humanité qui perd ses repères vis-à-vis de Dieu autant que de la Nature. La question cruciale de la place de l'Homme dans le développement, la question de la solidarité, la question de l'environnement... sont autant de sujets qui ressurgissent à la face du monde et qui poussent à une remise en cause de beaucoup de certitudes et de paradigmes. Il n'est pas jusqu'aux pratiques religieuses qui ne soient l'objet de nombreuses interrogations. Dans le cas du Burkina, le pouvoir MPP de M. Roch M. Christian Kaboré, fait tout pour se servir de la crise du Covid-19 comme d'un paravent. C'est l'instrument rêvé, tombé comme un cadeau du Ciel et derrière lequel on va encore se cacher pour essayer encore et toujours, de justifier toute sa pleine incompétence et son manque de vision-prévision avérés et reconnus, même par les plus sceptiques depuis maintenant bien longtemps. Il n'est juste besoin que de se rappeler la grave crise sociale dans laquelle ce pouvoir était empêtré et qui avait décidé tous les travailleurs du secteur public comme du privé, à aller à une grève qualifiée par avance d'historique les 16 et 17 mars. Sauvé in extremis par le coup de gong du coronavirus, il tente encore de se la jouer superbe, essentiellement par mimétisme, en sortant des « mesurettes » sans aucune emprise sur la réalité du terrain et bien souvent en contradiction avec les règles les plus basiques de la lutte contre la pandémie, (gratuité de l'eau aux bornes-fontaines) ou simplement contre le bon sens (gratuité du parking pour les taxis) à tel point que sur les réseaux sociaux, beaucoup ont qualifié ces mesures de clownesques. On y sent l'improvisation, le couper- coller et un manque évident de fermeté dans l'engagement.

Vous parlez certainement des mesures annoncées par le président du Faso, dans son discours du 2 avril 2020. Quelle appréciation en faites-vous ?

Mais j'étais déjà très sérieux quand je vous parlais tantôt de «mesurettes ». La situation de catastrophe dans laquelle se trouve le Burkina Faso, autorise-t-elle la plaisanterie ? Décidément, non. Tout le monde a lu ou entendu ce fameux discours. Je ne vais pas y revenir en détail. Je me contenterai d'une appréciation globale. Comme vous, j'ai noté le silence assourdissant de M. Roch Kaboré et de son gouvernement au début de la crise et entre ses deux discours (20 mars et 2 avril). Il a dû être surpris comme tout le monde, mais comme vous, j'ai noté que ses premières réactions n'ont pas été de protéger les Burkinabè mais de se saisir d'une « belle occasion » pour mâter la grève qui se profilait à l'horizon. Puis, par insouciance ou par irresponsabilité, ce qui revient au même, il s'est mis en mode silence et sans aucune directive, laissant ses propres ministres dans leur politique du «m'as-tu vu», répandre insidieusement le virus, en continuant, bien qu'atteints pour certains, à aller au contact des populations. Sur les mesures elles-mêmes, je salue l'adoption du protocole du Professeur Raoult et bien sûr, la décision de remettre en service l'unité de production de chloroquine qui, rappelons-le, date de l'ère Compaoré. Ce n'est pas une trouvaille du pouvoir MPP. Sur le plan sanitaire, c'est certainement la mesure phare. Encore qu'il a fallu faire appel au portefeuille de généreux donateurs tel le PDG de Coris Bank pour financer l'approvisionnement en matière première et l'acquisition d'appareils complémentaires. Pour le reste, je demeure très dubitatif. En matière de relance économique, les annonces sont très nettement en dessous de tout ce qu'on pouvait escompter (177 milliards dont 130,8 consacrés à la location de chambres d'hôtel et aux frais d'hôtellerie). Nous sommes à des années-lumières des 29 500 milliards de F CFA du président Macron, des 262 000 milliards de F CFA du gouvernement italien, des 589 500 milliards de F CFA du gouvernement japonais et encore beaucoup plus loin des 1 320 000 milliards de F CFA du président Trump dans son programme « Cares Act ». Le plus drôle est que là où la France, par la voix de son ministre de l'Economie et des finances, parlant des conséquences prévisibles de la pandémie, table sur une récession plus forte que celle de 1945 à la fin de la 2e Guerre mondiale beaucoup plus forte que celle de 2008, (on avance un chiffre de -8%), les experts de M. Kaboré avancent l'hypothèse idyllique d'une baisse du taux de croissance de 6% à 2,5%. L'intelligence nous impose de penser qu'il sera difficile, voire impossible, vu le niveau de dépendance de notre économie dans le contexte du « village interplanétaire », de ne pas subir de plein fouet, les effets d'une récession qui frappera l'Europe, les Etats -Unis et toute l'Amérique. Au lieu d'y réfléchir, le pouvoir MPP orchestre une savante fuite en avant en utilisant son arme favorite : le mensonge. Du reste, comment peut-on encore faire confiance à ceux qui n'ont pas réussi, malgré leurs déclarations tapageuses, à reconstruire tout ce qu'ils ont détruit (les entreprises, les hôtels, les édifices publics et privés ainsi que les emplois) pour assurer la réussite de leur « coup d'Etat insurrectionnel » d'octobre 2014 ?

