Sénégal: Le cinéaste sénégalais Mamadou Dia - «Comprendre comment on en est arrivé là»

interview

« Le père de Nafi » est l'un des films phares du festival Vues d'Afrique. À cause du Covid-19, le grand rendez-vous des films africains en Amérique du Nord s'est transformé en édition numérique.

Le réalisateur sénégalais Mamadou Dia, lauréat du Léopard d'or, y montre sa fiction, tournée en poular, sur le basculement d'une petite ville sénégalaise dans l'extrémisme religieux. Entretien.

Son premier long métrage « Le père de Nafi » est programmé ce jeudi 23 et vendredi 24 avril à Vues d'Afrique, à Montréal, au Canada. Que signifie d'aborder l'extrémisme religieux quand tout le monde ne parle que du coronavirus ?

Que représente pour le réalisateur sénégalais Mamadou Dia d'être confiné aux États-Unis et de montrer son film dans un festival numérique accessible partout au Canada ?

Comment vivez-vous cette époque du confinement ?

C'est un défi. C'est aussi un défi d'apprendre à vivre avec. Je me souviens quand cela a commencé, avec les rumeurs de la Chine, les premières informations sur le coronavirus, nous étions en pleine promotion du film au Sénégal. On l'a sorti en salles au Sénégal. On a décidé aussi, avec mon associé, d'acheter un projecteur et un écran géant pour montrer le film dans toute la région. On a dû tout arrêter...

Actuellement, vous êtes aux États-Unis ?

En ce moment, je suis aux États-Unis. J'ai fini mon master à la New York University en 2017. Depuis, je fais des va-et-vient entre les États-Unis et le Sénégal. Et en ce moment, je suis en Virginie, aux États-Unis, où je donne souvent des ateliers, des cours, à l'university de Virginie. Donc, je suis arrivé ici, je devais repartir au Sénégal pour continuer le travail, mais puisque les aéroports sont fermés...

Le père de Nafi est une fiction sur l'extrémisme religieux, tournée dans votre langue maternelle, le poular. L'histoire se déroule en Afrique, dans le nord du Sénégal, près de la frontière avec la Mauritanie. Mais vu la carrière du film, le message de votre premier long métrage semble être universel. Vous avez gagné avec votre film autoproduit deux Léopards d'or à Locarno, en Suisse, le prix Découverte au Fiff à Namur, en Belgique, actuellement, il est programmé à Vues d'Afrique, au Canada...

Le Père de Nafi raconte une histoire très personnelle dans le sens qu'elle commence avec l'histoire d'un mariage, d'une cellule familiale. La petite ville dans le film est ma ville natale, Matam. C'est là où j'ai grandi avant d'aller à Dakar, à l'université. C'est une vie que je connais bien. C'est une vie commune où les décisions sont généralement prises en communauté. Les mariages de mes sœurs, de mes cousines, beaucoup ont été décidés de cette manière-là.

Pour vous, quelle est la question cruciale du film ?

Dans le film, je me suis posé la question : qu'est-ce qui se passerait si quelqu'un dans cette société décidait de corrompre le noyau de ce mariage, de cet aspect de la vie commune. La deuxième idée du film vient d'un autre fait. Depuis je suis arrivé aux États-Unis, en 2014, chaque fois quand j'ai dit que le Sénégal est à 90 % musulman, que je suis musulman et petit-fils d'imam, je reçois toujours un regard que je n'arrive pas à lire. Et je commence à me justifier en disant : « Au Sénégal, c'est différent. En Afrique subsaharienne, on vit les religions d'une manière différente ». Mais chaque fois, je me dis pourquoi je dois me justifier d'être musulman ? Alors que la majorité des musulmans dans le monde sont des gens de paix.

La troisième idée du film vient encore d'un autre fait. Quand j'ai fini mes études aux États-Unis, Donald Trump s'est fait élire. À New York, c'était le choc. Je me souviens, à l'école, des gens pleuraient, on n'y croyait pas du tout. Donc, ce point s'est ajouté dans le scénario. Comment pourrait-on arriver à ça ? Comment une ville comme Tombouctou, au Mali, que j'ai visité en tant que journaliste avant et après l'invasion, peut tomber [dans les mains des jihadistes, ndlr] ? Comment détecter les signes avant-coureurs ? Le père de Nafi évoque le processus comment une ville peut être prise en étau. Comment une famille se disloque, se casse ?

