Burkina Faso: Bobo mandarè - Une année sans rites coutumiers ?

A l'orée de la nouvelle saison des pluies qui se profile à l'horizon, les populations de Sya et des villages environnants sont toujours dans l'attente des grandes funérailles. Une manifestation qui chez les Bobo mandarè annonce toujours la fin de l'intersaison et le retour imminent aux champs.

A cette occasion, les rites coutumiers en cette période cruciale chez les autochtones de Sya restent toujours marqués par diverses activités dont la sortie des masques. Un volet très prisé des jeunes bobolais qui ont toujours par leur participation massive donné un caractère populaire à cet évènement.

Organisées dans la pure tradition bobo mandarè, les grandes funérailles débutent généralement à la mi mars pour s'achever vers fin avril. Mais cette année, à quelques jours du temps imparti pour ces manifestations coutumières, c'est toujours le statut quo à Sya au grand désarroi des notabilités coutumières.

Lesquelles se disent profondément attachées à leur tradition mais aussi solidaires du gouvernement burkinabé dans sa lutte contre le Covid-19.

Avec donc l'interdiction des rassemblements jusqu'à nouvel ordre dans notre pays, les grandes funérailles cette année semblent plus que jamais incertaines chez les Bobo mandarè.

Les jours passent et nous rapprochent inexorablement de la fin du mois d'avril. Période à laquelle, les détenteurs des pouvoirs traditionnels bobo mandarè s'affairent généralement aux derniers actes coutumiers avant le début de l'hivernage. Et cela, après quelques semaines de folles ambiances avec ces cérémonies rituelles rythmées par la sortie des masques dans les secteurs traditionnels.

Mais contrairement aux précédentes années, Sya, à quelques jours seulement de la reprise des activités agricoles cette année, reste toujours muette. De Kuinima à Samangan en passant par Dioulassoba, Kua, Bindougousso, Dogona et Kiri, les sons des tamanis se font toujours attendre tandis que les masques, eux, se font désirés.

Jamais Bobo-Dioulasso n'avait connu une telle accalmie en cette période de l'année où les différents villages (aujourd'hui secteurs) ont toujours sacrifié à la tradition par l'organisation de leurs grandes funérailles avec la sortie des masques. Pour les coutumiers, il s'agit à travers ces manifestations, d'implorer les mânes des ancêtres afin qu'ils étendent leur main protectrice sur Sya et le Burkina tout entier.

Des incantations et des offrandes sur l'autel de sacrifice, loin des regards indiscrets, constituent l'un des temps forts de ces grandes funérailles dont ils sont les seuls à détenir les secrets.

A côté de ces activités qui mettent particulièrement à contribution les krévô (chefs de terre en bobo), il y a aussi la sortie des masques. Et c'est surtout à ce niveau que la grande majorité des populations de Sya et même d'ailleurs, trouve véritablement son compte.

« Nous n'avons jamais connu une telle situation d'incertitude »

Le déroulement des évènements au cours de la sortie des masques donne plutôt l'impression qu'il y a deux camps opposés avec d'un côté, ces nombreux jeunes garçons et filles qualifiés, et à juste raison, de provocateurs ; de l'autre les masques, armés de leurs chicotes et toujours prêts à engager la course-poursuite avec cette foule surexcitée et préparée à cela.

Et du coup, on assiste à des scènes semblables à celle du célèbre feuilleton américain « Tom and Jerry » durant des heures sur certaines artères de la capitale économique.

Des courses poursuites qui ne sont pas toujours sans conséquences eu égard aux situations malheureuses qui en découlent le plus souvent.

Des provocateurs gravement blessés ou mortellement écrasés par les véhicules dans leur fuite échapper à la furia des masques sont encore des souvenirs douloureux de ces grandes funérailles dans la ville de Sya. Une situation que déplorent les chefs coutumiers.

Lesquels s'inquiètent également du non-respect des consignes de sécurité et de cette affluence de plus en plus grandissante qui menacent dangereusement la nature même de certains rites traditionnels. « La sortie des masques, à son origine, est une activité propre à la communauté bobo.

C'est normal que les petits fils s'amusent pendant ces funérailles. Elle se déroulait de village en village sans le moindre couac.