« Au lieu de s'asseoir et d'attendre que d'autres viennent nous en procurer, une des mesures du gouvernement aurait pu se traduire par l'option de la fabrication locale »

S'agissant de l'enveloppe de 177 milliards de F CFA, vous n'ignorez pas qu'il y a eu des modifications et que la somme consacrée aux locations d'hôtels a été ramenée à 57 milliards de F CFA ?

Je vous remercie de me le rappeler, mais cela n'enlève rien à la bêtise d'une telle décision. Improvisation, irréalisme, odeur de corruption, incompétence, inconséquence, insouciance... Bref, tout y est.

Le moins que l'on puisse constater, c'est que vous ne semblez pas optimiste. Les difficultés du moment vous paraissent-elles insurmontables?

C'est un fait. Quand on a foi en Dieu et foi en l'homme, on se doit d'être optimiste et de continuer de croire en son pays. Mais, comme l'a si bien dit le président Houphouët Boigny, « La politique est la saine appréciation des réalités du moment ». Et la réalité du moment nous oblige à reconnaître que depuis quelques années, notre pays baigne littéralement dans un océan de problèmes. Et justement, on ne peut pas et on ne doit pas se contenter de s'asseoir et, comme dans une sorte de contemplation idiote, regarder passer et se passer les choses, comme le ferait une autruche effrayée par la réalité et qui ne trouverait refuge qu'en s'enfouissant la tête dans le sable, en espérant que le danger s'en aille tout seul. Non. Le Burkina Faso a des problèmes, de sérieux problèmes : la Nation est divisée, le peuple encourt tous les dangers et l'Etat est lui-même menacé dans son existence. Mais si vous le permettez, revenons un peu en arrière. Pour faire partir le président Compaoré, ceux qui prétendent gouverner aujourd'hui, l'ont accusé de tous les maux, même de leurs propres turpitudes que le peuple découvrira bien un jour. Les mensonges de masse savamment distillés, les vomissures les plus abjectes soutenues par une corruption pandémique destinée à l'achat des consciences, ont été déversés sur lui. Parce qu'il était le chef et en chef, il a accepté d'être «la poubelle», comme le préconisent nos traditions. Il a ainsi pris sur lui et assumé de porter tous les péchés du Burkina en prenant la décision de partir. Il a fait même bien plus. En se murant dans le silence depuis lors, il a démontré encore une fois, le souci de protéger son pays et de protéger ce qui pouvait rester encore d'honneur, des Juda commanditaires et de leurs commandités, stipendiés pour être à la tâche pour vilipender celui-là même qui leur a tout donné. Imaginez ce que serait le Burkina si le président s'était mis à parler ou à écrire, à dire ce qu'il sait de notre pays et de ses habitants en 27 ans de gestion au sommet de l'Etat. Ah ! si chacun savait ce que chacun a fait ou dit, on peut parier que des Burkinabè s'écharperaient et il est tout aussi certain que beaucoup de ceux qui bombent la poitrine aujourd'hui en pleine lumière, passeraient leur temps à raser les murs jusque dans les nuits les plus noires. Quand on se remémore le fameux faux procès dit «procès du coup d'Etat manqué de septembre 2015 », on peut s'en faire une idée, au regard de la détermination, de l'ardeur, de la violence, des montages et des mensonges en tous genres qui ont été abondamment utilisés pour étouffer la vérité. Pour revenir à nos moutons, je vous pose donc à mon tour ces questions : depuis novembre 2014, qui a été le chef ? Qui est aujourd'hui le chef ? Qui est responsable du démantèlement du RSP et du dispositif de renseignements, qui a conduit à l'affaissement de notre capacité de défense et facilité l'intrusion et l'installation du terrorisme sur notre sol ? Qui est responsable du massacre de nos vaillants soldats ? Qui est responsable des génocides de Yirgou, de Banh, de Barsalogo ? Qui est responsable du désastre économique, qui est responsable de la permanence de la crise sociale ? (plus de 250 grèves dans tous les secteurs). Qui est responsable des plus de 1000 victimes du terrorisme, des plus de 700 000 déplacés, des plus de 3 000 000 de Burkinabè menacés de famine, des plus de 500 000 enfants des plus de 3 000 écoles fermées ? Qui est responsable ? Bon sang!... Enfin, qui gouverne ? Qui est le chef ? Toutes ces questions ne sont pas nouvelles. Elles existent depuis longtemps, bien avant la survenue de la crise du Covid-19. Mais la politique du « mouta mouta » qui s'apparente à la politique de l'autruche, n'a jamais cherché à leur trouver de réponse. Dans ce contexte, la crise du coronavirus, arrivée comme un cheveu sur la soupe, laisse très peu de marges de manœuvre au pouvoir MPP. Les caisses de l'Etat étant désespérément vides, il sera tenté de forcer sur la dette qu'il a portée déjà de 1900 sous le régime Compaoré à plus de 3 300 milliards ; ce qui ne fera que compliquer la sortie de crise. C'est très grave et révoltant, de voir que le pouvoir MPP de monsieur Roch Kaboré a conduit notre pays dans un gouffre d'où il est devenu impossible à l'Etat de faire face à ses obligations premières à tel point que la mission de son ministre du Commerce se réduit à faire la manche auprès des hommes d'affaires. (cf les propos de monsieur Maïga, ministre de l'Enseignement supérieur au sujet de son collègue, lors de la présentation de la machine à fabriquer de la chloroquine).