Au festival Vues d'Afrique, plusieurs films africains abordent le phénomène du terrorisme et du fanatisme religieux. Aujourd'hui, quand le monde entier semble parler uniquement du coronavirus, est-ce devenu moins important de parler de l'extrémisme religieux ?

C'est une très bonne question. Ce film a été fait au moment où l'on ne connaissait pas le Covid-19. Cette pandémie nous fait peur et nous surprend. Il est donc normal que nous pensions à cela plus qu'à autre chose. Espérons qu'on va battre ce virus bientôt. D'autres questions comme le terrorisme, le trafic de drogues ou le trafic d'êtres humains vont revenir après.

Dans Le Père de Nafi, vous observez plusieurs microcosmes au sein d'une société qui change. Tierno, le père, rêve d'une société honnête. Ousmane, son frère devenu fondamentaliste, rêve du pouvoir. Nafi, la fille, rêve de devenir médecin. Selon vous, quels sont les différents rêves et idéaux qui s'entrechoquent actuellement dans la crise provoquée par le coronavirus ?

Ici, aux États-Unis, selon les sondages, c'est malheureux qu'on voie que les électeurs des républicains ont moins peur du virus et que les électeurs des démocrates ont plus peur du virus. C'est intéressant de voir comment les couleurs politiques influencent notre pensée par rapport à un virus qui est là, qui est réel. Ce sont vraiment des idées qui s'entrechoquent. Ce sont des idées politiques mises à nu dans le domaine du pouvoir.

Dans Le père de Nafi, c'est la même chose. On a tous des rêves. Chacun a un rêve différent. Et il arrive parfois que dans une famille, comme dans la famille de Tierno, nos rêves entrent en conflit avec d'autres rêves. Dans le film, personne n'est foncièrement mauvais ou bon. Nous sommes tous des êtres humains qui veulent vivre nos rêves. On arrive parfois à faire des sacrifices et ces sacrifices influencent les autres gens à côté de nous. C'est comme avec le coronavirus. Il faut comprendre comment on en est arrivé là. Une famille, comment peut-elle changer pour toujours ? Comme le monde, avec le coronavirus, qui va changer pour toujours.

Que change pour vous quand vous montrez votre film dans une édition numérique de Vues d'Afrique, c'est-à-dire accessible pendant 48 heures sur une plateforme, gratuitement, dans tout le Canada ?

Il était prévu qu'on soit au Canada, avec Aicha Talla qui joue le rôle de Nafi. C'était son premier film. On était tout content et honoré de voyager ensemble au Canada. Puis le virus est arrivé et tout tombait à l'eau. On voulait rencontrer le public, dans une grande salle de cinéma. De montrer le film aujourd'hui dans le cadre d'une édition numérique est une très bonne idée. Cela permet d'avoir un public, en plus du public qui voulait venir au festival. C'est le bon côté. Mais on n'a plus cette affinité avec le public, de serrer les mains, de répondre aux questions, de rencontrer d'autres réalisateurs, acteurs, producteurs... Tout cela, on a perdu.

Aujourd'hui, c'est le coronavirus qui empêche la tenue des festivals de cinéma, mais demain, c'est peut-être le danger du terrorisme ou autre chose. Les festivals numériques, pourraient-ils dorénavant faire partie de l'avenir du cinéma ?

Je pense que le numérique commence à être une partie du futur du cinéma, dans le sens qu'on n'a pas vraiment le choix. En réalité, il y avait déjà plusieurs festivals avec des plateformes qui proposaient cela, comme à Rotterdam ou à Locarno. Il y avait déjà des plateformes qui proposaient à certains films sélectionnés d'être montrés à des gens qui ne sont pas sur place.

Je m'imagine aussi la situation au Sénégal, où il n'y a pas beaucoup de festivals de cinéma. Il y en a un ou deux qui tiennent tant bien que mal. On n'a pas beaucoup de films. Ce passage au numérique permettrait à certains abonnés de certaines plateformes, ou même aux gens de certains pays, de pouvoir regarder le film. Cela pourrait être un avantage. Je pense qu'on va aller de plus en plus vers cela. L'avenir nous le dira, mais je pense qu'il y a du bien de faire un festival numérique.

Plus de: RFI

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