Mais aujourd'hui, ces villages sont engloutis et avec le phénomène d'urbanisation, les choses se compliquent davantage pour nous puisque nous n'arrivons même plus à contrôler la situation avec ces cas de débordements aux conséquences fâcheuses qui surviennent», ont expliqué les notables.

Et malgré ces situations déplorables, la sortie des masques a toujours drainé du monde, spectateurs et provocateurs. Plusieurs artères en cette période coutumière sont ainsi envahies par une foule immense troublant ainsi la quiétude des riverains mais aussi, celle des usagers de la circulation.

Le moins que l'on puisse dire est que les grandes funérailles chez les autochtones de Sya restent à tout point de vue un moment très attendu par les populations dans leur grande majorité. Elles qui trouvent ainsi l'occasion de côtoyer des masques qualifiés de panthère, tigre ou lion et aussi de communier avec la communauté bobo mandarè.

Mais cette année, les signaux sont pratiquement au rouge à Sya où depuis plusieurs semaines les masques qui sont toujours attendus peinent à donner des signes de vie. Qu'à cela ne tienne ! Des Bobolais accrocs des grandes funérailles se refusent toujours à croire à une année sans masque.

Et pourtant, c'est la triste réalité qui se dessine en cette fin du mois d'avril où tous les quartiers traditionnels de Sya et les villages environnants ont été invités à surseoir à toute activité coutumière regroupant du monde.

Une décision du conseil des chefs coutumiers traditionnels de la zone bobo mandarè que préside Simon Pierre Finemin Sanou et qui fait suite aux mesures gouvernementales dans le cadre de la lutte contre la maladie à coronavirus.

« Jamais, la communauté bobo mandarè n'a été confrontée à une telle situation d'incertitude sur l'organisation de ses rites coutumiers depuis son existence.

Ça pourrait être une première dans son histoire et nous attendons toujours de voir. Nous gardons encore espoir que les mesures dans le cadre du coronavirus seront levées d'ici là », a laissé entendre le chef de Sya.

Des rites pour l'éradication du Covid-19

Malgré le temps qui passe et qui amenuise chaque jour les chances de la tenue cette année des grandes funérailles, le conseil des chefs coutumiers traditionnels veut toujours y croire. Car pour lui, une année sans les rites coutumiers peut engendrer des conséquences négatives. Mais Simon Pierre Finemin et son conseil disent se préparer à faire face à toutes les situations.

Et à écouter les uns et les autres dans cette résidence du chef de Sya où nous nous sommes rendus vendredi 17 avril 2020, les « Krévô » se devront d'adopter une nouvelle démarche au cas où l'année blanche sera une réalité. Elle consistera principalement en des sacrifices spéciaux.

« Nous allons pour ce faire demander l'indulgence des mânes des ancêtres même si les désagréments que nous vivons sont indépendants de notre volonté. Aujourd'hui, les lieux de culte sont fermés de même que les marchés et les maquis.

Il nous appartient aussi de nous conformer à la réglementation nationale dans cette lutte contre le Covid-19. Nous n'allons rien entreprendre qui puisse provoquer des regroupements de masse», a expliqué un membre du conseil.

Le moins que l'on puise dire est que la maladie à coronavirus est prise très au sérieux à Sya où les coutumiers affirment avoir depuis bien longtemps joué leur partition pour éviter à notre pays une situation catastrophique face à cette pandémie.

Les initiatives ne manquent toujours pas dans ce sens au niveau des notabilités coutumières qui disent multiplier les actions en sourdine pour l'éradication de la pandémie.

Le chef de Sya invite par conséquent la population à rester sereine et surtout à respecter les mesures barrières pour l'éradication de cette pandémie dans notre pays et dans le monde.

Le conseil des chefs coutumiers traditionnels de la zone bobo mandarè est une institution qui a en charge de perpétuer et de faire respecter les valeurs traditionnelles et coutumières de la communauté.

Il regroupe 10 villages (Sya, Kuinima, Dogona, Kiri, Sakabi, Samagan, Kua, Pala, Bindougousso, Tounouma) et est présidé par le chef de Sya».

Il se dit totalement indépendant de la chefferie du canton et de Dagasso. Les membres de ce conseil sont considérés comme des chefs de terre, c'est-à-dire, responsables des villages dont ils sont issus. D'où cette appellation en bobo « Krévô ».

Plus de: L'Observateur Paalga

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