« Je suis totalement en opposition à ceux qui pensent que les élections vont se tenir à bonne date »

Monsieur le ministre, vous êtes pour le moins très critique sur ce programme gouvernemental. Honnêtement, qu'auriez-vous fait si vous étiez à la place du Président Roch Kaboré ?

Rassurez-vous, je n'envie nullement sa place. Avoir fait ce qu'il a fait pour arriver à ça, avoir amené notre beau pays dans cet enfer, ne me donne aucune envie d'être à sa place et je pense que tous ceux qui nourrissent l'ambition d'être président ne souhaitent pas être à la place de M. Roch Kaboré. Si la place qu'occupait le président Compaoré était pleine de prestige et d'attirance, je doute qu'il y ait un seul Burkinabè qui aspire à se retrouver à Kosyam pour y poursuivre la politique de l'actuel locataire. La valeur d'une fonction est avant tout incarnée par celle ou celui qui l'occupe. Le professeur Raoult, avant cette crise, était certes connu dans le milieu scientifique, mais aujourd'hui, il y a très peu d'habitants de notre planète qui n'aient pas entendu parler de lui. Il est à parier, je le souhaite en tout cas, qu'il reçoive, ou le prix Nobel de médecine, ou celui de la paix. Entre la fonction et celui qui l'incarne, il y a une sacrée différence. A partir de maintenant, tout le gotha des infectiologues aspirera à la place du Pr Raoult à la direction de l'I.H.U.M. Cela dit, je vous donne un exemple de ce qui aurait pu être fait : la réponse à la crise du coronavirus comporte deux grands volets : celui de la lutte contre la propagation du virus (lutte préventive) et celui de la bataille pour guérir ceux qui seraient déjà atteints par la maladie. Si le volet 2 est avant tout l'affaire des spécialistes médecins, chercheurs et personnels de santé, le premier volet relève du bon sens. C'est ainsi qu'on recommande de se laver souvent les mains, de tousser dans le creux de son coude et de porter des masques. Au lieu de s'asseoir et d'attendre que d'autres viennent nous en procurer, une des mesures du gouvernement aurait pu se traduire par l'option de la fabrication locale. La seule difficulté étant de se procurer les tissus appropriés qui aient de surcroit, l'avantage d'être lavables. On trouve ce type de masque au prix de 1000 F CFA sur la place à Abidjan. Avec 17 milliards de F CFA, l'Etat peut assurer un masque à chacun des 17 millions de Burkinabè. Pour réaliser les masques, il suffirait de faire appel à 1 000 tailleurs recrutés sur des critères précis dans toutes les 13 régions du pays. Chaque tailleur recevrait un contrat de 17 000 000 de F CFA pour livrer 17 000 masques progressivement et dans un délai donné. Ce serait une mesure forte, efficace sur le plan sanitaire, marquant la solidarité de l'Etat à chacun de ses habitants, un début de réponse au secteur informel, et un signal positif d'une preuve palpable du gouvernement de son souci d'anticiper la relance de l'économie à la sortie de cette crise... Au passage, on pourrait penser à toutes les jeunes filles formées dans le cadre d'un vaste programme au Sourou, dotées de machines et de kits et qui seraient heureuses d'avoir, pour beaucoup, leur premier vrai marché. Il y a aussi toutes ces jeunes filles formées dans les centres d'apprentissage tel celui tenu par les religieuses du Centre artisanal de Gounghin, ou encore le Centre Lavigerie. Le gouvernement aurait pu associer à une telle réflexion, des organismes comme le FARF dont la vocation est de travailler à l'autonomisation des femmes. Et pourquoi pas une implication de tout le ministère de la promotion de la Femme ? Chanter l'approche genre à longueur de journée, c'est peut-être flatteur, mais agir est encore mieux. Voilà un exemple concret qui a, en plus, l'avantage de présenter un intérêt politique. Autant j'ai apprécié la décision de redémarrer la production de la chloroquine, autant je trouve le reste lamentable. Pour un pays qui n'a même pas 50 places de réanimation, la priorité ne peut qu'être à la prévention.

N'est-ce pas ce que propose le ministre de l'Education nationale pour permettre la réouverture des écoles ?

C'est vrai que le ministre de l'Education nationale a fait un effort de réflexion pour remettre l'école en mouvement mais il s'agit d'une proposition sectorielle qui est loin de l'exemple que j'ai cité. Son projet se préoccupe de la relance de l'école. Moi, je vous parle d'un aspect de la relance économique à un niveau beaucoup plus large qui va au-delà de l'école en prenant en compte le secteur informel et l'approche genre dans toutes les régions du pays. La nuance est d'importance.

Que pensez-vous du processus électoral en cours et pensez-vous que les élections se tiendront à bonne date ?

Dans une interview que j'avais accordée à votre journal en fin novembre 2019, j'estimais déjà, au regard de la situation qui prévalait, qu'il était tout simplement indécent de parler d'élections. Et je pesais mes mots. C'est vrai que dans la République, et tel que le stipule notre Constitution en vigueur depuis 1991, c'est par les élections que le peuple burkinabè choisit ses dirigeants. Encore qu'il soit bon de rappeler au passage, que le MPP et ses acolytes ont préféré faire le choix du coup d'Etat pour faire un hold-up du pouvoir ; ce qui, à l'évidence, les disqualifie pour donner des leçons de démocratie et de constitutionalité. Bref, la position que je défends n'est pas sans arguments. Il y a tout d'abord, ceux que l'on peut qualifier d'objectifs. Sont de ceux-là, la situation sécuritaire du pays, avec le Nord abandonné par l'Administration, les services de santé et d'éducation, la police et la gendarmerie. La partie septentrionale et, par la suite, la partie orientale du pays ont payé et continuent de payer le plus lourd tribut en pertes humaines, en blessés et en matériel et tout le pays a viré, en matière d'alerte sécuritaire, du blanc symbole de paix, de stabilité et de sécurité au rouge le plus vif qui indique que l'insécurité est désormais partout. La conséquence immédiate est que par centaines de milliers, les populations de ces zones ont fui et continuent de fuir pour sauver leur vie. A les voir traverser les rivières, marchant à perdre l'haleine, sur les routes poussiéreuses et à travers les champs et la brousse, leurs baluchons sur la tête, les yeux hagards, se demandant si elles reverraient un jour, les vieillards abandonnés, les enfants disparus dans la tourmente et dans la confusion, et leurs domiciles... n'ayant plus de domicile que sous les arbres, où les pluies du mois d'août les battent malgré tout à volonté, pendant que certains n'en ont cure, occupés dans le confort douillet de leurs palais ou d'ailleurs, à boire leur champagne, à cuver leur vin ... ou à fumer leurs cigares, il est impossible à un être humain de ne pas avoir un pincement au cœur et une boule de révolte monter des entrailles de son humanisme. Ceux qui se sont donné la prétention et le droit de gérer le patrimoine commun ont-ils le droit de fermer leur cœur au drame des autres ? Au-delà du droit, il y a une question hautement morale qui nous interpelle tous. Est-il décent, dans la situation actuelle, de consacrer 109 milliards de F CFA à une élection pendant que 3 200 000 Burkinabè sont menacés de famine, que plus de 700 000 Burkinabè sont des sans-abri dans leur propre pays et que de surcroit, nous n'avons pas d'argent pour acheter un seul bon char à nos vaillants soldats qui sautent au quotidien sur des mines et qui finissent quelques fois par être abattus parce qu'en rupture de munitions. Oui, le Burkina Faso est en guerre. Son budget de la défense, au prix de sacrifices énormes, a été adopté cette année à 200 milliards de F CFA, à peine le double de celui des élections. Et pendant que l'on veut organiser cette élection, nous n'avons pas la pleine souveraineté de notre territoire faute d'argent, le pouvoir MPP est mis sous tutelle militaire du G5 Sahel. A côté de tout cela, d'autres problèmes récurrents, pour ne pas dire permanents, subsistent. Ils sont pour l'essentiel, liés au Code électoral qui a besoin d'être expurgé de tous ses aspects exclusifs qui entravent la participation de tous les exclus de la loi Chérif et de tous les prisonniers politiques. Ils concernent également les documents admis pour l'élection, qui devront être revus pour permettre la participation pleine et entière de tous les Burkinabè de l'étranger. Il s'agira, enfin, de réaliser dans les faits, la réconciliation de tous les Burkinabè avec à la base, le retour sans condition dans leur pays, du président Blaise Compaoré et de tous les exilés.

De ce point de vue, à vous entendre, la pandémie du coronavirus complique un peu plus la situation. Comment entrevoyez-vous la sortie de cette crise qui se complexifie davantage ?

Bien. Le constat que vous pouvez faire avec moi est que la pandémie du Covid-19 bouleverse le monde entier et dans tous les domaines. Et nous n'en sommes peut-être qu'au début. Comme je vous l'ai dit plus haut, elle est un révélateur des erreurs de l'humanité. Tout le monde en a conscience aujourd'hui et que nous le voulions ou non, de profonds changements auront lieu. Il y aura un avant et un après Covid-19. La capacité à appréhender la situation, à l'analyser et à se projeter en avant, sera fondamentalement déterminante. De mon point de vue, il s'agit d'un véritable tournant de notre vie sur cette terre, et toute l'intelligence humaine ne sera pas de trop pour permettre de prendre les bonnes décisions. Evidemment, il en sera ainsi au niveau international sur des questions d'ordre mondial telles que l'environnement, l'espace, la bioéthique, le système de santé, l'économie, la finance et, je le pense, la spiritualité et la religion. Mais chaque pays devra nourrir ses propres réflexions pour prendre en compte ses particularités et ses nuances. Alors, à quand les élections ? Je ne sais pas. Par contre, je peux vous assurer, de la façon la plus formelle, que je suis totalement en opposition à ceux qui pensent que les élections vont se tenir à bonne date, c'est-à-dire le 22 novembre 2020. On peut peut-être le souhaiter. Mais la réalité sera tout autre. Pourquoi ? Tout d'abord, c'est parce que nous avons un pays que nous parlons d'élections. Où se trouve la priorité ? A la défense de la patrie ou à des élections émaillées de meetings plus ou moins festifs où l'argent, la nourriture et les boissons circulent au son de la musique dansante, pendant que nos frères se font massacrer par l'ennemi et que d'autres encore n'ont ni à manger, ni à boire, ni où dormir. A quoi devons-nous consacrer prioritairement nos maigres ressources, pillées, dilapidées par les gens du pouvoir MPP, et déjà bien insuffisantes pour la guerre seule et ses conséquences ? De surcroit, voici le Covid-19 qui nous tombe dessus sans que nous sachions jusqu'à quand ni dans quelle profondeur nous le subirons. Alors, dites-moi, sur quelles spéculations, en l'absence d'une seule certitude, peut-on proclamer comme un dogme, que les élections se tiendront à bonne date ? C'est vrai que sous la Transition des Kafando-Zida, on a vu S.E. Gilles Thibault, ambassadeur de France dans notre pays, et son homologue S.E. Tulinabo Mushingui des Etats-Unis d'Amérique, défendre bec et ongles l'intangibilité de la date du 15 octobre, fixée pour les élections. Outre le fait que malgré tout, elles ne se sont tenues qu'en novembre, la France nous donne l'exemple aujourd'hui même, que les dates des élections peuvent bel et bien être reportées. Après avoir fait le forcing pour le 1er tour des municipales le 15 mars, le gouvernement Macron s'est vu obligé de reporter le 2eme tour en essuyant de fortes critiques pour avoir maintenu le 1er qui a vu une abstention de 20% au-delà du taux normal, pour cause de la peur qu'inspirait déjà et à juste raison, le coronavirus. Par le passé, dans la même France, en 1916 et en 1941, les élections municipales ont été reportées pour cause de guerre. Elles l'ont été encore en 2007 pour un tout autre motif : le risque d'« overdose électorale », les municipales et les cantonales se tenant pendant la campagne présidentielle et les législatives étant prévues juste après la présidentielle. Le Burkina Faso est bel et bien en guerre. Ensuite, quand on arrête une date pour un évènement, sur la base d'un rétro planning, et que surviennent des perturbations dans les sous-évènements intermédiaires, si vous voulez maintenir la date, vos choix sont minces : ou vous commencez plus tôt le déroulement du processus ; ce qui aujourd'hui est matériellement impossible, ou vous escamotez les sous-évènements intermédiaires, ce qui est inenvisageable et inacceptable dans le cas d'un processus électoral.

« Dans l'intérêt supérieur du Burkina Faso et des Burkinabè, nous devrons passer par une transition politique »

On conclut donc que pour vous, le report des élections doit être acté. Mais dans ce cas, comment éviter un vide juridique et que proposez-vous réellement ?

(Rires) ! Je propose tout d'abord que tout le monde réfléchisse. Nous vivons une situation inédite, pas seulement pour nous mais bel et bien pour tout le monde. A improviser et à courir dans tous les sens, nous prenons le risque de passer à côté de tout. Et puis, enfin, tous ceux qui chantent « le peuple, le peuple », devraient agir en pensant vraiment à lui, à sa souffrance et à sa misère, surtout dans des moments aussi difficiles et plein d'incertitudes. De ce point de vue, j'ai du mal à comprendre le silence de certains «ténors» de l'opposition politique, qui donnent l'impression de travailler à faire de l'ensemble de l'opposition, une opposition d'accompagnement du pouvoir MPP. Non seulement ils ne rendent pas service à ce dernier, englué dans de fausses certitudes, mais aussi ils frustrent le peuple de la victoire de ses luttes. Dans la République, l'Opposition ne doit pas jouer au « faire semblant ». Je le dis mais je sais et vous le savez tous, qu'il existe de vrais faux opposants qui sont savants dans l'art d'infiltrer, individuellement ou collectivement, les mouvements de lutte dans le seul but de les saboter contre des prébendes le plus souvent constituées d'argent pourri. Ils se mentent à eux-mêmes et aux autres. Ce sont de vrais fossoyeurs de la République. Sinon, comment comprendre que dans des situations qui nous concernent tous, nous ne puissions pas en discuter et envisager toutes les hypothèses ? A ce que je sache, la guerre contre le Covid-19 n'est pas une guerre individualiste. Le coronavirus circule partout et, suivant « ses principes démocratiques », rend visite à tout le monde, sans distinction. C'est donc une « guerre de solidarité » qui concerne chacun et tout le monde. C'est donc ensemble que les Burkinabè devront réfléchir à la résolution de ses conséquences dramatiques. Pour revenir à votre question sur un possible vide juridique, je vous avoue que j'y ai personnellement pensé mais ensemble, rien ne sera insurmontable. A mon humble avis, dans l'intérêt supérieur du Burkina Faso et des Burkinabè, nous devrons passer par une transition politique.

Ne craignez-vous pas de provoquer un tollé général ? La question de l'élection étant pour certains une question de vie ou de mort !

Qui peut aujourd'hui me dire quel jour nous en finirons avec les deux guerres qui nous assaillent : celle contre les terroristes et celle contre le coronavirus ? Vous ? Non. Personne. Soyons positifs et saisissons cette opportunité pour revenir sur nos erreurs et nous redonner la chance de repartir du bon pied sur les chantiers du développement de notre pays. Je pense qu'il est temps que les mensonges prennent fin. Rappelons-nous cette phrase de Georges Courteline : « On doit la vérité aux gens intelligents, mais on doit le mensonge aux imbéciles ». L'humilité commande à chacun de ne pas se prendre pour plus intelligent que l'autre.

Qui assurerait cette transition ? Et pour combien de temps ?

Pour tous les croyants, cette crise nous enseigne déjà, et au minimum, une chose : nous ne sommes pas Dieu et l'Homme n'est pas le maître du monde et du temps. Quand un musulman émet un souhait, il dit toujours invariablement, « Inch'Allah ». C'est magnifique et ça dit tout. Laissons donc à Dieu ce qui Lui revient et faisons notre part. L'article 58 de la Constitution du 2 juin 1991 traite de l'état de siège et de l'état d'urgence. L'article 59 parle de la possibilité donnée au président du Faso de prendre les mesures qu'exigent certaines circonstances. L'article 81 traite de la possibilité de prolonger le mandat des députés. Il n'y a pas un article qui parle spécifiquement de la prolongation du mandat présidentiel. Même dans sa version remaniée par le CNT, la Constitution n'en dit pas plus. Le peuple risque, dans ces conditions, de subir le recours à des interprétations tendancieuses et biaisées d'une Cour triturée et malmenée dans sa composition contestée, pour ne devenir qu'une simple caisse de résonnance qui décide de sa compétence à la tête du client (cas du recours de l'opposition contre la loi Chérif) ou qui refuse de dire le droit selon les ordres reçus (recours en invalidation du candidat Roch Marc Christian Kaboré introduit en bonne et due forme par le candidat Ablassé Ouédraogo dans le cadre de l'élection présidentielle d'octobre 2015). En dehors d'un dialogue franc, totalement inclusif, pour de multiples raisons objectives tenant entre autres, au doute sérieux que certains pourraient émettre sur la valeur morale de nos « grands constitutionalistes », la voie d'un recours à cette « Cour constitutionnelle » paraît bien compromise d'autant plus que les violations de la Constitution par le pouvoir MPP et dont on ne parle pas encore, sont légion. Or, si une transition ne peut être négociée, elle s'imposera d'elle-même. N'a-t-on pas coutume de dire que la nature a horreur du vide ?

Le Président Kaboré invite l'opposition politique à une rencontre aujourd'hui même au palais de Kosyam. Ne serait-ce pas des prémices à ce dialogue dont vous parlez ?

Non. Le « Dialogue » politique est une affaire concoctée par le MPP pour une fois encore, tenter de nous enfumer. Ce cadre n'est pas un cadre inclusif au sens où, moi comme beaucoup d'autres, même au niveau du MPP, nous l'entendons. De un, le CFOP n'est pas toute l'Opposition burkinabè, même s'il est censé la représenter (plusieurs partis n'y sont pas) et beaucoup de militants de partis qui y sont, ne s'y retrouvent pas. De deux, l'inclusion a des exigences que le MPP, jusqu'à présent, s'est montré bien incapable de satisfaire. Le retour du président Compaoré et des exilés est une exigence pour une véritable Réconciliation nationale elle-même nécessaire à la lutte contre le terrorisme. Beaucoup de personnes, d'associations de la société civile, de partis politiques et d'associations politiques ont prêché en vain dans le désert du MPP. Visiblement, le pouvoir MPP est un pouvoir sourd, qui joue de ruse juste pour être au pouvoir. Donc, pour moi, rien ne va changer dans sa démarche. Mais bon. Pour paraphraser Houphouet- Boigny, je dirais que j'ai confiance en l'Homme, seuls les imbéciles ne changent pas.

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